‹ Pages neuchâteloisesChapitre 13 sur 40 · LE BON VIEUX TEMPS A NEUCHATEL · texte numérisé non relu

LE BON VIEUX TEMPS A NEUCHATEL

xvii™*^ siècle, était le respect que témoignaient publiquement tous les individus aux pasteurs de l'Eglise et aux dépositaires de l'autorité. On se levait dans les rues à leur passage, et l'on se tenait devant eux dans une attitude décente et pleine d'égards. Un costume sombre, de grandes perruques, une démarche grave et composée, imprimaient ce respect ; et il se maintenait par l'éloignement de toute familiarité en public. Il est vrai qu'il existait, entre les chefs de l'administration civile et les subordonnés, une sorte de clientèle, d'où résultaient à la vérité des partis distincts, tenant quelquefois de la faction, et des animosités entre des familles et des particuliers ; mais il en résultait aussi le dévouement des clients à ceux qui les protégeaient.

Les pasteurs, à l'aide des témoignages publics de considération qu'ils recevaient, crurent trouver des facilités pour étendre leurs fonctions; ils demandèrent, à la fin du xvii'^^ siècle, au Conseil de ville, de pouvoir faire des visites domiciliaires, pour ramener, par leurs exhortations, la paix et l'ordre dans les ménages où l'on s'en écarterait. Le Conseil refusa cette permission, « pour bonnes considérations. » Les bourgeois ne se seraient probablement pas prêtés à cette inquisition domestique.

Les Réfugiés protestants

par

Frédéric Godet.

L'Histoire de la Réformation et du Refuse dans le pays de Neuchd- /<7(i859) ^^^ ^^ recueil de sept conférences populaires faites à Neuchâtel par Frédéric Godet. La partie la plus neuve de cet ouvrage est celle qui concerne le Refuge, pour laquelle l'auteur a recueilli les traditions et les souvenirs conservés dans plusieurs familles venues de France à la suite des persécutions religieuses. Nous transcrirons les pages où il caractérise l'influence matérielle et morale exercée dans notre pays par le Refuge.

L'heure de la révocation sonne, et avec elle la •grande époque du Refuge. Jusqu'alors, ce n'étaient que des avant-coureurs. Maintenant, c'est le gros de l'armée. Auparavant, c'étaient des filets d'eau ; à cette heure, c'est un torrent, mais un torrent qui, loin de dévaster, couvre le sol d'une couche fertile et renouvelle le terroir. Depuis le moment surtout où l'établissement de la domination prussienne dans notre

patrie l'eut mise à Tabri des menaces de la France contre les cantons favorables aux réfugiés, l'émigration dans notre pays prit des proportions très considérables.

La facilité avec laquelle les réfugiés s'acclimatèrent chez nous et y reçurent les droits de bourgeoisie ou de commune, fit qu'ils se fondirent beaucoup plus promptement qu'ailleurs avec la masse de la population.

Voilà pourquoi l'on ne trouve pas chez nous une colonie française^ comme en Prusse ; des fonds français officiels, comme à Genève ; une corporation française, comme à Lausanne ou à Berne. Etméme le produit des sachets qui, dans le premier moment, avait été appliqué aux émigrés, ne tarda pas à recouvrer sa destination ordinaire, précisément parce que la plupart des émigrés avaient reçu ou acquis la qualité de communiers dans l'endroit qu'ils habitaient. Ainsi s'effacèrent chez nous, plus promptement qu'ailleurs, les traces du Refuge.

Il est aisé de citer des faits positifs à l'appui de cette manière de voir. On constate par les registres de la Bourgeoisie de Neuchâtel, que de 1707 à 174O, soixante familles entrèrent dans cette corporation ; douze la reçurent en pur don. Il existe encore dans les archives publiques une liste de réfugiés français qui ont prêté le serment comme sujets de l'Etat, du 6 janvier 1710 au 28 décembre 171 1. Elle contient deux cent quatre-vingt-huit noms. Pendant deux années seulement, deux cent quatre-vingt-huit familles na-

turalisées ! Pour un petit pays comme le nôtre, c'est considérable.

