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LE CHÂTEAU DE PUYMAUFRAY

(De son Ir/re les Plus forts)

La fin d'une journée de décembre. Un soleil vitreux qui se dissout en liunière glacée^ dans la brume où frissonne l'entrelacis des branches. Des sifflements de bise sur les guérets durcis, parmi le grelottement des feuilles desséchées qui 5 s'obstinent aux chênes. Des corbeaux silencieux, au plus haut, en vol droit, regagnent la forêt. La terre sonore jette au vide du ciel les derniers échos du labeur: le retentissement de la cognée lasse, le pas martelé des* chevaux, le gémissement des roues, im cri d'appel, un beuglement plaintif, une chanson

10 lointaine pour l'espérance de l'aube de demain, la réponse

effarée de la chouette affirmant d'abord le triomphe de la nuit.

Sur sa colline, tachée des rouilles où le soleil a laissé de sa

chaude Imnière aux froidures, Puymaufray-en-Poitou' dresse

la tourelle carrée de son église trapue. Aux vieilles tuiles

15 fauves, aux murailles pâlissantes s'attardent des restes de lueurs. Les spirales bleuâtres que disperse le vent disent l'âtre flambant pour le repas du soir. L'homme des champs les voit d'un œil ami, presse le pas vers la soupe fmnante, en hâte des joies de la veillée: propos de la terre, rires bruyants,

20 bousculades amoureuses dans la chaude obscurité de l'étable. Les fenêtres s'allument de l'éclat des fagots qui pétillent.

Au travers du chemin, la forge, porte ouverte, darde une large voie d'aveuglante lumière où s'agitent des ombres. Bêtes et paysans, cheminant d'un pas lourd, émergent f antas-

25 tiquement dans une apothéose d'incendie pour se replonger tout à coup dans la nuit. Aux coups sourds sur la pâte rougie* répond le clair carillon de l'encliune. Les bras nus font voler les marteaux qui retombent et pétrissent la masse

de feu d'où s'élancent des éblouissements d'étincelles. Et, quand le fer mal dompté retourne à la fournaise pour l'épreuve nouvelle, les démons, rangés en cercle, haletants dans le grondement du soufflet qui mugit en tempête, attendent, 5 la main au manche de l'outil, que le métal revienne s'offrir à leurs coups. C'est la halte de causerie, le court moment où le flâneur engourdi qui vient se "chauffer les yeux,"^ le fermier en quête de sa ferraille, échangent les nouvelles du jour, font de l'antre du forgeron de village un foyer de rumeurs^ à 1 l'usage des curiosités survenantes.

La pause venait justement de se faire à la forge de Puymaufray, et Pierre Quêté, le bras gauche devant les yeux, aspergeait le brasier^ du petit balai trempé d'eau qui l'avive, quand un bruit de bottes ferrées sur la route, suivi d'im aboîe- 15 ment, fit d'ensemble retourner les têtes. Deux hommes, peau de bique et cape fourrée,'* fusil en bandoulière et chiens aux talons, jaillirent brusquement de l'ombre et coupèrent d'une vive allure le faisceau de lumière.

Ce ne fut qu'une apparition, suffisante d'ailleurs pour per- 20 mettre à chacun de reconnaître les personnages. Pierre, son balai en l'airj s'arrêta net et ne dit rien. Les autres, souriant niaisement, comme fait le paysan qui veut dissimuler sa pensée, fixaient avec attention les tabliers de cuir déchiquetés de brûlures.

25 Après un court silence:

— M. Henri^ rentre bien tard ce soir, fit quelqu'un à mivoix.

— Je l'ai rencontré ce matin, au petit jour, dit un autre, qui battait le taiUis des Touches. Il a manqué sa bécasse à 30 bout portant. C'est ça qui ne serait pas arrivé autrefois! — Il était si bon tireur!

— Il bat encore les bois toute une journée.

— Il s'éreinte.^ Il a passé les soixante ans. — Il est si changé!

35 — Qu'est-ce qu'il a?

— On ne sait pas. Apparemment que chacun a sa misère. Tandis que ces propos s'échangeaient, les deux hommes avaient poursuivi leur chemin. Le marquis de Puymaufray et son garde, encore alertes tous deux, marchaient d'un 5 bon pas, sans mot dire. Arrivés aux dernières maisons, ils tournèrent brusquement à angle droit pour s'engager dans le gouffre noir d'une avenue de hauts fûts séculaires. Toute déchue de son antique splendeur, r"Allée," comme on dit au village, ne présente plus que d'énormes vestiges de monstres

10 disloqués, déchirés, rompus par la tempête, la foudre ou les coups non moins impitoyables de l'âge. Mais la terre, parfois, a pour ses vieux enfants d'inépuisables sources de jouvence. Des vieux troncs moussus aux blessures béantes s'élancent de jeunes rameaux tordus au travers des bois morts en

15 quête de Imnière. Et les bras ancestraux, où s'accroche la nouvelle postérité de branchages, se rejoignent, se croisent^ mêlent, dans l'inextricable embrassement, au suprême effort des décadences finissantes, le fol élan d'une jeunesse dont la sève se fait des décompositions de la mort.

