A MON AMI EDMOND A B 0 U T
La chambre sous les toits était petite et sombre, Et racontait aux yeux tout un passé de maux. On voyait près du mur, face à face, dans l'ombre, Sous leurs rideaux à fleurs deux pauvres lits jumeaux.
Près des meubles flétris, reliques d'un autre âgé, S'étalaient au hasard, sur le marbre ou le bois,
Quelques vieux souvenirs, épaves d'un naufrage, Cristaux jadis entiers, bouquets frais autrefois.
Deux pastels suspendus aux tentures fanées Dans leurs cadres ternis souriaient tristement : Jeune homme dans l'éclat de ses vertes années, Jeune blonde poudrée au visage charmant!
On avait couché là, dans l'étroite demeure, Deux ombres, deux vieillards, la femme et le mari, Tous deux, le même jour et presque à la même heure, Avaient senti la mort : tous deux avaient souri 1
Rien n'avait séparé leur cœur ni leur fortune, Durant la longue route et les soucis pesants ;
Ils avaient, dépassant la mesure commune, Elle soixante-seize, et lui quatre-vingts ans.
Ils étaient sans amis, sans enfants, sans un être Qui fût par leurs regards doucement caressé : Hélas! qui vit longtemps voit beaucoup disparaître! Les destins avaient tout repris ou dispersé.
Ils vivaient comme vit la misère cachée D'un maigre revenu qui défend de la faim : Des choses d'ici-bas dès longtemps détachée. Leur vieillesse avec joie aspirait à sa fin.
Un seul ennui troublait une amitié si tendre ; Mais ils se dérobaient leur mutuel effroi ■
Dieu désunirait-il, avant de les reprendre,
Ce couple d'amoureux qui n'ont plus que leur foi ?
Pas à pas cependant ils achevaient leur route : - L'un sur l'autre appuyés on les voyait venir, S'affaiblissant tous deux sous l'âge qui les voûte, Échangeant à mi-voix quelque vieux souvenir.
Un matin, l'un fléchit sous la suprême 'étreinte ; L'autre, du même coup, fut frappée à l'instant: On les coucha tous deux. Sans surprise et sans plainte. Ils saluaient ce jour, — heureux et le fêtant!
Leurs âmes pour partir sont déjà confondues;
Un calme plus qu'humain sur leurs vieux fronts se lit
Les yeux cherchant les yeux, les mains de loin tendues: Ils causent doucement de l'un à l'autre lit.
u Ami, te souviens-tu de ce temps, disait-elle, Où, lisant avec toi les antiques récits, Jalouse de t'aimer d'une amour immortelle, J'enviais, en pleurant, Philémon et Baucis?
.' 0 Dieu bon ! disions-nous, qu'à notre heure dernière iNous puissions l'un et l'autre échanger un regard! Ne nous sépare point! — C'était notre prière. — Prends-nous, jeunes ou vieux, mais unis au départ !
« Le Ciel nous fera-t-il cette grâce divine? Un nuage s'étend sur mon regard troublé :
Est-ce déjà la mort qui glace ma poitrine? Que sens-tu? Notre vœu va-t-il être comblé? »
« — Ce que je sens? dit-il, un sommeil, une ivresse, Une étrange torpeur que je n'éprouvais pas. Un poids semble monter à mon sein qu'il oppresse, Et vers toi vainement je veux tendre mes bras! »
Pourtant ce n'était pas le tilleul ou le chêne Dont l'écorce croissante étouffait leurs efforts ; Ce qu'ils sentaient ainsi, c'était la fin prochaine, C'était le froid mortel qui glissait dans leurs corps !
Leur âme seule entrait dans sa métamorphose : Point de temple pour eux, de pèlerins ravis!
L'indigence et l'oubli pour toute apothéose,
Et la mansarde obscure, hélas! pour tout parvis!
Un silence se fit dans la chambre paisible, D'où tout soin de la terre était déjà banni ; Calmes, et se penchant vers le monde invisible, Tous deux se recueillaient au seuil de l'infini.
Comme le flot qui meurt sur la plage déserte Accoutume l'oreille à son bruit familier, On entendait sortir de leur lèvre entr'ouverte Leur haleine, plus lente, au souffle régulier.
Une fois seulement, il s'éveillent encore ;
Elle dit : « A bientôt ! » il murmure : « Au revoir ! »
Une vieille voisine, humble âme qui s'ignore, Taciturne témoin, les veilla jusqu'au soir.
Dormez en paix, vieillards! plus d'un cœur vous envie, Vous qu'un même instant couche en un double linceul! Vous n'aurez pas connu le tourment de la vie : Survivre à ce qu'on aime, et se retrouver seul !
J'ai fait des vers toute ma vie, Sans en rien dire aux étrangers :
Ils passent pour esprits légers, Cmx qui contentent cette envie.
Des heures que je sacrifie Les sages sont plus ménagers
L'idéal a trop de dangers Dans la route qu'ils ont suivie !
Ah! si j'ouvrais mon grand tiroir.
Comme on rirait de n'y rien voir Qu'un portefeuille assez modeste,
Dont le devoir et l'amitié Ont pris à peine la moitié :
L'amour a griffonné le reste!