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PIERRE ET PAUL

Pierre

L'univers est-il bon ou mauvais? L'homme doit-il se fâkîter de naître ou de mourir? Voilà beaucoup de siècles que les sages se posent cette question sans avoir pu trouver le joint^ pour la résoudre. Le conmiun du troupeau, qui ne 5 s'avise ni du poim^uoi ni du comment, va tout droit devant luiy bêlant sa plainte ou chantant son plaisir, sans s'occuper d'une addition de bien ou de mal au bout du compte. Les simples expédient ainsi leur existence tout aussi sûrement que les raisonneurs, et c'est là le grand point, puisque la mort

10 résout tous les problèmes dont s'embarrasse l'esprit humain. Pour un méchant bol de ciguë, Socrate^ fit de longs discours. Encore prétendait-il que tout était au mieux. Il ne faut jamais trop prouver en ces matières. Une démonstration de rhétorique' ne paraît point nécessaire pour permettre à

15 chacun de sentir son bonheur, et le raissonnement le mieux construit empêchera rarement l'homme de crier dans la souffrance.

Toutefois, le bien et le mal, qui nous sont répartis suivant la justice distributive du hasard, rencontrent des sensibilités

20 différentes. Le même coup de malheur retentira diversement sur chacun, suivant sa nature et les circonstances. J'ai connu des hommes oui faisaient plus d'état* d'\\\v'fe V^\\.^\5£wxsfefc

bruyamment que d'un mort dans leur famille. D'autre part, il semble certain que la plupart de ceux qu'on appelle vulgairement "les heureux de la terre" sont bien vite blasés sur la monotonie de leurs "plaisirs," et ressentent d'autant plus 5 cruellement les misères inhérentes à la condition d'honmie que la vie ne leur a point fait une éducation de combat.

Tout cela réduit l'éternelle question de l'optimisme et du pessimisme à bien peu de chose. Le monde est. Nous n'avons été consultés ni sur les conditions de son existence ni

10 sur l'utilité de la nôtre. La sagesse commande fatalement de s'accommoder à l'inévitable. Dire que la vie est bonne ou mauvaise, c'est déclarer que tel ou tel s'accommode bien ou mal: pas davantage. Encore, combien de fois chacun change-t-il de langage selon l'événement du jour? Schopen-

15 hauer^ ne s'accommodait pas. Qu'est-ce que cela prouve? Pourquoi m'atrabiler de ses humeurs? Le pessimisme lyrique du grand Leopardi^ n'est au fond que la poétique souffrance d'un optimisme éperdu qui ne peut se satisfaire. Donnez-lui un autre âge de son Italie, supprimez le poison qui le tue,

20 quels chants d'amour, quelle épopée de gloire! Même valeur de l'une ou l'autre manifestation au regard de l'univers.

Tenez pour^ privé de raison quiconque, fût-il doué du plus beau génie, prétendra réduire la vie en formules de bonheur ou de malheur à l'usage de notre humanité. Tout

25 ce que nous pouvons, c'est d'apporter chacun une note de sensations passagères. Les grands artistes font écouter leur morceau d'un nombre plus considérable d'auditeurs que le vulgaire coryphée dont la voix se perd dans la foule. Admirez-les, car vous trouverez chez eux la forte expression de

30 choses qui furent en vous passagèrement senties. Mais la jouissance d'art épuisée, vivez par vous-même surtout, si vous en trouvez l'énergie. Joies et souffrances, vous serez ballotté de l'un à l'autre pôle de vos facultés de sentir, et comprenant que toute la gamme s'enchaîne, de l'extrême

35 plaisir à l'extrême douleur, vous n'éprouverez pas le be-

soin de conclure nécessairement à l'une ou l'autre des sensations extrêmes. C'est bien assez d'opposer un bras fort à l'adversité quand on en est capable, ou de ne pas chanceler sous le poids d'ime accumulation de chances heiu'euses. 5 Les enragés de règles générales veulent que le bonheur fasse des égoïstes, et le malheur des méchants. A ce compte, la société ne serait pas belle. Il nous resterait les vies médiocres où nous reprendre. Mais les trop faciles généralisations dont les ignorants se contentent ne nous fournissent le plus

10 souvent qu'une vérité d'apparence sous laquelle se dérobe inexpliqué le mystère profond des âmes.