20 La pente rapide précipite le pas des chasseurs au creux du vallon où, sous la vague lueur lunaire, déjà sommeille le château. En cinq minutes de marche, le ciel tout à coup se retrouve à l'issue des ramures qui s'entre-choquent, avec un bruit de houle, dans le vent. Par delà le fossé, en partie

25 comblé de pierres, apparaît la grande muraille flanquée de deux tours écroulées où dansent les squelettes d'arbres nains en figure de gnomes dont le vent convulsé les membres noueux dans la nuit. Deux cintres inégaux, "le grand et le pçtit portail," avec leurs panneaux de planches pourries font

30 apparence de fermeture.^ Mais le battant poussé du doigt s'ouvre en tremblotements,^ accueille d'une sénile plainte le retour du seigneur en rustique équipage. Les chiens s'élancent avec des aboiements de joie dans la cour bordée de communs où s'entassaient jadis les redevances^ de la terre,

35 vont annoncer l'arrivée, hâter les préparatifs de bienvenue.

Les hommes suivent, toujours muets, traversent le pont de pierre du "canal," pénètrent dans la cour d'honneur toute parée de herre et d'herbes sauvages. A droite, l'antique chapelle où bêlent maintenant les moutons. A gauche, "la 5 volière" où les tas de pommes de terre, le blé, l'avoine, ont remplacé les faucons.

Dans le quadrilatère de ses douves d'eau boueuse, le château blafard parmi les tristes nuées dresse l'inexpressive façade de ses trois étages à fenêtres croisillonnées,^ lugubre-

10 ment noires. Le pont-levis, dont les poutres branlantes sont

depuis deux siècles encastrées dans la pierre, s'accule à la

• voûte^ surmontée de créneaux qui fait l'accès de la forteresse.

Car il y eut là, longtemps avant l'actuel manoir qui remonte

avec sa grande tour au seizième siècle seulement, un primitif

15 donjon de rapine et de guerre. Face au pont-levis, bordant la cour intérieure, la haute muraille des premiers âges élève encore au-dessus d'un amas de décombres son triple rang de meurtrières. De la ruine jaiUit parmi les ronces, avec un monstrueux serpentement de racines, un ormeau gigantesque

20 qui met aux vieilles pierres un grand panache de gloire où palpite, dans le ciel, la joie des chansons ailées. A droite, en retour d'équerre,' des constructions de tous les temps, accommodées pour l'habitation au flaûc du château désert. A gauche, une morne bâtisse sur voûtes, percée de petites

25 fenêtres jumelles à plein cintre,* achève de reUer les tours de défense. Jadis casernes ou prisons, aujourd'hui greniers vides ou poulaillers. Encore le bon abri de pierre se voit-il déserté des volatiles sauvages pour l'incertaine hospitaUté de l'ormeau dont les branches à la nuit se chargent de lourdes

30 grappes plumeuses.^

Aux ébats des chiens, des cris aigus avaient répondu dans les branches. Un paon fit sonner le cuivre de son appel strident.* Les coqs enroués chantèrent des sommets. Puis le tumulte aussitôt s'apaisa, tandis que le maître, accoutumé

35 dès l'enfance à ce salut du soir, apparaissait au seuil de

la haute salle empourprée -des grandes flambées d'hiver. Une ancienne salle des gardes, aux poutres enfumées, avec des murs tout nus, de crépissage doré. Les larges dalles de pierre accueillantes aux sabots, aux souliers boueux des cam- 5 pagnards. Une lourde huche, des bahuts égayés de cuivres et de faïences rustiques, une longue table luisante sont les seuls ornements du Ueu. Toute la vie de "la salle de pierre"^ est concentrée dans Tinmiense foyer, sous la hotte tombante^ qui invite aux rassemblements du soir autour des landiers de

10 fer amoureusement léchés de flammes.

Débarrassé de son poil de bique, le marquis paraît en pleine liunière. C'est un homme de soUde carrure,' robuste encore, dont la face pâle, amaigrie, contraste avec l'apparence de décision nerveuse et de vigueur musculaire. Les cheveux

15 blancs taillés en brosse* dégagent le front ramassé^ dans cette proéminence sourcilière, en tête de bélier, qui surprend aux médailles antiques. Des yeux gris où passent des ombres adoucissent en lumière l'énergie d'un nez droit affiné de narines mobilement sensitives.* La moustache aloiurdie

20 cache la bouche contractée. Le masque de tristesse bienveillante, coupé d'un grand sillon, paraît comme tendu contre une obsession douloureuse. Un beau cavaUer, sans doute, il y a trente ans, résolu, fier, allant droit son chemin, prompt à la bataille, ardent à Tamour. Mais la vie a passé. . . .

25 Et le voilà tout seul devant la pierre du foyer qu'il abandonna pour la conquête de vivre, et qui maintenant l'a repris et le garde, et ne le rendra qu'au tombeau.

— Pas de lettres? fait-il, avec une hésitation de la voix. — Rien n'est venu, répond une vieille en coiffe blanche

30 avec un accent de regret.

