UNE JEUNE FILLE MODERNE
Le crépuscule était venu, le crépuscule clair des premières journées de printemps. Des lampadaires s'allumaient, faisaient des taches blafardes dans la Imnière finissante du jour. Dominique, au bras de Henri, tournait d'un pas automatique 5 autour de la pelouse, expliquant dans tous les détails le succès certain de la nouvelle entreprise. Et, tandis que les deux hommes passaient et repassaient, en régularité d'horloge, l'un perdu dans le triomphe de son industrie, l'autre oppressé de la crainte de ce qui s'allait dire à quelques pas de lui, les 10 jeunes gens prirent place sur un banc pour l'entretien qui peut-être allait décider de leur destinée.
— Eh bien, mademoiselle, commença Deschars, les noces de Càna^ avancent-elles à votre gré?
— Oh! pas du tout, répliqua Claude, décidée à brusquer 15 l'explication, il faudra que Mme de Fourchamps règle les choses d'autorité, car M. Montperrier, qui s'était chargé de tout, parle beaucoup et ne fait rien.
— Vous m'étonnez, je vous voyais tous deux si appliqués l'autre jour 20 — Il me disait sa flamme.^ Pourquoi cette figure? Ce n'est pas la première fois que ça lui arrive. Oh! il ne prétendait pas que ce fût un incendie.
— Alors qu'est-ce donc?
— Un feu doux de petite braise,* artistementéchafaudée. 25 Ce n'est pas très chaud, ni très resplendissant, mais ça peut .durer, sous la cendre, plus longtemps que les grandes flambées.
— Voyons. Ça dépend aussi de ce qui brûle. Vous savez bien ce que Montperrier^ veut de vous.
— Mon argent? Je n'en ai jamais douté. Il me fait rhonneur de ne point permettre d'illusions là-dessus, et je l'en estime davantage.
— Je ne comprends pas.
5 — C'est pourtant bien simple. Pourquoi reeherche-t-on une femme? Poiur ce qu'elle est apparemment. Eh bien, je suis moi, avec ma beauté physique et morale si vous me permettez ce mot, et ma beauté sociale d'argent, qui fait partie de moi au même titre que les traits de mon visage ou de mon
10 caractère. Encore ceux-ci changeront-ils avec l'âge, à mon désavantage, tandis que l'argent restera, augmentera même, suivant toute apparence. Tout cela, c'est moi, vojrez-vous. îl faut bien qu'on m'accepte comme je suis. Je ne puis pas plus me fâcher d'être convoitée poiur mes millions que pour
15 mes yeux. D'ailleurs, je vous avoue que, si M. Montperrier a le bon goût de ne point me débiter de fadaises, je n'admets pas qu'il reste insensible à mon charme.
— Oh! c'est affreux que vous parliez ainsi. Vous me déchirez à plaisir. Car, si je ne vous l'ai jamais dit, vous
20 savez bien que moi, je vous aime, et de toute ma vie: pour vous, non pour l'argent de votre père.
— Oui, je le sais. Et, si je vous provoque ainsi à le dire, après que vous me l'avez dit de tant de façons, c'est que l'heure me paraît venue pour tous deux de tâcher de voir
25 clair au fond de nous-mêmes. Vous m'aimez pour moi? ditesvous. Qu'est-ce que cela veut dire? Si mon père était ruiné demain, vous me resteriez fidèle, et M. Montperrier s'orienterait vers d'autres cieux. C'est vrai. En revanche, si je me trouvais subitement aflSigée d'un gros nez rouge, ou si j'étais
30 défigurée par quelque accident, c'est M. Montperrier qui aiu-ait le prix de constance, tandis que vous, après de nobles efforts poiur vous raccrocher à la beauté de l'âme, vous seriez bientôt réduit à vous avouer vaincu.
— Comment pouvez-vous plaisanter de ces choses?
— Je ne plaisante pas. Je transpose à mon usage l'aphorisme sur le rapport du nez de Cléopâtre^ à la destinée du monde. Osez dire que vous m'aimeriez laide.
— Je vous aime.
6 — Vous voyez. Vous ne pouvez pas mentir.
— Je vous aime, et M. Montperrier ne vous aime pas.
— Il aime autre chose de moi. Je voudrais vous faire comprendre. ...
— ^Je ne comprends rien, sinon que je vous ai fuie jusqu'au 10 bout du monde, et que je vous ai retrouvée partout, sauf ici même, où, pour le malhem- de ma vie, il est des heures où je ne vous reconnais plus.