J'ai eu pour camarades de classe à Nantes,^ deux frères, Pierre et Paul, dont le sort, diversement tragique, fut tout contraire aux conditions de vie que leur voulaient les rencon-

•15 très de la destinée. Deux aimables garçons de médiocre bourgeoisie, remarquablement doués, et n'ayant point d'ennemis, bien qu'ils eussent, chacun de son côté, atteint le succès du premier bond. Pierre sortit en bon rang de l'École Centrale.2 Une place extraordinair^ient avantageuse lui

20 fut offerte. Il la refusa, s'enferma toute tme année dans sa chambre, et en sortit avec un perfectionnement de machine qui l'enrichit sans plus tarder.

Je le retrouvai tel que je l'avais connu au quartier Latin,^ tout simple, très positif, mais d'humeur douce, enjouée

25 même, bienveillant à tout le monde, faisant l'usage le plus désintéressé de la fortijne qui lui était subitement échue. Ses anciens compagnons de "Centrale" lui étaient demeurés chers. Il n'avait pas de plus grand plaisir que de leur trouver des emplois et de les lancer dans le monde. Curieux de

30 toutes choses, d'ailleurs, il voyageait pour "voir" et se perfectionner dans la connaissance des langues étrangères. Je fus surpris de découvrir, un jour, que les études littéraires occupaient une notable partie de son temps. Étranger à toute action politique, il jugeait les hommes et les choses en

35 toute liberté d'esprit, ne demandant rien pour lui-même ei

n'ayant de haine ou même de dédain pour qui que ce fût. Content de vivre et de faire sa vie, il me donnait, par sa placidité souriante, la sensation de cet équilibre parfait d'impulsion Imaginative et de raison modératrice propre à fournir 6 un développement de vie heureuse. Rien d'un rêveur, pas même une envolée d'idéalisme, mais la plénitude du bon sens, au meilleur sens du mot. Ni égoïsme bourgeois, ni dovr quichoUisme,^ L'homme qui proportionne ses désirs à ses forces, et parait se créer, sans effort, un bonheur intangible.

10 II se peut, à la vérité, que les plus hautes aspirations demeurent ignorées d'une telle nature, mais Pierre n'en pouvait souffrir, jouissant de toutes les joies qui lui étaient concevables. Pour tous ses amis, il réalisait le type de l'homme qui obtient, en toutes choses, le succès mérité.

15 Par surcroît, la fortune permit qu'il rencontrât l'amour. Une jeune fille belle à souhait et d'un esprit charmant, s'éprit de lui. Il connut enfin la passion. Mais comme il ne l'éprouva que lorsqu'il fut en son pouvoir de la satisfaire, il ne lui fut donné d'en ressentir que les transports de félicité

20 souveraine. Il était adoré. Il vivait dans l'extase. Le bonheur des fiançailles fut si grand que, d'un commun accord, Pierre et sa bien-aimée retardèrent l'échéance du mariage. Je les voyais souvent alors. Il m'avait toiijours marqué, depuis les bancs du collège, une fraternelle amitié. Dans le

25 cœur ouvert ^tombaient à flots pressés toutes ses belles confidences d'amou eux. Le bonheur débordant s'épanchait en bouillonnements d'hymnes à l'univers.

Il eut l'idée d'un voyage de fiançailles en Italie. La famille de la jeune fille se prêta à cette fantaisie. Je les vis

30 s'envoler pour ne plus revenir. A trois mois de là, je reçus de Venise la lettre suivante:

"Cher ami, "Tu m'as aimé: tu ne m'as pas connu. Maintenant que tu peux le dire sans me chagriner, avoue que tu m'as toujours

35 jugé un peu "terre-à-terre."^ Ne nie pas: tu me l'as fait

sentir parfois sans le vouloir. Eh bien! tu t'es trompé, car je suis capable, moi aussi, de regarder par-delà l'horizon du vulgaire. Dans le plein paroxysme du bonheur, voilà que je renonce à la vie, non par un coup de démence, comme tu le o croiras sans peine, mais par un effort, froidement médité, de haute raison.