Rien! Il rêve, inquiètement observé de ses deux amis chiens, en qui les égoïstes voluptés de la cendre chaude ne ralentissent point l'offre de sympathie au compagnon dont les yeux perdus dans le vide semblent appeler de l'inconnu on ne

35 sait quel secours. Il rêve, et, tout songeant, s'attable au som-

maire repas, devant le guéridon qu'a disposé sans bruit la vieille paysanne attentive à guigner le maître d'anxieuse amitié,^ comme les deux bons braques de Tâtre.^ Ignorants de l'humaine hypocrisie, ceux-ci jugent que toute bonté doit 6 être payée de retour, et les voilà, ^ familiers, réclamant en toute candeur^ la juste rétribution des cyniques vertus. Leur ami, loin de s'en offenser, leur sourit, fait part à trois, à deux faudrait-il dire, car il n'a pas faim, lui, et les bons morceaux font justement l'affaire de la gen|; exempte de 10 soucis.*

La chaise maintenant fait de nouveau face au feu. Le soupeur sans souper allume d'un tison sa pipe, et, les sourcils froncés, l'œil demi-clos, inmiobile, s'enivre d'odorante fumée.

Le temps passe dans l'engourdissement chaud des pensées. 15 La pipe s'éteint sans que rien bouge^ en la mélancolique solitude.

— Alors, fait une petite voix claire, à la fois nuancée d'audace et de timidité, qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui de plus qu'hier, monsieur Henri?

20 C'est la vieille qui est venue se blottir dans l'angle noir du mur et de la cheminée, aux premiers degrés de l'escalier contourné qui joint la salle de pierre à la tour.

L'autre ouvre les yeux, et d'un ton lassé, comme se parlant à lui-même:

25 — Il n'y a rien de plus. C'est bien assez.

— Oui, c'est trop. Mais, mon pauvre monsieur,' qu'est-ce que nous allons devenir si vous n'avez pas plus de courage?

— Est-ce que je me plains?

— J'aimerais mieux ça. Vous vous tuez sans rien dire. 30 — J'ai du chagrin, comme tout le monde. EstAîe que tu n'en as pas, toi?

— Moi, j'ai du chagrin parce que je vous aime. Vous,

parce que vous avez aimé comme on n'aime pas, et parce

qu'il faut que vous aimiez une morte dans une vivante qui est

3S comme là girouette au vent. Ma vieille mère, qui vous avait

donné son cœur avec son lait, vous le disait jadis, et je vous le répétais au plus beau de votre bonheur: "Aimer, c'est attirer la peine." Vous répondiez: "Je saurai bravement payer ma dette pour tant de belles heures." On dit ça. 5 Maintenant vous payez, et c'est cher.

— ^Nbn, ce n'est pas encore assez. Tu as raison. Je suis lâche.

—Vous êtes malheureux tout simplement. Et je ne peux rien pour vous. Et personne ne peut rien.

10 — C'est ma faute. Je n'ai pas su me faire aimer de cette enfant.^ Comment devinerait-elle ce qui lui doit être toujours caché? Elle me disait : "Parrain, tout le monde m'aime en riant, pourquoi grondez-vous toujours?" Je ne grondais pas. J'essayais de lui faire comprendre la sottise de la vie

15 qu'on s'obstine à lui faire. Elle comprendra plus tard, quand elle aura souffert. Et moi, je ne serai plus là pour l'aider au moment où elle aura besoin de moi, où peut-être elle m'aimera . . . trop tard.

— Le dernier mot n'est pas dit. Elle est bonne, si elle ne le

20 montre pas toujours. Sa mère, à' vingt ans, aurait-elle été, sans le malheur, le cœur d'amour qui a changé votre vie? Je ne veux pas désespérer. Vous avez promis de vivre pour l'enfant. Il faut vivre et lutter jusqu'à ce que le bon Dieu juge que l'épreuve est finie. Est-ce faute à cette petite

25 si elle est aux mains d'un père, comme elle dit,^ qui est là toujours pour lui gâter l'esprit, lui enlever à chaque moment im peu d'elle-même, l'abîmer avec ses millions, qui sont mauvais aux autres et mauvais à lui-même, tandis que vous êtes loin, vous, entre vos chiens et votre Nannette,^ dans

30 votre vieux château croulant, sous lequel nous serons ensevelis quelque jour. ...

Puymaufray s'était levé brusquement.

— Assez pour aujourd'hui. Tous les soirs c'est le même inutile discours après la même bataille perdue. Je suis las.

35 Demain j'irai à Sainte-Radegonde,* puisqu'on me boude

là-bas. Depuis trois jours je suis sans nouvelles. Il ne faut pas si longtemps pour faire d'irréparables sottises. Bonne nuit, Nannette, demain peut-être nous serons plus gais. — Monsieur Henri, vous ne le croyez pas. Pourtant ça 5 viendra peut-être, si nous sommes braves. Essayons. Dormez, pour être fort demain.

