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LE BUISSON QUI MARCHE

Depuis le jour où la forêt de Birnam^ se mit en mouvement contre Macbeth, on a rarement signalé des arbres ou même de simples arbrisseaux en voyage. Le chêne et le roseau, plies par la tempête, n'ont d'autre ambition que de 5 tenir bon dans le sol, chacun suivant ses moyens, et de pousser bravement vers le ciel, aussi haut que les pourra lancer la sève nourricière. Attachés à leur bonne planète, fidèles à la motte de terre où le conflit des choses a fixé le germe chanceux, ils font d'un berceau de hasard^ leur étemelle patrie. Et si

10 c'est infériorité chez eux' de ne pouvoir lui prodiguer leurs mensonges d'amour, que l'avantage d'une inmiuable constance leur soit au moins reconnu sur l'imparfaite créature supérieure dont ils humilient la capricieuse mobilité.

Nager, ramper, voler, courir, c'est du végétal perfection-

15 né* qu'on nomme l'animal, à ses degrés divers. L'ancêtre impassible des forêts regarde passer ces fils inquiets, affolés, tout à la fois déprédateurs et proies fuyantes.^ Pourquoi les envier? Tandis que les troupes voyageuses de la terre, de l'air et de l'eau peinent à grands cris pour écraser le faible ou

20 pour échapper au fort, la mousse et l'ormeau, sans manifestations bruyantes, suivent même loi, même destin.

Non qu'ils soient inmiobiles,® pourtant. Dans les orbites mouvants des champs toujours nouveaux de l'espace, la terre emporte tout son peuple, plante tranquille et bête

25 agitée. Mais tout être organisé mû d'une impulsion personnelle de vie, complique ce chemin d'une course au bien-être qui, insensible ou échevelée,^ trace un équivalent sillon dans l'infini. Si, au soir de notre vie, nous pouvions découvrir

dans l'espace le sillage de nos déplacements, que de surprises en l'inextricable complication des lacets, des crochets, des détours.^ Cela paraîtrait d'un fou, et peut-être serait-ce raison de le croire.

5 L'arbre, moins compliqué, plus naïf, pique droit dans le sol* pour la sève de la vie, et, cherchant l'air et la lumière, s'élance dans le ciel bleu. Seulement, le sol et le ciel ne sont pas toujours Ubres au point précis où le vent de hasard a déposé la graine. Le grand conflit vitaP tend à les rendre

10 indisponibles tout au contraire. Alors, de sa racine et de sa branche, il faut que la tige nouvelle contourne les obstacles et se fraye une voie vers la vie. Ainsi toute la nature végétante — chêne, arbrisseaux, plantes annuelles ou vivaces — s'eflForce, se tourmente, se torture dans l'atmosphère ou sous le

15 sol, pom: être, pour croître, pour finir. Ainsi la plante, comme l'homme lui-même, se met en mouvement pour chercher la vie, pom: trouver la mort. Course silencieuse et lente où tout concurrent tâche à devancer l'autre, non moins dramatiquement que dans le tumulte himiain.

20 Telle est l'expUcation du."chemin creux" ^ de Vendée,^ où se rencontre "le buisson qui marche." L'heureuse terre qui . fait l'extrémité occidentale du continent d'Europe n'a connu que par de vagues contre-coups le lointain refoulement des invasions, les agitations de l'histoire, les mouvements de

25 l'humanité industrialisant le sol que le paysan vendéen s'obstine à retourner, suivant la tradition des ancêtres, sans pensée de progrès.

Dans im tel pays, les chemins ne sont point établis en vertu d'une vue de l'esprit,^ pour reUer suivant les méthodes

30 de l'art, villages, hameaux, fermes, ou lieux de culture. C'est l'instinct primitif qui a fait la voie là où elle pe trouve encore. Le piétinement des anciens a tracé le sentier que de nouveaux venus ont élargi de leurs troupeaux, de leurs charriots, pour un agrandissement de culture. En ces temps, les domaines se

35 limitaient vaguement, la terre étant moiii^ p^èçÂfeM^^, ^<Syc^,

d'École polytechnique/ partant point de tracasseries certaines pour un bien douteux. Le maître prenant tout le surplus de vie, pourquoi s'imposer l'efiFort d'une production supérieure? Dans quel but améliorer ce qui ne récompense- 5 rait pas le travailleur? Les hommes passaient obscurs, à peine pensants, creusant d'une lourde semelle^ de bois la route argileuse que ravinait l'hiver sans réparations possibles, préparant des jours meilleurs sans le savoir.

Ainsi se faisait "le chemin creux," témoin des âges passés.