"Des fous se tuent par désespoir de se trouver hors d'état de réaliser l'impossible. Ceux-là, je les prends en pitié. Le monde leur paraît affreux parce qu'il se permet d'être autre

10 qu'il a plu à leur fantaisie de le vouloir. Autant maudire la vie parce que nous ne pouvons point bondir de planète en planète, ou même simplement suivre l'oiseau dans son essor. Tu sais que je ne suis point de ces insensés. Je n'ai rie/i voulu que de possible, et une chance véritablement peu com-

15 mime m'a contraint de subir la pleine satisfaction de toutes mes espérances.

"Si quelque chose m'a manqué, c'est l'âpre joie des luttes où se trempe l'énergie de vivre. Tout m'a réussi. J'ai souvent fait de douloureux retours,^ quand je voyais autour

20 de moi tant de nobles esprits, tant de braves cœurs, fléchir sous le poids d'infortunes imméritées. L'homme, en général, vaut par S€Ss épreuves. Mon unique malheur est de ne pas avoir obtenu de la destinée qu'elle m'éprouve. Ainsi tu as pu penser que je n'avais pas connu le plein de la vie, et le

25 fait, hélas! ne pouvait que te donner raison. Mais si je n'ai pas vécu le malheur, je l'ai vu d'assez près pour n'y pas rester insensible: tu peux m'en croire. Peut-être diras-tu que jamais tu n'en as rien vu sur mon visage. J'ai toujours eu la pudeur de mes sentiments profonds. La tristesse des specta-

30 clés de la terre a, dès les premiers jours, compensé dans mon cœur la joie de mes succès. C'est le secret de cette vie sans exubérance où se neutralisaient deux sentiments contraires.

"J'ai donc compris, jugé très clairement le bien et le mal de l'existence qui nous est offerte en ce monde. Je ne suis

35 pas pessimiste: ce serait, en vérité, trop honteux, n'ayant

connu que le bonheur, et jouissant, à l'heure où je t'écris, de la plus parfaite félicité qu'il puisse m'être donné d'obtenir. Je ne puis pas être optimiste, ayant vu partout trop de mal, et ressenti trop vivement — moi, doué de tant de moyens d'ac- 5 tion — mon impuissance absolue à l'atténuer dans une proportion notable.

"Malgré tout, je crois sincèrement que la vie vaut la peine de vivre. La merveille de l'univers vaut d'être^ contemplée, et la chance de jouer dans la grande œuvre un rôle d'une jour-

10 née doit être acceptée avec vaillance et bonne humeur. Car rinmiense bienfait nous fut départi de pouvoir disposer de nous-mêmes. La clef du grand repos est dans nos mains. Il dépend de nous d'échapper au malheur ou de couronner magnifiquement notre bonheur d'un hommage suprême de

15 reconnaissance qui atteste en nous la conscience d'être allé, d'un seul bond, aux limites du bien ultime.

'C'est là mon cas. cher ami, et je viens de te dire en deux mots la raison profonde qui nous décide, ma fiancée et moi, au départ.^ Nous sommes tout au bout du bonheur: voilà le

20 fait très simple dont la sensation aiguë nous est, par miracle, venue à tous deux en même temps. Par l'amour absolu, notre jouissance de vivre ne saurait être dépassée. * Les éclairs de plaisir où le vulgaire met sa joie, s'évanouissent aussitôt apparus. Nous les avons fixés, l'un pour l'autre, dans l'extrême

25 achèvement de la béatitude souveraine. Tu vas rire: quelquefois, nous avons eu peur d'être dieux et de ne pouvoir rompre un cycle d'éternité^ qui, supprimant la fragiUté de nos déUces, les aurait faites moins exquises. Mais non, nous sommes bien mortels, et cette dernière chance nous

30 vient de pouvoir arrêter la fortune au passage, en échappant aux pièges de la vie qui nous guettent pour paralyser, au jour le jour, quelque chose de nos facultés de bonheur.