Et Nannette, portant les deux flambeaux de cuivre, précède son "grand frère" sous la voûte où monte l'escalier de pierre. Un dernier coup d'œil aux apprêts de la nuit, et les

10 yeux clignotants de larmes contenues, l'humble sœur aimante, après les souhaits de bon sommeil, gagne sans bruit la petite chambre voisine d'où elle veille sur le trésor d'afifection auquel est attachée sa vie.

Resté seul, l'homme las, las de corps, las de cœiu:, s'efifon-

15 dre au premier siège, sut Uentement le cours des cruelles pensées, évoque le fantôme de celle qui n'est plus, murmure un appel de secours dans la nuit, dans le vide, et s'étonne que rien ne réponde. Il va, de la fenêtre où s'agitent en vains signaux de détresse les silhouettes décharnées de l'hiver, au

20 grand Ut qui l'invite à ToubU bienfaisant des heures. C'est là qu'il est né. C'est là que la mort, appelée, le doit prendre. L'entr'acte ou l'action, la vie? Chacun répond, nul ne sait. Que lui importe vraiment? Il a connu I9. plus rare joie de vivre. Il a aimé du plus grand amour, et son déclin de

25 soUtaire resplendit encore de la vision du passé. Sa part n'aura-t-elle pas été assez belle? Pourquoi lui serait-il refusé de s'enseveUr lentement dans l'engourdissante volupté du souvenir? En sa parfaite amie il a vécu l'idéal. Mieux vaut la paix de cette mort tant pleurée que le déchirement dont il

30 paye le bonheur volé. Le bonheur est loin . . . loin ... et la vie est longue . . . longue ... Si encore la morte était à jamais embaumée dans le miraculeux passé! Mais non, elle est là, elle revit à ses yeux en la cruelle enfant que d'impitoyables vengeurs des conventions méconnues éloignent, aliènent

35 de lui tous les jours. Et tous les jours, sous ses yeux, une

supérieure puissance martyrise, tue par degrés de lents raffinements la chère morte vivante dont le regard l'appelle et qu'il ne peut secourir. Et pourtant c'est son sang, la jeune et belle créature vers qui s'élance tout son cœur, que lui enlè- 5 vent implacablement la loi, le monde, que déforment, que corrompent sans espoir de retour les millions sur lesquels elle est sans droit et qui sont sans droit sur^elle. Et il ne peut crier: Ma fillef Un autre usurpe le nom de père, installé dans l'inconsciente revanche.^ Et l'enfant adorée lui échappe. On

10 la lui vole impudemment. Bientôt le crime sera poiu: jamais accompli. . . •

Cent fois la pensée s'acharne sur l'insoluble problème Cent fois l'obstiné souvenir avive les cuisantes blessures, fait sursauter l'être saignant de la vie. Et puis, toute puissance

15 de souffrir dépassée, une torpeur se fait de l'accoutumance de douleur. L'avant-coureur béni du grand repos de la terre, le sommeil divin, berce d'obtus bien-être la douleur épuisée.^ Spus le camaïeu d'olympiennes figures^ qui fut la joie de son enfance, qui retiendra son dernier regard, Henri de Puymau-

20 fray dort son reste de vie, refait ses forces, au terme de la souffrance du jour, pour la souffrance de demain.

Cependant, au travers des sombres corridors, soufflant aux cheminées des grandes salles désertes, le vent farouche des ruines fait résonner en vastes sanglots d'orgue le mons-

25 trueux jeu d*anches des vieilles murailles.* Lugubre célébration du mystère humain aux prises avec les forces du monde. Le hibou diouloureux jette son affre ouatée à la nuit.^ Le coq inquiet claironne au jour qui viendra son espérance, dont la dent de l'homme a le secret. La terre sinistre attend. ...

30 Une tragédie s'achève. Une tragédie recommence.

PÈRE ET FILLEi

Quand, au lendemain matin, le poney fit son entrée dans la grande cour de Puymaufray , Henri^ qui de«sa fenêtre attendait l'arrivée, descendit d'im pas résolu comme le combattant à qui s'ouvre l'arène. De sa lucarne aussi, Nannette regar- 5 dait et, voyant venir la face pointue de Mme Marie-Thérèse' bleuie de la bise sous les châles, lui décocha, regard dur et lèvres serrées, quelque inchrétîen souhait* en flèche sifflante de bienvenue.

Cependant Claude et le marquis, bras dessus, bras dessous,

10 comme deux amoureux, avec des éclats de rire et des gestes de joie, avaient déjà franchi la douve, et, lorsque Nannette se présenta dans le petit salon aux boiseries de chêne, dont Puymaufray faisait son cabinet, deux jeunes baisers d'abord sonnèrent sur ses j oues.

15 1 — Bonjour, ma Nannette. Qu'est-ce que tu as pensé de moi? Trois jours sans venir, sans faire prendre des nouvelles. Ça ne s'arrangeait pas. Par ma faute, bien entendu. Croirais-tu que le cher parrain ne m'a pas fait un reproche hier, et que je ne me suis pas excusée, pour ne pas mentir?

20 — Alors, mademoiselle, ne recommencez pas. La bonne amitié n'est pas commune en ce monde. Quand on a un parrain comme celui-là, oi^ ne l'aime jamais assez. Vous saurez ça plus tard.