— Qu'y faire? Vous m'aimez d'un sentiment très piîr, je le sais. Je serais misérable de méconnaître le désintéresse- 15 ment, la noblesse de votre cœur. Je n'aime point M. Montperrier, au sens où vous entendez ce mot. Je vous ferai même im plus complet aveu. Sans parler de mon ancienne amitié, j'ai du penchant poiu* vous, et ce m'est une douleur de vous parler comme je fais. Il faut bien cependant que j'aie la 20 loyauté de raisonner de moirmême, si le courage me manque pour résister au monde qui me prend. J'en souffre plus que je ne veux dire, pour moi, pom- vous, pour mon parrain, qui, j'en suis sûre, serait heureux de me laisser sous votre garde. Je sens qu'il est des circonstances, que j'entrevois sans les 25 préciser, où j'aurais pu faire ma vie de réaliser votre rêve.
— Eh bien? fit-il, anxieux, en lui prenant la main.
— Eh bien, dit-elle en se dégageant péniblement de la douce pression, ces circonstances ne sont plus de notre temps. La manière de comprendre l'amour a changé. Maintenant, 30 on raisonne. Un homme peut encore s'offrir le hixe de se mettre à la mode d'autrefois. Il faut bien que je vive, moi, de la vie de mes contemporains.
— Et la vie de vos contemporains défend l'amour?
— Elle le met dans un autre cadre. Allez au parc de
Versailles. Vous verrez ce qu'il reste des bergeries. Ce fut un joli songe d'un jour. Nous voilà réveillés.
— Et pour quelles joies, maintenant?
— Pour les réalités toutes simples, que nos neveux peut-
5 être poétiseront un jour. La réalité, si je la comprends bien,
c'est la lutte de tout le monde contre tout le monde. Il faut
être vainqueur ou vaincu. Nous autres femmes, nous sommes
pour la victoire.
— Pas toutes. Il y a des femmes. . . .
10 — Le vainqueur a des droits sur nous, vous dis-je. Vous aviez rêvé pour moi un autre rôle, et quelque chose en moi plaide pour vous, je ne l'ai point caché. Cependant, l'attrait de la force victorieuse, la gloire des brillants triomphes m'entraînent avec mon siècle, en dépit de moi-même, et je .me 15 laisse faire. Vous vous désintéressez de ces vanités. C'est très beau. Moi, je ne suis qu'une femme. Tout m'emporte vers ceux qui marchent à la puissance. Le besoin de domination m'a prise à mon tour, et je sens, malgré mes résistances, que le pouvoir du monde est le plus fort.
20 — Je suis une force aussi. Ce triomphe dont vous parlez n'est que de cabotinage.^ Le monde est un mensonge, et moi, je suis la vérité.
— Un mensonge qui dure autant que la vie est bien près d'être la vérité.
25 — Vous serez désabusée demain.
— Non, parce qu'en l'absence de toute illusion, je vois distinctement où je vais. Pour la vie que je me prépare, il ne me faut qu'un bras.
— Et mon crime, n'est-ce pas, c'est de vous apporter 30 l'amour? C'en est trop, il me semble que je deviens fou et, je vous demande pardon de le dire, que vous devenez folle vous-même. Vous êtes jeune, et belle, et riche, et maîtresse de votre vie. Je vous sais l'âme haute, quoi que vous en disiez, et je vous ai vue bonne. Vous avez eu le bonheur 35 inouï de vous pouvoir appuyer, dès le berceau, sur la plus
belle affection du plus grand cœur que j'aîe connu. Et voilà que tout ce qu'il y a de meilleiur en vous, que tout ce que vous avez reçu de Texquise bonté qui vous couve et vous aime, se dissipe en fumée parce que M. Harlé, qui est un grand lutteur, 6 aura lancé quelque boutade,^ parce qu'un Montperrîer convoite vos millions et fait impudenunent la théorie de son égoïsme, parce qu'une vicomtesse de Fourchamps* vous aura versé dans l'oreille je ne sais quels conseils empoisonnés. . . .
— Non, non. Mme de Fourchamps n'a pas eu besoin de 10 me conseiller. C'est un assez clair enseignement que sa vie.
— Eh bien, sa vie n'est pas la vie. Vous prenez pour l'univers un salon, et lequel!
— Celui où m'a fait entrer mon père.