"Quoi de plus! Quelle raison pour justifier le courage

utile de vivre plus longtemps? Je ne puis pas changer le

3â monde. Les parents de ma fiancée ont d'autres enfants

qu'ils adorent. • Je te laisse Paul, que sa disposition d'esprit met au-dessus du malheur. Pensez à moi comme à l'honune le plus enviable qui ait vécu. Tout à Theure, au Lido,^ nous éloignerons le gondolier pour un moment et, quand nous 5 serons au large, enlacés Vun à l'autre, nous nous élancerons, l'extase suprême au cœur, dans ce grand ciel bleu d'en bas^ dont nous tentent les eaux. Quand tu recevras ce papier, nous aurons achevé notre apothéose.

"Adieux de l'amitié, 10 "Pierre."

Paul

Ma surprise fut extrême, comme on pense, d'apprendre que mon ami Pierre venait de se tuer parce qu'il était au comble du bonheur. L'acte paraissait d'un fou.^ Cependant, je fus bien obUgé de reconnaître que sa lettre, sans être d'une

1^ logique impeccable peut-être, gardait l'apparence d'ime détermination raisonnée. En fin de compte,* l'homme a le privilège, entre tous les êtres de la nature, de se voir maître de sa destinée. Sans doute la résolution de ceux qui renoncent à la vie s'expUque presque toujours par l'excès de malheur.

20 Pourquoi l'extrême bonheur n'épuiserait-il pas aussi complètement nos facultés de vivre? Dans l'un et l'autre cas, c'est une même disproportion entre le fait et la capacité de le subir. La belle affaire quand les gens de sensibiUté obtuse^ taxent d'insanité ceux qui leur faussent compagnie S'ils ne

25 s'étaient mis d'un coup hors la critique, ces derniers auraient

beau jeu à répondre:^ "Ily a une méthode dans notre folie."

J'avais, depuis l'enfance, une très bonne amitié pour

Pierre. Chose étrange, je lus sa lettre ^«uxia \«l ^c«:^^àsia5^

à'borreur. D'un esprit attentiî, je s\iwa\^ \ ^XL^Miàs^^'^^

de ses pensées, cherchant à en trouver le défaut, et ma première sensation fut du désappointement de n'y pas réussir. Puis, un reflux d'émotion tardive emporta mes pensées. Je voulus me représenter les derniers moments de mon ami. 5 Je cherchai ma douleur et ne la trouvai point. Ck)nmient gémir sur le sort d'un homme qui se déclarait tout simplement le plus heiu^ux de la terre, et qui probablement avait dit vrai? Il était plus facile de l'envier que de le plaindre, ainsi qu'il avait dit lui-même. Au point où il lui avait plu, il avait

10 arrêté la fortune, et s'était mis joyeusement au-dessus de toutes les chances de malheur. Je l'admirais malgré moi: je ne pouvais pas le pleurer.

Je ne fus donc pas choqué de trouver Paul, à quelques semaines de là, dans une disposition d'esprit analogue.

15 Nous avions échangé des dépêches de Carlsbad^ à Paris. Ma première visite, en arrivant, fut pour l'Arsenal,^ où Paul était bibliothécaire. Je le trouvai parmi ses Uvres, très calme, comme toujours, et d'âme composée.

Son histoire n'était pas, en somme, très différente de celle

20 de sou frère. Après de grands succès à l'École des Chartes,' il avait rapidement acquis une célébrité dans le monde savant par ses publications sur les temps mérovingiens.* Une place était vacante à la bibUothèque de l'Arsenal. On la lui offrit avant qu'il eût osé la demander. Il aima. Il fut adoré. Trois

25 enfants, une fille et deux garçons, faisaient la joie de son foyer. L'Institut* lui ouvrit ses portes. Un bibhophile miUionnaire, de Béziers, * qui s'était épris de ses travaux, lui légua tous ses biens en mourant. La bibhothèque, très précieuse, fut accueilUe avec plus de reconnaissance que l'ar-

30 gent, car Paul, ayant toujours vécu très simplement, manquait de temps et d'usage pour les soucis de la dépense.