— Toi, fit Puymaufray, si tu viens pour nous sermonner,

25 tu peux retourner à tes affaires. Aussi bien Mme Marie- Thérèse est glacée. Va l'installer devant un bon feu, et veille à ton déjeuner. Nous allons nous promener dans le parc. Nous serons de retour avant une heure.

Et voilà Claude et le parrain de l'autre côté de l'étroit pont

30 de pierre mangé de herres et de mousses, à l'entrée des grands

alignements de buis. Jardin ou parc, on ne sait. Une succession de parterres^ coupés de hautes charmilles rayonnant du rond-point où trois colonnes ioniennes abritent d'une coupole à panache^ 'la fontaine," objet du culte païen des 5 aïeux. Des rosiers, des cultures potagères, des arbres fruitiers, des pelouses assombries de grands chênes, des pins au tronc rougeâtre tordus en bataille contre la tempête, tout cela dans un désordre de végétation heureuse parmi les allées envahies de branchages. Et puis un bois abandonné aux

10 fantaisies de la ronce, des fourrés, des clairières avec de vagues sentiers, tout un surgissement de nature qui jaillit vers l'homme, le pénètre, l'attire à la bonne terre, dont Péloigne le byzantinisme des images gazonnées^ où se plaît l'œil barbare du hâtif miUionnaire.

15 Claude aimait ce fouilUs. Elle comprenait d'instinct que le faux parô anglais de Sainte-Radegonde,^ avec ses rochers en ciment, ses rivières blanchies des pâtes de l'usine et le chiffre de Harlé inscrit en feuillage rouge et blanc devant la grille d'honneur, n'était pas le dernier mot de la nature. Les

20 sensations du parc de Puymaufray lui étaient à la fois plus vives et plus intimes, venues d'une hbre force qui s'impose. Cependant l'éducation bourgeoise, qui veut à la campagne^ des grâces compassées de salon à bibelots, rendait la liberté des végétations choquante à l'élève de Mme Marie-Thérèse.

25 — Parrain, dit-elle, votre parc est bien beau, tout glacé dans cet éclat de lumière. Mais ne cro3^ez-vous pas que ces grands choux à fourrage^ pourraient tout aussi bien se trouver ailleurs?

— Oui, ma chérie, je le crois. On pourrait dépenser beau-

30 coup d'argent pour ramener aux corrections du passé cet enchevêtrement de choses. Je voudrais n'avoir jamais fait de ma fortune un pire usage. Pourtant je trouve im grand charme à cet abandon de nature. C'est comme ime reprise anticipée de moi par la terre qui m'attend : les joies de la mort

35 dans la vie. Tu ne peux pas comprendre. Je reconnais que

ces choux blessent l'esthétique des villes. Mais quoi! Je ne prétends pas supprimer l'homme, apparemment, et il faut que l'homme vive s'il peut. Or il se trouve justement que j'ai là des espaces superflus, et qu'à côté de moi des hommes, 5 des femmes, des vieillards soupirent après le lopin de terre qui les pourrait nourrir. Suîs-je donc condamné à faire ma joie des correctes broussailles qui leur voleront de la vie? J'ai bien plus de plaisir à leur abandonner im peu de mon domaine. Je leur assigne des lots, chaque printemps. Ils

10 égayent ma solitude, me payent avec des roses aux joues des petits enfants, avec la douceur glauque de ces larges feuilles frisées où la brume se résout en perles de lumière. Pour moi c'est une transposition de plaisirs: voilà tout.

— C'est vrai, mon cher, cher parrain. Vous êtes bon.

16 — Je suis homme, tout simplement. J'ai du moins gagné

cela à ma* ruine. Il faut bien une compensation. La richesse

isole le cœur, vois-tu. L'argent suscite autour de nous des

sentiments mauvais d'égoïsme vaincu et nous apporte la

• démence pire de Tégoïsme vainqueur. Si j'étais fabricant,

20 je ferais sans doute comme Harlé. Je mettrais ma gloire à grossir des dividendes superflus avec des rognures d'insuflâsants salaires. Tandis que, féodal déchu,^ je ris des colères de Naiinctto quand ceux que j'obUge, comme tu vois, s'enhardissent jusqu'à grappiller mes fruits ou dérober mes fagots.

25 — Vous ne pouvez pas les excuser, pourtant.

— Eh bien, je les excuse. Si peu que je fasse pour eux, je ne puis nie défendre du sentiment que je suis généreux, tandis qu'A leur jugement ce que je donne est infime au r^ard do (*o que je ïx)urrais donner. La différence de point de vue

30 cause ces nialontendus.

— Véiitm nous ne pouvons pas nous priver de tout pour les autn^s.

— Sois tranquille, ce malheur nous sera épargné. Ce que je ohon*ho à te faire comprendre, c'est qu'en dehors de l'hu-

Sô nianité s^x^cialisée, socialement défonnée par la richesse.

qu'on te montre sous ce nom ridicule: le monde, il y a une autre humanité plus vaste, déformée aussi, mais par la misère, envers qui ta situation te fait d'abord un devoir de haute indulgence. Cette humanité-là t'est toute proche, mon 5 enfant. Un revers de fortune te la ferait tout à coup découvrir. Au lieu de t'en détourner, va vers elle, mains tendues, et les joies que ne te donneront pas tes parades de classe, tu les trouveras à donner de toi-même aux moindres.

