LE BON PRINCE HENRI II
d'affection aux uns et aux autres du Conseil, les appelant par leur nom, qu'il avait pris soin d'apprendre, et devisant de la chose publique avec bonne intelligence, voire des grands débats de Tan l6l8 : < En ma « première jeunesse, leur dit-il, je vous ai fait-bien du « chagrin ; les enfants ne savent ce qu'ils font, il faut « leur pardonner. »
On n'avait rien épargné pour rendre le festin splendide, de quoi le prince semblait fâché, disant : « Mes « amis, pourquoi ce grand régal ? Mieux valait colla- « tionner comme bons Suisses ; du fromage avec vous « autres me régalerait plus qu'ortolans avec des prin- « ces. » Et remarquant certains messieurs de sa suite badins et de joyeuse humeur, se chuchotant comme par moquerie, alors qu'on apportait les grands vases pour boire la santé du prince, il éleva la voix bien fort, toutefois sans fâcherie, et dit : « C'est ici la table « de la grande famille, où ne sont admis que les en- « fants de la maison, assavoir nous autres bourgeois « et frères, sauf par grande faveur faite à quelques- uns « du dehors, comme il se voit aujourd'hui. » En disant ces dernières paroles, il regarda fixement certains seigneurs de sa suite et, posant sa main droite sur l'épaule du maître-bourgeois en chef, il ajouta : « Voici « le chef et père de la grande famille ; nous lui devons « tous honneur et respect, moi le premier, pour être « en bon exemple à ceux qui ne connaissent assez ces « choses. »
La santé du prince ayant été bue avec grand bruit de canon et force mousquetades (car toute la bour-
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geoisie était en armes, grands et petits, jeunes et vieux, voire les enfants depuis Tâge de sept ans), il demanda un vase disant : « Donnez-moi le plus beau », dans lequel il voulut verser lui-même, et s'étant levé, il dit à haute voix au maître-bourgeois en chef en lui tendant la main : « Je bois de grand cœur à la prospé- « rite de notre chère bourgeoisie, à laquelle je jure et « promets tous devoirs de bon seigneur et loyal bour- « geois, » paroles qui charmèrent tous les assistants, ce qu'ils témoignèrent d'un commun accord.
Et comme les canons ne bruyaient pas, le prince en demanda la raison ; le banderet lui répondit que les amorces ne pouvaient prendre feu que pour LL. AA. SS. et messeigneurs leurs enfants. Cette agréable réponse plut au prince, qui le témoigna par diverses paroles gracieuses, et au même moment il demanda la bandière qu'il voyait flotter en dehors des fenêtres; le banderet la lui présenta : alors le prince s'appuyant dessus et manifestant qu'il voulait parler, il se fit un grand silence.
« Je suis vieux, dit-il, et mes fils sont bien jeunes ; « je les mets sous la garde et protection de cette ban- « dière ; mes amis, je vous recommande mes enfants; « et si je quitte bientôt ce monde, servez-leur de pères « en leur jeunesse, afin qu41s soient un jour de bons « et sages princes à votre gré ; mes amis, vous ferez ce « que je vous demande, car vous m'aimez, je le sais « bien. »
Le prince ayant prononcé ces touchantes paroles d'une voix tout aflTectueuse et avec attendrissement de
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cœur, tous les assistants, en larmes d'admiration et d'amour, s'écrièrent, répétant les paroles suivantes du maître-bourgeois en chef : < Monseigneur, monsei- « gneur, nos corps, biens et vies sont à vous et aux « vôtres à toujours ! »
Certes, il faut avoir vu ces choses pour pouvoir s'en faire une juste idée ; car comment décrire ce touchant murmure de voix confuses, éloquent langage des cœurs pénétrés de respect, tendresse et gratitude ! Je remarquai que les plus badins et bouffons d'entre les susdits seigneurs français semblaient émerveillés et pleuraient comme nous, voire un peu plus. Certain est-il que si les princes de la terre assistaient une seule fois en leur vie à pareille fête, ils ne pourraient être à meilleure école, et en vaudraient davantage ; car c'est miracle si sur dix souverains, il s'en trouve un seulement qui sache que la légitime autorité d'un prince sur ses sujets n'est autre chose que celle d'un bon père sur ses enfants
Le séjour que Henri second fit en ce pays fut de six semaines : on peut dire avec pleine vérité qu'il ne se coucha pas un seul jour sans avoir fait du bien, renouvelant les franchises, en accordant de nouvelles, répandant des grâces et faisant des dons considérables, entre lesquels je ne puis taire le suivant.