Les deux frères, orphelins dès le jeune âge, avaient toujours vécu dans l'intimité la plus affectueuse. Leur amitié n'était pas de celles qui se répandent en discours; mais depuis 35 trente ans, je la. voyais toujours plus TeevieVWV^, plws douce,

plus profonde. Je ne pouvais douter que l'événement de Venise^ (j'ai beau faire, ma plimie se refuse au mot catastrophe) apportât, à Paul le plus cruel déchirement. N'ayant rien connu, jusque-là, du malheur, il n'en devait ressentir que plus 5 vivement la douloureuse épreuve. Deux lettres que j'écrivis restèrent sans réponse.

— ^Je ne t'ai pas écrit, me dit-il, quand j'entrai dans son cabinet, parce que j'avais besoin de te parler sincèrement et que j'avais peur de n'être pas bien compris. Tu sais si

10 j'aimais mon frère. Eh bien! je ne puis le pleurer. Certes, il m'est dur de songer que je ne le verrai plus, que je ne sentirai plus ma main dans la sienne, que mes yeux ne s'arrêteront plus sur les siens. Mais je suis capable d'un sentiment supérieur à cet égoïsme vulgaire. Ce n'est pas à moi, c'est à

15 Pierre que vont mes pensées. Or, que pourrais-je désirer pour lui de meilleur que ce qui lui est échu? Que lui a-t-il manqué? Quel bonheur fut refusé à sa vie? Il n'a point fait de mal. Il a reçu tous les biens. Que souhaiter au-delà? Je pourrais l'envier si je ne possédais moi-même le bonheur. Nous aurons

20 été tous deux des créatures privilégiées. Pierre a clos son destin par un acte de volonté. Il faudrait connaître l'avenir pour dire si ce fut sagesse ou foUe. Je ne me crois pas moins heureux que Pierre. L'idée ne m'est jamais venue d'en rester là. D'abord, j'ai des devoirs, qui ne furent pas son lot.

25 Et puis, si je n'avais pas de devoirs, je serais retenu par des curiosités au terme desquelles je n'arriverai jamais, par une habitude devivre d'où me vient je ne saisquelle nonchalance vers la mort. Le malheur ne m'a pas éprouvé. Je ne m'étais donc jamais posé la question, je l'avoue. Mais en lisant la

30 lettre que Pierre m'a écrite de Venise — ce n'est qu'ime variante^ de la tienne — j'ai senti monter soudainement en moi ime énergie tranquille qui m'élevait au-dessus des coups du sort. La pensée de Pierre renonçant à la vie heureuse en un effort de raison que je ne jugeais pas insensé, m'inspirait, par

35 une inexpUcable contradiction,* une invincible NoVwiXfe ^^

poursuivre ma route, en demeurant, quoi qu'il pût advenir, supérieur à la fortune, bonne ou mauvaise.

Ceci n'est que le résumé d'une longue conversation. Souvent nous revînmes à cet entretien, car nous nous plai- 5 sions à parier de Pierre dont le souvenir nous était d'un grand charme. Cependant Paul était en compte avec une implacable destinée. Son fils aîné fut tué dans un accident de chemin de fer, et la tuberculose se déclara chez sa fille. Bravement, Paul, cuirassé de stoïcisme,^ fit tête à l'ennemi. Sous le

10 coup terrible, il n'avait pas chancelé. Sa femme, ses enfants lui étaient l'univers. Quand on lui rapporta le corps mutilé de son fiils, il se raidit dans un violent effort et se porta d'abord au secours de la pauvre mère convulsée. *A quelque temps de là, lorsqu'il entendit prononcer l'arrêt de sa fille

15 chérie, il n'eut d'autre pensée que de cacher à tous, à la malade surtout, la fin inévitable. Un combat de deux ans sans une défaillance. Et quel retour? La mère, épuisée de douleur, frappée de consomption, s'éteignant lentement, ne trouvant ni parole ni plainte, pas même im regret de partir.