— M. Harlé est tout à ses affaires. Ce que vous découvrez 15 autour de vous, ce sont les apparences. Ah! si vous pouviez voir au travers des yeux menteurs jusqu'à l'abîme de l'âme. Un jour vous soulèverez les voiles. Souvenez-vous de notre entretien d'aujourd'hui. Je ne parle plus pour moi, car je me sens perdu. VousvoulezraisOnner,c'estquevousn'aimezpas. 20 Et si vous raisonniez encore! Pardon. L'heure est trop grave pour que je cache ma pensée. Vous vous dites: "L'amour est un accident de la vie," et vous lui réservez ce qu'il vous restera d'âme fatiguée, usée, vieillie, après l'immense effort d'universelle conquête pour l'apparence du bonheur. A cette 25 folie de paraître, de vous tromper vous-même, avec les autres, vous sacrifiez — vous qui parlez de réalités — la réalité la plus belle, la royale générosité de soi dans l'amour. Ce sentiment, vous en parlez sans le connaître, et ce n'est pas votre faute si rien encore n'a pu l'évoquer en vous. Vous ignorez qu'on ne 30 lui fait pas sa part, qu'il veut tout l'être, qu'il le prend, qu'il transforme tout, l'honame et le monde, qu'il fait de l'impétueux embrasement de deux vies un éblouissement de l'univers, qui demeure jusqu'à la mort. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ces choses, et vous allez prononcer sur 35 vous-même le plus terrible arrêt. CoiMXieïvfc ne tremblez-
vous pas à la seule pensée de mettre, avant d'avoir tenté la vie, la vie elle-même hors de votre atteinte? Si vous étiez comme certaines femmes que vous connaissez. . . . Mais vous avez un ccteur, vous! Quelle torture vous préparez- 5 vous dans l'avenir?
— Et moi aussi, je vous ai écouté. Et je vous admire. Et je vous plains. Vous dites de très belles choses, et très bien. Je n'y vois qu'un malheur, c'est qu'il n'y a dans tout cela qu'un songe. Vous me reprochez de ne pas connaître la vie,
10 de ne rien savoir de l'amour. J'en sais pourtant ce que chacim en peut voir. Dans la grande mêlée des créatures, savez-vous ce qui me frappe, moi? C'est qu'on a essayé de tout, et que rien n'a réussi. Je vois toutes les combinaisons possibles de fortune, d'âge, de caractère, et de sentiments. Les blonds avec
15 les brunes, les riches avec les pauvres, les bons avec les méchantes, avec les bonnes même si vous voulez, l'ambitieux avec la passive ou avec l'intrigante, tout, vous dis-je,. a été tenté! Écoutez monter de la terre l'universel cri de désappointement et de rage. Je veux bien que tout un jour ces gens
20 se soient dit des choses, mais poiu* reconnaître aussitôt que c'était une fiunée d'ivresse,^ et, revenus de leur folie, pour pleurer sm- eux-mêmes, et se maudire, et s'entre-déchirer les uns les autres. Votre brasier, c'est un éclair, avec des cendres étemelles.
25 — Alors ce qui vous blesse de l'amour, c'est qu'il soit une entreprise trop belle. Vous l'auriez voulu plus vulgaire. Dans le tas on se serait rencontré de fortime, et les chanceux n'auraient eu qu'a bénir le hasard. Eh bien, non. Il en va d'autre sorte. Et je trouve malheureux vraiment que cette
30 pensée vous décourage, avant de tenter l'aventure. Vous seule pouvez juger de vos forces, y mesurer vos désirs. L'amoiur est une foUe commune, dites-vous, dont tous, ou presque tous, un jour se désespèrent. Soit. Mais comment savez-vous si ces hommes, si ces femmes c\vi\ cxveîA, Vgsxt
35 étemel regret de la grande vision perdue ne ptfel^TetA» ^^^ ^^^«^
fois leur misère à votre triste indifférence? Comment savezvous s'ils n'en consentent pas une volupté profonde jusqu'au tombeau? Et puis, combien voulez-vous que j'en compte de millions et de milliards qui échouent? Consentez-vous
5 qu'ils soient deux tous les dix mille siècles à réaliser l'idéalité de l'amour? Quel plus bel emploi de l'audace humaine, que d'ajouter de soi aux chances du hasard, pour le plus haui achèvement de la vie? Un joiur vous m'avez dit: "Je vous croyais brave." Faut-il donc que je vous retourne le reproche
10 aujourd'hui?
— La bravoure n'est pas la démence. Vous souvenez-vous d'un petit poème du Nord? La fleur du ponunier est aimée de l'abeille, puis de la souris quand elle se transforme en fruit vert, enfin du pierrot* lorsqu'elle est devenue pulpe savou-
15 reuse. Que serai-je dans dix ans, et que serez-vous vousmême?
— Oui! C'est le problème, de subir en accord les métamorphoses de la vie. L'amour fait ce miracle, car il se renouvelle.
20 ;— Ou s'envole. Car c'est bien un miracle, en effet, deux vies diverses se développant dans le même cadre de sentiments et de volontés! On ne joue pas sa vie sur un miracle. Ne sais-je pas que ma fortune vous est odieuse, et que, si elle s'évanouissait demain, vous penseriez que c'est pour moi une
25 chance heureuse? Nous ne sentons point là-dessus de inême façon, mon pauvre ami, et c'est ce qui me fait peur. Vous voyez bien que j'appartiens au monde et que je ne puis me reprendre. Je suis dans le camp des plus forts, comme dirait mon père; et vous prenez place, de votre volonté, dans celui
30 des vaincus. La fortune, la naissance, les hasards du destin groupent les hommes pour des victoires d'un jour, que vous méprisez, et dans la vanité desquelles il faut que je trouve mes joies. Vous ne croyez à rien des choses auxquelles il m'est ordonné de croire. Vous n'aimez rien des choses qu'il
35 est de ma destinée d'aimer.