Hâtonsrnous d'ajouter que pour son bonheur ce ne fut pas trop, mais plutôt trop peu. Nous avons entendu un vieillard vénérable, qui tint longtemps dans notre patrie les rênes de l'Etat, et dont la jeunesse remonte à un temps peu éloigné de cette grande époque, dépeindre l'influence qu'exerça sur les mœurs et sur l'esprit neuchâtelois l'arrivée de cet élément si nouveau. Comme l'onde d'un fleuve se modifie à l'arrivée d'un de ses affluents, ainsi notre caractère national se transforma par le flot de population française que nous amena le Refuge.

C'est de ce moment que date l'élan tout nouveau que prit notre activité commerciale et industrielle. Jusqu'alors, ces branches importantes de la vie sociale n'étaient chez nous qu'à l'état le plus élémentaire. On savait à peine dans la Suisse française ce que c'était qu'un magasin. Le petit commerce ne se faisait que par colportage.

Les nouveaux arrivants, actifs, entreprenants, pleins de savoir-faire, persévérants, surent, tôt après leur établissement parmi nous, se créer chacun une occupation. Tout leur réussissait à merveille, au point même d'exciter parfois, nous devons l'avouer, un sentiment de jalousie chez la population indigène.

La cause de ces succès ne se trouvait pas seulement dans cette habileté et cet entrain, qualités naturelles de l'esprit français ; elle était aussi dans leurs dispositions morales et dans la bénédiction de Dieu, qui re-

-ïTW^,"

posait sur leur travail. Parmi les vertus des réfugiés, celles qui frappaient surtout nos pères, étaient leur sobriété, que relevait sans doute le triste contraste de nos habitudes nationales, et leur stricte économie, que nos pères se permirent quelquefois de taxer de lésinerie, sans penser que chez des gens dont l'établissement était dû en partie à la charité de leurs hôtes, cette vertu était doublement obligatoire.

Nous devons à la vérité historique de ne pas taire ces- traits de l'histoire morale du Refuge dans notre pays, tels qu'ils nous ont été racontés par l'un des derniers représentants de l'époque qui touchait presque à celle de l'émigration.

Mais nos réfugiés importaient chez nous des trésors plus précieux encore que l'aptitude aux affaires et même que les vertus domestiques. Une auréole de sainteté, un reflet de la vie supérieure, la marque des bourgeois des cieux était sur leur front. N'avaient-ils pas fait à leur conscience, à leur foi, à leur Dieu, le sacrifice de tous les biens terrestres ? Le fait seul de leur arrivée pour de tels motifs n'était-il pas, pour nos pères, une prédication plus éloquente que toutes celles qu'ils pouvaient entendre du haut de la chaire? Au milieu d'une vie commode et toute charnelle, se trouver tout à coup en face de ce spectacle d'abnégation et de fidélité jusqu'à la mort ! Qui peut dire tout ce que la vue de cet exemple héroïque dut exciter, chez plusieurs, de zèle, d'émulation, de retour sur eux-mêmes, de honte, de remords même ? Chaque famille émigrée emportait avec elle, comme son plus précieux

trésor, sa Bible, recherchait en arrivant, comme son plus doux plaisir et sa plus chère consolation, le temple.

N'eût-il pas fallu qu'un peuple fût bien endurci, plus, assurément, que ne l'était le nôtre, pour n'être pas, à cette vue, saisi en sa conscience et réveillé de son apathie religieuse !

L'arrivée des réfugiés français coïncide certainement avec un grand réveil social, et même religieux et moral, au sein de notre population neuchâteloise ; ce fut le temps du ministère de notre grand Ostervald. Nous ne saurions envisager cette coïncidence comme accidentelle ; nous nous plairons plutôt à avouer que si à cette époque nous donnâmes quelque chose, nous reçûmes davantage, et que jamais hospitalité ne fut plus richement payée.