20 J'aidais mon malheureux ami de ma présence, plutôt que d'inutiles discours. Dite au moment qu'il faut, dans un élan de sympathie vriaie, une parole — même banale d'apparence — ouvre le cœur et le pénètre d'ime force nouvelle. Par les yeux nous échangions des pensées. Et puis j'étais là quand il avait

25 besoin de parler. Il ne redoutait point l'entretien sur ses morts, sur lui-même, et le contraste était poignant de l'accent^ de sérénité irréductible avec les tourments inscrits aux sillons de la face ravagée.

Depuis le jour où, en possession de la parfaite félicité de la

30 vie, Paul n'avait puisé dans l'exemple de Pierre éliminant le malheur par la mort, qu'une résolution inflexible d'affronter le sort contraire, je ne l'avais vu ni changer ni faiblir. L'enfant qui lui restait faisait l'objet des préoccupations de toute heure. Paul cependant ne s'illusionnait pas sur les fâcheuses

35 dispositions d'un esprit mal équilibré. Comme pour la petite phtisique, il ne cédait pas un pouc^ avi destin sans résis-

tance. Ses livres lui étaient demeurés fidèles. Il lui venait d'eux encore des plaisirs, et son orgueil était d'en prendre acte dans un sourire.

— J'ai été cruellement frappé, aimait-il à me dire. J'ai

6 senti le vif de chaque blessure. J'en porterai toujours la douleur. Mais ce serait une erreur de croire que la vie me soit à charge, et même que je me juge malheureux. J'ai tenu dans mes mai^ la plus belle floraison de bonheur. Je l'ai perdue. Mais ne savais-je pas que rien n'était durable de la fragile vie

10 humaine? Comment pouvait-il m'être donné de me soustraire à l'universelle fatalité? La mort aurait *pu me prendre. Quelle douleur pour les êtres si chers qui m'avaient donné leur amour? Mieux vaut qu'ils m'aient devancé pour laisser le fardeau sur mes épaules d'homme fort. Est-ce à moi de me

15 plaindre de ce qui les a sauvés du malheur? Et, pour porter ma peine, n'ai-je point de consolations? Mon fils, comme tu l'as pu voir, a besoin d'une attention constante. J'en veux faire un homme capable d'honorer son temps, son pays. Il m'inquiète quelquefois par sa fougue. Il m'aime: je le

20 ramènerai. Pour mes livres, j'y trouve chaque jour une source de joies infinies. Mon rôle peut te sembler modeste. Il n'en est pas moins vrai que mes travaux d'érudition am-ont hem-eusement facilité la voie aux historiens à venir. Plus tard, quand d'autres qui font du bruit présentement seront

25 oubliés, on me rendra justice, j'en suis sûr. Cette pensée m'est douce: je n'ai pas besoin d'autre récompense. Le legs inestimable que j'ai reçu de la bibUothèque la plus rare, j'en ai fait don à l'Arsenal.^ J'ai obtenu de faire aménager à mes frais une salle où j'aurai la joie d'installer, de mon vivant,

30 chaque volume précieux, un à un, dans le casier quiluisera destiné. Mes successeurs trouveront là des plaisirs de science et d'art qu'ils sauront me payer de cette gratitude dont tu me vois si souvent faire montre à l'égard de mes grands devanciers.

35 A dix-huit mois de là, son fils le quittait pour cowm Xs^ aventures en Australie, après une îoïle éqmpte cs^ '^ wxt^^X»

laissé rhonneur si l'argent de son père n'avait pourvu à tout. Un an après, nous apprenions sa mort. L'éloignement avait préparé la séparation définitive. Mais c'était tout ce qui restait du foyer perdu, et cet effondrement final retentit au 5 c œur de Paul comme le glas de sa destinée. Sa tendresse pour l'enfant prodigue était d'autant plus vive qu'il lui en était venu plus de chagrins et que cette mort ne lui laissait plus rien où se reprendre. Mais de cela même, en toute sincérité d'âme, il ne voulut jamais convenir.