— ^Non. Non. Je ne vous laisserai pas dire cela. Vous savez bien, vous, que j'aime tout, moi, tout de la terre et de la vie, tout du ciel et de sa Imnière. J'aime les hommes, et c'est peut-être, au fond de votre cœur, ce dont vous me faites 5 reproche. J'aime la vie pour l'action, oui, pour l'action — même modeste, dans ma sphère — où se continuent en moi les nobles efforts des grandes âmes passées. J'aime la vie pour la beauté de ses rêves. J'aime jusqu'à la mort, pour ce qu'elle emporte à l'oubh de la douleur des choses. Je n'ai pas besoin,
10 moi, de catégoriser^ les effets et les causes, et de m'abîmer devant im mot, de m'affoler devant le son de mes lèvres. J'aime, vous dis-je, et c'est moi-même qui vis en moi, et non d'autres, moi qui parle, et qui veux, et qui suis un vainqueur, puisque toute la force du monde vient échouer contre ma
15 volonté. J'aime, et c'est ma façon de prier, d'adorer. J'aime tout au plus haut, car je ne rabaisse pas l'imiverselle puissance jusqu'à en faire l'instrument de cette oppression de l'homme par l'homme où vous allez chercher vos plaisirs contre toute justice et toute vérité. J'aime, et tout cet immense amour,
20 c'est là qu'est ma folie, je l'avais mis dans vos yeux. Quel orgueil d'y voir luire, par moi, l'enchantement du monde! Vous m'en punissez. Soit. J'en saurai subir avec fierté le châtiment. Un si beau rêve, même évanoui, peut encore laisser, jusque dans la douleur de vos réalités f de la joie.
25 Claude se taisait, abattue, puis tout bas:
— Qui sait? Vous avez raison, peut-être. Mais on n'a pas raison contre tous. Je ne saurais, comme vous, me faire de la défaite une féUcité amère. A chacun sa destinée. Une association d'intérêts, comme dit M. Montperrier, voilà mon
ao lot à moi.
— C'est vous. C'est vous qui ferez votre destinée. — Non, je vous dis que c'est ce monde qui me tente et me veut. Cette force de tous à qui ma force d'argent est due, pour ces joies de régner que vous dites fausses ... et qui le
35 sont peut-être.
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— Ce sera mon étemelle douleur, de vous voir périr et de
n'avoir pu vous sauver. A maiiis jointes, je vous en prie,
aidez-vous, aidez-moi, quand il en est temps encore. Vos
yeux, malgré tout, ne m'ont point trompé. Quelque chose en
5 vous s'insm-gera contre le sort que vous aurez voulu.
— Ne serai- je donc pas libre alors, comme les autres, de chercher les diversions qui se peuvent offrir? . . . Vous savez bien que le monde permet tout aux plus forts.
— Non. Vous ne voudrez pas.
10 — ^Eh bien, j'aurai l'oubU.
— L'oubU ne répond pas toujours à l'appel de la volonté.
^Peut-être. Je connais des moyens. . . .
Il s'était levé.
— Au revoir? ou adieu? dit-il 15 — Au revoir. Ne resterez-vous pas toujours mon ami?
— Oui, je le crois, mais loin de vous, très loin. Je ne commande pas à l'oubli, moi. Quand j'aurai dit adieu, il faudra que ce soit pour toujours.
Il prit la main qu'elle lui tendait, et crut sentir comme un 20 frémissement de douleur. Il aLait s'écrier, tenter un suprême effort. Mais la main, d'un geste désespéré, s'arracha de son étreinte, et Deschars, comme si le dernier fil qui le tenait suspendu sur l'abîme se fût enfin rompu, subitement s'engouffra dans la nuit.
25 Claude restait là écoutant cette parole: "Quand j'aurai dit adieu, il faudra que ce soit pour toujours."
J. F. RaffiiilU, S^n de 1««S.
LA RÉUNION PUBLIQUE "Clemenceau, debout sur les planches du Cirque Fernando, ilarde un regard noir; 1g poing osseux assène l'argument; c'est bien là ie front bossue de l'implacable analyste jacobin, SC8 pommettes de kdlmouk, sca moustaches retombantes. Derrière lui, une foule d'auditeurs haletants s'entasse, portraits fouillés et vrais."
(Louis Vacxcellbs).