— Mais nous faisons le bien! Papa le fait.

10 — ^Oui, par compte de doit et avoir.^ Ce sont pour lui de faux frais^ d'exploitation. Il se met bien vite en règle avec le paradis de son curé, puis redouble d'estoc^ contre ceux-là précisément qu'il vient de secourir. Il ne sait pas la vertu d'une parole amie, qui touche le cœur. Ce n'est pas sa faute. Il 15 n'a pas eu la chance de souffrir. Il lui faudrait la ruine. . . . — Et à moi, vous me souhaiteriez cette chance, comme vous dites?

— Peut-être. Qu'as-tu besoin de plus que ce reste de terres que je te laisserai? Les milUoné te causeront plus de 20 mal que tu ne penses, ma pauvre chérie. Ils feront de toi une très belle chose artificielle, avec une âme irréparablement faussée, si tu ne sais pas te garder de l'insensible déformation de chaque heure. Moi aussi, j'ai été millionnaire. J'ai fait beaucoup de mal aux autres, à moi-même, sans avoir con- 25 science des occasions de bien qui m'échappaient. Une chance imméritée m'a tiré de l'abîme. ... Et puis, je suis un homme. La société n'offre pas aux femmes de revanche.

Claude écoutait sans comprendre. Elle se sentait attirée, retenue par une force d'amour vrai, en étrange rébeUion con- 30 tre toutes les choses d'où lui venaient des promesses de plaisirs. Que lui voulait cette affection farouche qui lui souhaitait la ruine? Mille questions se pressaient sur ses lèvres, qu'elle n'osait formuler. Puymaufray, dépité de la muette résistance, comprenant que sa faute était de parler ses pensées, 35 au Ueu d'entrer d'abord dans le sentiment de celle qu'il

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voulait conquérir, cherchait la voie, vainement. Et tous deux, fe'aimant bien, se, pénétrant mal, continuaient leur chemin, sans prendre garde, dans le tumulte de leurs pensées, que la douce causerie, troubliée de muets désaccords, 5 s'achevait en silence.

La cloche du déjeuner brusquement les rappela l'un à l'autre. Claude, d'un grand saut d'enfant, mit ses deux bras autour du cou de Puymaufray:

— Mon cher parrain, dit-elle, je vous aime tendrement, 10 comme je sais que vous m'aimez. Je vois bien que je vous afflige par ma façon de sentir, qui pourtant me paraît conforme à tout ce que j'aperçois du monde autoiu: de moi. Il faut que j'aie tort. Mais papa me dit des choses si différentes, et, chaque jour, il appuie son dire d'un exemple. Soyez indul- 15 gent pour ma mauvaise tête, et embrassez-moi de bon cœur. Ne sais-je pas que vous voulez mon bien?

— Quelle autre volonté pourrais-je avoir, mon enfant chérie? Deux grands baisers scellèrent la trêve, et Ton se hâta vers Nannette et Mme Marie-Thérèse, qui semblaient causer en 20 grande amitié près de la fontaine.

Nannette n'avait point perdu son temps. Loin de s'attarder aux vaines escarmouches, elle avait depuis des mois entrepris de s'insinuer dans la faveur de la politique dame dont elle se plaisait à proclamer l'esprit marqué de raison 25 supérieure. L'astuce jésuitique^ elle-même doit rendre les armesàlacautèle paysanne,^ et Nannette recevait bonnement les confidences qui, dans les vues de Mme Marie-Thérèse, devaient lui permettre d'agir sur l'esprit du marquis. Tout le matin la rustique avait écouté, bouche bée,* l'histoire de la 30 maison de Hauteroche, pour finalement se laisser arracher ce cri de naïveté;

— C'est Mlle Claude qui ferait une jolie comtesse! —Oui bien, dit l'autre, je n'y pensais pas.

Le déjeuner fut gai. Le dernier mot de Claude avait mis Sa du 5oJeiJau cœurde Puymaufray, et l'enfant, heureusedu bon-

heur venu d'elle, ingénument se livrait en confiance d'aimer. Quand ils furent seuls devant la petite table basse où le café se trouva servi, ils se regardèrent un temps en silence. Et puis Claude tout à coup:

6 — Voyons maintenant, parrain, dites ce que vous voulez de moi.