Jacques Sauvin était de Mizoy, en Dauphiné. Agriculteur de profession, il se joignit à ces courageux Camisards qui tinrent tête aux armées de Louis XIV, et combattit sous Cavalier. Il quitta la France sans doute après la conclusion de la paix. « Il n'emportait pour toute richesse, » dit l'un de ses descendants, « que ce qu'il avait sur le corps et son bon courage. » Son carnet de poche, couvert en parchemin, existe encore. Une note indique qu'il a été acheté à Paris, où Jacques Sauvin avait peut-être accompagné à l'issue de la guerre son chef Cavalier. Une autre note, dans ce même carnet, nous le montre, au bout de vingt ans de séjour dans ce pays, épousant Suzanne Besson, d'EngoUon. Un de ses descendants voulut, il y a

quelque temps, aller visiter le berceau de sa famille. En entrant dans le village de Mizoy, le premier objet qu'il y aperçut fut une enseigne portant ces mots : Sauvin, charpkntier et menuisier.

La branche qui s'est établie parmi nous a reçu bien des gages, même terrestres, de la bénédiction divine. Peut-être retrouverait-on chez elle quelque chose du feu camisard.

Pierre Reynier habitait la petite ville de Dieu-le-Fit, en Dauphiné. Il était fabricant de laine. Aussitôt après la révocation il se décida à émigrer, en abandonnant sa manufacture et sa fortune. Mais il s'agissait d'emporter quelques effets, un peu d'argent, et, avant tout, son enfant encore au berceau. Les femmes portaient alors, comme aujourd'hui (rien de nouveau sous le soleil, en fait de mode surtout), des jupons fort amples. Mais dans ce siècle moins civilisé que le nôtre, des paniers d'osier, en forme de cage à poulet, tenaient lieu de l'étoffe que nous savons. La femme de Pierre Reynier substitua pour cette fois aux paniers de jonc deux cassettes où elle avait renfermé son argenterie et ses objets les plus précieux. L'enfant fut placé dans un panier à bras et recouvert d'une épaisse couche de citrons. La mère, portant ainsi sur sa personne tous sGs trésors, passa la frontière avec son mari. Ils se rendirent à Genève, de là un peu plus tard à Neuchâtel. C'est de cet enfant, sauvé, comme Moïse, dans une corbeille, qu'est descendue toute la famille Reynier établie au milieu de nous. L'une des cassettes, complices de l'évasion, et l'argenterie ainsi sauvée, sont

conservées dans la famille comme de précieuses reliques.

Pendant que Pierre Reynier sacrifiait ainsi sa patrie et son avoir à sa foi, le reste de sa famille demeurait en France. Cette autre branche habite encore aujourd'hui Dieu-le-Fit. Après le départ des émigrants, elle s'empara de la fabrique et de tout le reste du patrimoine. Mais cette manière .d'agir ne lui réussit pas. Une faillite survint, la manufacture se vendit, et tandis que la branche qui avait tout abandonné, a tout retrouvé chez nous et vit dans l'opulence, celle qui a marché par la vue et non par la foi, a presque tout perdu et se trouve réduite aujourd'hui à la position de chétifs cultivateurs. Jésus l'a dit : Celui qui cherche sa propre vie la perdra; mais celui qui la donnera pour Vatnour de moi, la retrouvera.

L'histoire du Refuge tout entière est une démonstration de la fidélité de Dieu dans ses promesses envers ceux qui souffrent pour la justice. En voici de nouveaux exemples :

Jacques de LuT^e, à la suite de la révocation, part de Chalais, en Saintonge, abandonnant ses propriétés. Arrivé dans notre pays, il y devient bourgeois de Neuchâtel dès 1691 . Il fonde au Bied une fabrique de toiles peintes, la première qu'ait possédée Neuchâtel, et dote ainsi sa nouvelle patrie de l'une des industries qui ont joué le rôle le plus important dans son histoire commerciale. Cette fabrique prit immédiatement un développement considérable, et Jacques de Luze mourut possesseur d'une grande fortune. Son fils et son petit-

iils remplirent les fonctions, l'un, de maître-bourgeois, l'autre, de banneret, dans la Bourgeoisie dont leur père était devenu membre.