La communauté de Colombier ayant follement cautionné le trésorier Mouchet, originaire du lieu, se trouvait chargée d^une bien grosse dette envers la Seigneurie. Le prince prenait grand plaisir à passer trois jours de chaque semaine au château de Colom-
hier, où il voulait que je le suivisse ; les environs lui plaisaient tant que tous les jours après le dîner, lorsqu'il ne faisait pas bien mauvais temps (car un peu de pluie ne l'arrêtait pas), il me faisait signe de le suivre et me conduisait à travers champs, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, mais c'était aussi pour deviser à son aise des affaires du comté.
Un jour que nous revenions de la promenade, nous trouvâmes non loin de la porte de la prairie les principaux du village, qui se jetèrent aux pieds du prince, le suppliant de les soulager par un rabais au regard du cautionnement ci-dessus. Le prince les ayant d'abord fait relever, leur dit : « Volontiers, mes enfants, « mais ne cautionnez plus ! » Et se tournant du côté de la prairie : « Il me vient une pensée, ajouta-t-il, en « étendant sa main avec trois doigts écartés : que vous « plantiez ici trois grandes allées de beaux et bons « arbres, aboutissant au lieu où je suis, avec petites « allées aux côtés; cela fait, mon procureur-général « que voilà vous donnera quittance de toute votre « dette, sitôt qu'il pourra l'écrire à l'ombre des dits « arbres. »
Ces bonnes gens, qui ne demandaient qu'une diminution de la somme, ébahis et comme stupéfaits, ne savaient comment dire leurs pensées ; ce que voyant le prince, il ajouta incontinent : « Allez vite, mes en- « fants, préparez vos outils pour les allées, j'y veux « travailler avec vous. »
Le bon vieux temps à Neuchâtel
par
Samuel de Chambrier
Fils de Daniel de Chambrier, président du Conseil d'Etat, Samuel de Chambrier (1744-1823) a laissé divers travaux historiques sur notre pays, en particulier la Description topo^raphique et économique de la Mairie de Keuchdtel, qui est si recherchée des amateurs, si justement estimée pour toute l'érudition qu'elle contient et l'intérêt des planches qui en illustrent le texte. Nous avons extrait de cet intéressant ouvrage quelques pages sur les anciennes mœurs neuchâteloises.
L'on ne peut juger que par approximation du genre de vie des particuliers et de leurs mœurs, durant les xv™*^ et xvi™^ siècles ; il en existait encore des traces au commencement du xviii'"% qui prouvaient que le xvii™^ avait dû ressembler sous beaucoup de rapport^ aux précédents. Le travail des terres, c'est-à-dire de la vigne, était l'occupation du plus grand nombre, tout le terrain qui environnait la ville étant en vignoble, à la réserve de quelques jardins. Les femmes partageaient les travaux de leurs maris ; elles cultivaient le
jardin, soignaient le bétail (car il y en avait beaucoup anciennement dans la ville, au moins en vaches, tant pour rapprovisionnement de lait des habitants que pour les engrais). Elles faisaient le ménage et vaquaient aux ouvrages de leur sexe, comme filature, couture, tricotage. Si l'ouvrage des terres était trop considérable, on engageait un domestique ou une servante pour aider les maîtres. Ils mangeaient à la même table, la nourriture était la même. On se bornait à ce qui était absolument nécessaire, et les domestiques de luxe n'é-" taient pas encore connus.
Le peu de ressources hors du travail pénible des terres, ne permettait pas l'excès du luxe ; tout était simple et dirigé par l'économie, et la rareté de l'argent ne donnait pas les moyens d'acquérir des choses superflues. Cependant, malgré cette simplicité, et quoiqu'il se fabriquât des draps à Neuchâtel, l'on y faisait usage de draps de' France de couleurs, puisque la charte de 1454 les assujettit à un droit.
Un article de dépense pour les hommes était le vin. Il y avait au xv™« siècle plusieurs auberges ou cabarets, dans lesquels les hommes se rendaient au retour du travail, pour se délasser ou pour parler des affaires de la commune ; car les comptes de l'administration municipale fourmillent d'articles de cette nature. Ces auberges n'eurent une enseigne que vers le milieu du XVI™® siècle ; antérieurement, elles étaient désignées par le nom de ceux qui les tenaient.
Les nombreusesfêtes du culte catholique, les grandes messes avec musique, les mystères, les miracles, étaient