— Mais je veux que tu sois toi-même, ma chérie, c'est-àdire une âme droite, un cœiu* bon, au lieu de te laisser gagner aux tentations mauvaises qui t'assiègent. Ton père t'aime,

10 je n'en doute pas. Seulement il t'aime pom* lui, et moi, je t'aime pour toi. Il a des aùibitions de richesses et de grandeurs auxquelles il t'associe, croyant bien faire. Il t'en veut faire l'instnunent, pour son bonheur et le tien. Mais, toi, que feras-tu de cette magnificence? Je le sais, moi'. De

15 l'ennui, après de courts plaisirs que tu t'épuiseras en vain à raviver. L'esprit blasé, le cœur vide, qui sait en quelles folies peut te jeter le besoin de dépenser ta domination de beauté, ta puissance d'argent? Déjà tu as vu de Paris tout ce qu'une jeune fille en peut voir. On t'a promenée en Italie,

20 aV^ant que tu puisses comprendre. On a jeté au vent^ ta belle fleur de surprise. On t'a enlevé la joie de désirer. Cherche ce que tu pourrais demander, tu ne trouveras pas. Voici qu'on parle de te marier, maintenant. Qu'attends-tu du mariage? Des satisfactions de vanité. Et après?

25 — Alors, c'est Hauteroche^ que vous avez sur le cœur? Faudrait-il que je sois vouée au malheur parce que je serais comtesse? Vous êtes bien marquis, vous, parrain. C'est même ce qui vous donne le droit de railler la noblesse, comme vous faites à tout moment.

30 — Je ne raille pas la noblesse. Je la juge. C'est encore une pliune au chapeau,^ d'ordonnance aujourd'hui pour les millionnaires. Mon grand-père Pannetier, qui paya de ses deniers le nom de mon père, s'était enrichi à vendre des semelles de papier aux héros de l'empire.^ \j^ ioxvôiîvX.^\xt ^^

Z5^ ma race fut, il n'y a pas beaucoup de siècVes, ç^AieHxjLfô^o^'^^^^

pouilleux comme l'indique son nom de Lepastre.^ Je voudrais te montrer la tête d'un ancêtre des Montmorency^ au temps seulement de César. De quels inouïs mélanges sommesnous tous sortis? S'il nous était possible d'étaler au complet 5 nos BJ eux, il en faudrait rabattre. Hauteroche lui-même. . . . — Mais, mon parrain, vous avez bien vu que je ne veux pas épouser Hauteroche.

— ^Je n'ai jamais pensé que tu le laisserais marier à cet ivrogne. Cependant tu ne l'as point trop découragé. Tu as

10 même pris la peine de me cacher ses prétentions. Je ne suis

^ pas sûr, d'ailleurs, que tu ne fasses pas quelque sottise pire,

si c'est Mme deFourchamps^qui doit guider ton choix, comme

te l'a signifié ton père. Cette femme ne serait pas demain à

Sainte-Radegonde si ta mère vivait.

15 — Ce n'est pas Mme de Fourchamps qui m'en imposera, parrain. Je choisirai pom- moi, et pas sans avoir pris votre avis, je vous le jure.

— Oh! Claude, Claude, comme tu as bien compris ce qu'il fallait me dire! Tu ne sais pas, ma chérie, tout ce qu'il y a

20 d'amour pour toi dans mon cœur. Je te voudrais femme vraie, aimante, aimée, bonne, puisque l'amoiu: aboutit à la bonté. Cela seul peut te donner le contentement de toi, supérieur aux chances de la vie. Écoute. Personne ne te parle de ta mère, et je n'aborde, moi-même, ce sujet qu'en

25 tremblant. Mais une heure décisive est venue, où il faut que tu choisisses entre les vulgaires plaisirs, qui ne sont que d'apparence, et les joies de vérité, les joies hmnaines de la vie noblement dépensée. Je te l'ai dit, j'ai mal vécu, très mal, jusqu'au jour où l'admirable créature qui fut ta mère m'ouvrit

30 les yeux sur moi-même et, par la honte et la souffrance du passé, me fit meilleur. Le commun deshonmies, en ce tempslà, me paraissait siloin . . . comme à toi-même aujourd'hui. J'étais d'un autre monde, comme on dit bêtement. Tout à coup je vis que ce n'était pas vrai, que nous nous tenons tous 35 étroitement prochains, qu'il faut s'aimer, s'aider: c'est tout

LEROMANCIER 119

un. Demain^ vienne pour toi la douleur, tu chercheras d'abord le secours d'une parole amie. D'un reste de.malfaisante vie, si j'ai sauvé quelque chose de la puissance de bien gaspillée, c'est à ta mère que je le dois. Je lui dois tout. Et, 5 puisque l'affreuse destinée l'enlève aux devoirs de ce jour envers son enfant bien-aimée, c'est à toi que je prétends payer ma dette ... si tu veux. Comprends-tu, maintenant? — Oh! mon parrain, pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé ainsi?

10 — ^Je l'ai fait, ma chérie, mais si mal. Aujourd'hui le danger me donne du courage. Écoute encore. Quand ta mère mourut, je reçus le coup de mort avec elle, et, comme elle se débattait dans l'horrible agonie, lisant je ne sais quoi dans mes yeux, elle me cria de vivre pour Claude. Ce fut son

15 dernier mot, et j'ai vécu. Et me voilà, cherchant à retrouver, à dégager en toi ce qu'elle y a mis de son âme, car tu es son sang, son cœur, et tu ne peux pas déchoir. Mais le monde est fort pourarracherl'âmedroiteàladroite voie. Ceux-làmêmes qui croient t'aimer, entraînés, t'entraînent aux préjugés dont