En 1721, un autre émigré, pharmacien, de Pougeol (en Agenois), du nom de Dublé de la Gascherie, fut aussi reçu bourgeois de Neuchâtel. Son établissement prospéra comme celui de tous ses compagnons d'exil. Un de ses descendants, médecin à Neuchâtel, résolut de témoigner à Dieu et aux hommes sa reconnaissance pour la bénédiction qui avait reposé sur sa famille et sur sa personne dans cette terre de refuge. Il mourut le 29 novembre 1807, laissant un testament par lequel il léguait 51,CXX) livres de Neuchâtel à la Compagnie des Pasteurs, pour en employer le revenu en faveur des jeunes ministres sans cure, sutfragants ou diacres. C'est là l'origine du fonds Dublé, encore aujourd'hui appliqué au but que s'est proposé le pieux fondateur. C'est ainsi que les réfugiés rendaient à l'envi à leur nouvelle patrie et à son Eglise les bénédictions qu'ils en avaient reçues.

Mais, entre toutes ces familles, il en est une que nous devons citer comme le monument le plus . éclatant de ce que peut faire la faveur divine pour ceux qui s'attendent à elle.

A La Salle, en Languedoc, vivait, dans le temps de la révocation, Jean Pourtalès. Ses ancêtres étaient protestants dès 1556; ainsi dès le commencement de la Réforme française, antérieurement même à la Saint- Barthélémy. Il resta en France malgré la révocation et y mourut en 1714. Après sa mort, son fils Jérémie se

décida à émigrer. Nous le trouvons à Neuchâtel en 1720. Là, il entre dans la maison de Luze, au Bied. Bientôt il devient le gendre et l'associé de son patron. Il se bâtit à Neuchâtel une demeure fort considérable pour ce temps-là ; c'est la maison qui fait face à l'hôpital bourgeois, et où habite aujourd'hui encore l'une des branches de sa famille. Ses habitudes de piété ne se démentent point au sein de la prospérité. Nos vieillards se souviennent encore d'avoir vu cet homme laborieux se rendre au temple matin et soir à la cloche de la prière, et là consacrer à Dieu deux fois chaque jour l'œuvre de ses mains. Si cette habitude, à laquelle il est resté fidèle jusqu'à la fin de sa vie, a certainement contribué au salut de son âme, il est évident qu'elle n'a pas nui non plus à ses intérêts terrestres.

L'opulence à laquelle s'éleva Jérémie Pourtalès fut surpassée encore par celle qu'obtint son fils Jacques- Louis. Chacun connaît le colossal succès des entreprises de cet homme, auquel on ne peut refuser le nom de génie commercial. Jacques-Louis Pourtalès ne s'enrichit pas lui seul. Ses associés et employés partagèrent le fruit de ses succès. La fabrique de toiles peintes fondée par lui à Cortaillod, et la puissante maison de commerce qu'il établit à Neuchâtel, firent affluer la richesse dans notre petite capitale. Elle se remplit de familles aisées ou opulentes, qui contribuèrent à lui donner une culture, un lustre, un renom de beaucoup disproportionnés à son extension matérielle et à son importance politique.

Mais deux autres traits honorent bien davantage

encore cette famille. La richesse ne parvint point à glacer dans les vefnes de ses membres le vieux sang huguenot. D'entre les trois frères de Jacques-Louis, l'un se consacra au saint-ministère ; il l'exerça à Serrières. D'entre ses trois fils il y en eut un encore qui se sentit pressé d'embrasser cette vocation sans éclat ; il la remplit avec l'humilité d'un vrai serviteur de Christ dans le petit village d'Engollon. Tandis que cette famille de réfugiés, à peine établie dans sa nouvelle patrie, consacrait ainsi au service de l'Eglise le tiers de ses forces vives, son chef Jacques-Louis offrait au Seigneur, dans la personne des pauvres et des malades, la dîme des biens dont II avait daigné l'enrichir. Chacun comprend que nous voulons parler de la fondation magnifique qui porte le nom de sa famille et que dès lors ses descendants n'ont cessé de doter et d'agrandir, VHôpital Pourtalès, N'ai-je pas eu raison de dire que si le Refuge nous a appelés à faire quelques sacrifices, il nous a payé à gros intérêts ce que nous lui avions prêté ?