10 — ^Je ne suis pas malheureux, malgré tant de malheurs, s'obstînait-îl à me dire, puisque je me trouve encore des raisons de vivre.

Et c'étaient des propos sur sa bibliothèque dont l'installation était prochaine. Il s'en promettait de rares plaisii-s

15 quand, du premier au dernier livre, tout disparut dans un incendie.

Je coiunis chez lui, en proie à toutes les craintes. Je le trouvai très pâle, avec un imperceptible tremblement des lèvres.

20 — La catastrophe est irréparable, dit-il, pour ceux qui viendront, car il y avait là des pièces que probablement on ne retrouvera plus. Par bonheur, j'avais le catalogue chez moi avec la photographie des manuscrits originaux. C'est une chance dont îl faut se réjouir.

25 Ma stupéfaction de ce mot fut extrême.

— Tu penses peut-être, observa-t-il, à la salle que j'avais préparée avec tant d'amour? Eh bien! elle servira aux agrandissements de la bibUothèque publique. C'est encore un service que j'aurai rendu.

30 — Mais, mon pauvre ami! . . . m'écriai-je sans savoir exactement ce que j'allais dh-e.

Il comprit, cette fois.

— 4h! oui, fit-il. Notre grande querelle! Tu veux que je sois désespéré, que je songe à mourir, que pour des feuilles de

35 papier, qui me tenaient au cœur assurément, je me lamente plu8 encore que je n 'ai fait pour les fetreB «i c\i«» ^\ me furent

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enlevés? Eh bîeni le coup est douloureux, certes, venant après tant d'autres. Hors dans mon amitié, le destin ne trouvera plus en moi d'autre place où frapper. Soit. Mais moi, je ne me sens vraiment détaché ni de ce qui m'est ôté ni 5 de ce qui me reste. J'ai trouvé, je trouverai encore une extrême douceur dans le souvenir. Je ne suis pas au bout de mon besoin de connaître. Le travail nous mène par de merveilleux chemins à l'achèvement de la viç.

— ^Je pense de même.

10 — Pourtant, ce n'était pas l'avis de ton Schopenhauer,* qui vécut fort longtemps sans avoir pu trouver ime bonne raison de vivre. Il n'aimait rien. Crois-moi, il y a quelque chose de supérieur à tout: c'est l'acceptation com-ageuse de la destinée. As-tu lu, dans les récits des voyageurs, l'bis-

15 toire de ces esclaves que les tribus anthropophages de l'Afrique centrale achètent pour les manger? On les promène au marché, où chacun marque d'un trait de craie sur la peau noire le morceau qui convient à son appétit. S'il reste des parts sans preneurs, on ramène la victime à sa case, on la

20 gorge de nourriture jusqu'à ce que les amateurs aient tout retenu sur le vif. Alors on l'abat, et c'est im grand festin. Or, il est sans exemple, nous dit-on, que ces malheureux, voués à l'abattoir, laissent échapper une plainte. Ils savent ce qui les attend, ayant chez eux, sans doute, marqué sur

25 d'autres hommes des portions à la craie. Pas im cri, pas une lamentation, pas une larme. Nieras-tu qu'il y ait une grandeur dans la simplicité stoïque de cette soumission? Eh bien! regarde-moi, cher ami; je ne suis pas encore marqué tout entier à la craie. Sur moi, comme sur nous tous, la hache

30 du destin est levée. Je puis, d'une âme égale, affronter la vue du fer, tant que je ne serai pas abattu.

Dans l'année qui suivit, ime fluxion de poitrine l'emporta. Siur sa table, un volmne d'une histoire de Phihppe IP était ouvert. Un coup de crayon signalait le passage où l'au-

35 teur racontait que le duc d'Ossuna' avait fait @ra.v«t <îfc^\& parole sur sa tombe: ''Ilest 6eau de viwe,ile8l\)(màeT(vmx.rv.T

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