10 Nos lois modernes l'auront bientôt fait disparaître à son tour. Quand je revois le pays natal, je retrouve de blanches routes rigides,^ là où je connus de verdoyantes fondrières, de sombres futaies, de mystérieux détours. C'est la civiUsation meurtrière qui détruit implacablement les antiques ves-

15 tiges où nous entrevoyons, vivant encore, le passé momifié dans les livres.

Cependant, le "Bocage"^ gardera longtemps encore quelques-uns de ses "chemins creux," rivières caillouteuses ou cloaques de boue dominés de talus, où huit bons bœufs font

20 péniblement cahoter sous l'aiguillon pressant la lourde charrette qui penche. Au sommet du talus, en bordure, les "têtards"^ tourmentés, évidés,* bossues, figés en contorsions de souffrances sous'la frondaison que la serpe abat tous les cinq ans pour les Éli^mbées de l'hiver.

25 Le grand buisson de ronces court sous les branches, accompagnant le chemin jusqu'à la coupée des barrières.^ Seulement, pourquoi, cpntrairement à l'usage, l'arbre n'est-il pas en pleine haie?^ Pourquoi ce large "routin,"® qui permet à l'homme des champs de passer à pied sec, tandis que ses

30 bêtes pataugent en contrebas,^® dans la bouillie ocreuse et s'éclaboussent à plaisir? C'est que le buisson a marché. Si l'homme qui l'a planté pouvait surgir des âges disparus, il vous dirait qu'arbres et ronces furent fichés de compagnie en limite du champ, et s'ébahirait de leur séparation merveil- 35 leuse.

L'entrecroisement^ des racines coupant de mille pièges '*le routin" battu des sabots vous dit l'histoire. L'ar^ple compacte du chemin repoussait toute vie, qu'appelait, avec le soleil; la terre labourée du champ. Alors, ronciers et futaie 5 se sont mis en marche vers la lu^ère, vers le sol nourricier. Mais d'im pas inégal. Embarra^ de sa grandeur, le chéneroi s'est courbé, a dépêché les longues racines heurtées du {passant. Le roncier tumultueux, plus agile. Ta bientôt devancé, faisant serpenter vers la vie ses lian^ he^reuses,*

10 tandis que moiutiit sous l'arbre la primitive iro^fl^isoii. Les voilà séparés à jamais, les compagnons des premiers jours, et si le bûcheron, d'âge en âge, content de la ramure des "têtards" n'a que faire du tronc, les témoins seront là pour dire le buisson voyageur.

15 Qu'importe au rustique passant qui se hâte vers la charrue, l'étable ou le foyer? Il vit dans le miracle de la terre, sans le comprendre, sans le voir. Enfoncé dans sa glèbe, il répète l'eflFort lent des ancêtres, sans autre attente que de l'aliment quotidien, sans autre espoir que des jours succédant aux

20 joims jusqu'à ce que la terre, sa victime, fasse de lui sa proie. Que sait-il? sinon que le blé germera, mûrira après les façons données, si la gelée, la grêle ou le vent ne l'arrêtent.

Est-ce miracle? est-ce loi naturelle? Il ne sait, n'en a cure. Que cache le miracle ou que cache la loi? Il ignore

25 jusqu'à la question même, remplaçant les croyances du passé par les gestes machinés de l'Église, vains simulacres d'une foi disparue. Que veut-il? il se le demande à peine, engagé, dès sa naissance, dans une antique routine d'action qui le dispense de volonté, et lui montre toute initiative nouvelle comme un

30 danger, conmie un malheur.

Enraciné dans sa terre, comme les buissons du "chemin creux," quelque pousse inconsciente vient de lui, qui va vers une lumière plus grande, vers une vie meilleure. Semblable au roncier qui voyage, il paraît immobile à qui ne dispose que

35 d'une existence pour le regarder.^ PouïlaiA, \^ x^^>3\fe.^ ^^^

âges, par les témoins de Thistoire, atteste qu'il a marché, qu'il marche toujours, et que la même loi d'évolution qui fait avancer le buisson, entraîne le primitif automate aux limiières de pensée, à la vie d'action consciente de justice et de bonté 5 progressives. Cela semble prodige à qui, oubliant d'où sortirent les grands apôtres d'humanité, n'aperçoit dans rhonune rudimentaire* que d'obscures idées vagissantes. C'est prodige, en effet. *

Ce fut prodige aussi quand Macbeth,^ confiant dans la

10 parole des ténèbres, joyeusement cria: "Je ne puis être vaincu que si la forêt de Birnam marche sur Dunsinane." Alors, levant les yeux, il aperçut l'immense buisson qui venait avec l'armée de Malcolm.

Maîtres des hommes, boiu-geois républicains ou monar-

16 ques, qui croyez léguer à vos fils le droit de bûcheronner dans le taillis humain, sachez que derrière l'horizon inunobile, une fataUté pousse le buisson qui marche à la conquête de sa terre, au plein développement de sa puissance de vie.

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