20 leur âme s'abuse, aux erreurs qui seront d'expiation si cruelle plus tard. Et moi, je lutte pour te reprendre. Jour par jour j'ai lutté depuis vingt ans, inhabile ou lâche, inférieur au devoir que me laissa ta mère, bien près d'être vaincu, je l'ai craint, seul contre tous, en résistance désespérée à la coalition

25 des plus forts. Mais, dans l'abandon des hommes, ime force fait jaillir du plus profond de mon âme le nom de celle qui t'aima, qui t'aime encore par moi, et c'est assez pour la victoire. Ton cœur bon se retrouve, se rend à elle, à nous, laisse-moi dire. Je pleure parce que j'ai souffert. Mais tu

^^ pleures aussi, et cela fait une joie des souffrances. C'est ta mère qui revient. Ne parle pas: je la vois.

Et tous deux, sanglotant dans les bras l'un de l'autre, se tiennent embrassés, comme pour ne plus se déprendre.

— Parrain chéri, fait enfin Claude, soyez béniyo\ic VVîkfô^^

35 que vous me donnez. Je ne suis qu'une eidwA. T^^ ^a^xé^^

puissance d'amour m'aimez-vous donc pour parler conime vous venez de faire? Et moi, frivole et sotte, ingrate, je vous ai méconnu. J'ai fermé mon cœur au vôtre, tout grand ouvert. Dites-moi que vous me pardonnez.

6 — Je ne peux pas dire ce mot. Je t'aime.

— Si, si, dites: "Je te pardonne. Je veux que tu na'obéisses."

— Je te pardonne. Je veux que tu m'obéisses.

— C'est ca. Je vous obéirai, mon grand papa.

10 Et tandis que Henri, à ce mot, sursautait d'une affre de bonheur:

— Voyez- vous, je ne suis pas mauvaise, et, de premier mouvement, je vais à vous que j'aime. Seulement, cher parrain, vous êtes souvent si triste, et le monde est si jeune et si

15 beau. . . .

— Crois-tu?

— Il me paraît ainsi, et vous ne pouvez pas vous étonner que j'aille à lui, tout heureuse. Vous ne voudriez pas m'enfermer à Sainte- Radegoride?^ Papa me rend tout facile, c'est

20 vrai. Vous le lui reprochez en vue de l'avenir. Peut-être avez-vous raison. Moi, pour le présent, comment ne lui en saurais-je pas gré? Tout me rit, tout m'aime. Mieux vaudrait, pensez-vous, un peu de malheur? Ne tentons pas la destinée. Laissez moi tâcher d'être bonne sans avoir souffert.

25 C'est plus difficile, je sais; mais, avec votre aide, ne puis-je pas réussir? Mon père, lui, m'aime à sa façon et me veut triomphante de ses richesses, pour que je lui rende une force nouvelle de grandir. Nous ne le changerons pas. Pourquoi ne profiterais-je pas des spectacles que l'éclat de son succès

30 attire et retient autour de moi? Ne sais-je donc pas que mes milUons seront convoités, plus aisément que ma personne aimée? C'est une comédie, mais très gaie, et dont je veux m'amuser d'abord. Les plaisirs ne sont pas mauvais en soi. Le danger, c'est qu'on en oublie de vivre. Avec vous je ne

35 cours pas ce risque. Vous serez là, féroce conune la con-

science. Je vous rapporterai tout. Nous rirons, nous pleurerons ensemble. Nous nous aimerons: c'est meilleur. Vous m'apprendrez ma mère, et je tâcherai de vous en rendre quelque chose.

5 Quel tableau de joies surhumaines! Trop de félicités, après trop de soufifrances. Mais comment se refuser au bonheur?

Si Dominique avait pu se laisser distraire de l'usine/ il eût remarqué, au dîner de Sainte-Radegonde, les yeux brillants

1 le parler bref et nerveux, l'accent de gaieté, si rare, de son ami. Il ne s'en souciait guère. Eût-il connu les épanchements de la filleule et du parrain, il n'eût trouvé dans le revers d'im jour qu'ime raison nouvelle de plus vigoureux efforts.

De son côté, Puymaufray, sûr de Claude, éprouvait vis-

16 àrvis de Harlé comme un scrupule d'abuser de sa victoire. Au retoiu», jusqu'après minuit, il revécut l'ineffable journée dans ses confidences à Nannette,^ qui avait cru l'étonner de Hauteroche.^

— L'enfant est à nous, répétait-il en embrassant sa vieille

20 sœur affolée. J'ai vaincu pour Claire* et par Claire. Je lui ai rendu sa fille. J'ai sauvé ce qui reste de la chère morte aimée.

Cette nuit-là il ne dormit guère. Chaque geste, chaque inflexion de voix, chaque parole de Claude repassaient devant

26 lui tour à tour, caressant les anciennes souffrances d'une volupté profonde. Le hibou coutumîer chantait maintenant l'espérance à la nocturne rêverie, clamait contre Dominique vaincu la victoire de l'invisible. Alors une pitié se levait dans l'âme du vainqueur, à la pensée des fataUtés qui, de ce fort

30 entre les forts, avaient fait sa victime. • • .

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