Le grand Ostervald

par

David Durand

Né en 1 680 à Saint-Pargoire, David Durand s'était réfugié avec ses parents dans notre pays. Consacré au ministère à vingt-deux ans, il fut d'abord chapelain d'un régiment au service de Hollande ; puis il résida à Rotterdam, où il se lia avec Bayle. En 1714, il se fixa à Londres et y exerça le ministère jusqu'à sa mort, arrivée vers 1764. Il passait pour éloquent; c'était un humaniste fort distingué, au jugement des journaux de l'époque et des nombreux savants avec qui il était en relations. Parmi ses ouvrages, dont on trouvera la liste dans la Biographie neuchdteloise, celui qui nous intéresse le plus est la Fie de J.-F. Ostervald^ publiée après sa mort (avec une préface sur la vie et les ouvrages de Durand, par Samuel Beuzeville, pasteur de l'Eglise de Saint-Jean. Londres, Payner, 1778). Nous en avons extrait quelques fragments, qui font revivre la grande et belle figure du célèbre théologien neuchâtelois.

M. Ostervald était de grande taille, un peu maigre, mais d'un excellent tempérament, soutenu et fortifié encore par l'exercice, le travail et une stricte sobriété. Il avait le visage long, le front élevé, le nez bien fait.

LE GRAND OSTERVALD 8l

les yeux noirs et vifs, la bouche belle, les dents toujours nettes. Son air, en général, était serein et gracieux, mais grave dans ses fonctions pastorales, inspirant à la fois la confiance et le respect. Il s'abstenait de toutes cts liqueurs dont on use communément le matin ou l'après-midi, et s'il prenait quelquefois un peu de thé, ce n'était que par complaisance pour les autres, quand par exemple il avait dîné en compagnie, ce qui arrivait aussi rarement que cela lui était possible. Vers le déclin de l'âge, il prenait un peu de chocolat tous les matins. Par des raisons de santé, il préférait habiter sa propre maison dans le voisinage du lac, plutôt que la maison de cure, située au haut de la ville.

Ses visites pastorales, ses malades, ses propres affaires lui procuraient tout l'exercice dont il avait besoin pour sa santé. S'il lui en fallait davantage, il faisait une promenade à son jardin ou à l'une de ses vignes. A son retour au logis, il s'informait avant tout des malades qui avaient pu le faire appeler, et se hâtait d'aller les visiter, car il avait pour règle de ne jamais les faire attendre, et cette espèce de fardeau tombait en grande partie sur lui.

A dix ou onze heures du matin il donnait sa leçon de théologie; l'après-midi il faisait un tour chez le libraire ou chez le relieur, ou chez quelqu'un de ses parents où il pût apprendre les nouvelles, car il ne perdait point de temps à lire les journaux. A quatre ou cinq heures, il rentrait chez lui et se remettait à l'ouvrage. Il ne travaillait point par caprice ou par boutades, mais avec régularité ; il quittait ou reprenait sa

composition avec la même facilité. Pour gagner du temps, lorsqu'il était pressé ou accablé d'affaires, il avait imaginé un système d'abréviations qui lui fut d'un grand secours pour ses sermons, à tel point qu'en trois heures il en écrivait un entier.

Avec cela, sa mémoire était excellente ; jamais on ne l'a vu broncher, hésiter ou prendre un mot pour un autre; sa prononciation était presque toujours égale, noble, aisée, et si l'on y remarquait quelque différence par rapport à l'action, cela ne provenait que de la différence des matières ou des circonstances, qui l'obligeaient quelquefois à élever le ton. Sa bibliothèque n'était pas des plus considérables, mais elle était choisie ; nul ouvrage frivole n'y était admis.

Appelé à s'occuper beaucoup de l'éducation des enfants et des devoirs des pères et des mères, il réclamait de ceux-ci principalement l'action douce et insinuante de la persuasion et de l'exemple, plutôt qu'un ton impérieux ou des ordres arbitraires. Il voulait que les enfants fussent accoutumés de bonne heure à la soumission et au respect, et que, loin d'y renoncer en grandissant, ils se pénétrassent toujours plus de la nécessité de la subordination; le monde et la société lui semblaient sans cela être en péril. Il recommandait aussi que l'on accoutumât les enfants au travail, et à un travail utile, sans leur refuser des moments de récréation, de peur qu'ayant pris une fois le pli de l'oisiveté, ils n'eussent trop de peine à en revenir. On ne devait, suivant lui, ni les nourrir délicatement, ni les habiller avec recherche ; et dès que leur âge le permet-

LE GRAND OSTERVALD 85

tait, il recommandait de les vouer à une profession conforme à leurs talents, de peur qu'après avoir passé le beau temps de leur enfance dans l'amour du plaisir, ils ne se trouvassent inutiles à toute bonne œuvre quand les temps difficiles arriveraient. Ainsi, il désapprouvait fort la coutume de ses compatriotes d'envo)^er leurs enfants dans la capitale de la France pendant qu'ils étaient encore trop jeunes pour se garantir du mal, disant qu'ils ne faisaient que s'y gâter et y prendre des airs efféminés dont ils ne se débarrassaient plus. Pour les jeunes gens comme pour les hommes faits, il faisait peu de cas d'une vie contemplative, trop semblable souvent à la fainéantise; il voulait qu'on se rendît utile et même nécessaire à un grand nombre de personnes, et c'est pour cela qu'il avait choisi pour lui-même la vocation pastorale.

Dès qu'on eut appris la mort de M. Ostervald, le Conseil de ville s'assembla à l'extraordinaire, le dimanche après le service, pour délibérer sur la meilleure manière d'honorer sa mémoire. Il y fut résolu unanimement :

« Que son corps serait enseveli dans l'Eglise neuve ; qu'outre la cloche ordinaire on sonnerait aussi celle de trois heures à la Collégiale ; que l'on prononcerait son oraison funèbre en chaire; que l'on construirait une tombe et un monument sur lequel on graverait une épitaphe à l'honneur de ce grand homme; que l'on enverrait à sa famille une députation composée de trois membres de la magistrature pour lui faire

compliment de condoléance et la prier de consentir à ce que la ville, pour éterniser la mémoire de son vénérable pasteur, lui consacrât ces monuments publics de sa juste reconnaissance. »

Les motifs de cet arrêt sont remarquables ; ce sont : ses dons extraordinaires, ses qualités éminentes, ses travaux continuels pendant plus de soixante ans pour l'instruction et l'édification de l'Eglise, ses pieux établissements pour le culte, ses ouvrages de morale pour le bien du genre humain, et enfin ses leçons particulières données à la jeunesse avec tant de générosité et de persévérance, sans la moindre rétribution.

Et comme, en 1696, il avait fait la dédicace de cette Eglise neuve et qu'il avait prononcé un excellent sermon sur cts paroles du Psaume xxiv : « Portes, élevez vos têtes; portes éternelles, haussez-vous, et le roi de gloire entrera, » on choisit le même lieu pour sa sépulture, précisément au pied de cette chaire d'où il avait, pendant plus de cinquante ans, fait retentir avec tant de force les oracles des prophètes et du Fils de Dieu...

Jamais convoi funèbre n'a été si nombreux à Neuchâtel, car on compta plus de 5000 personnes à la cérémonie, qui eut lieu dans le temple; les magasins furent fermés. L'oraison funèbre fut prononcée par M. Gallot, et il s'acquitta très dignement de sa tâche. L'oraison finie, on reconduisit les parents jusqu'à la maison du défunt, où les salutations réciproques durèrent encore quelques moments et terminèrent la cérémonie.

LE GRAND OSTERVALD 85

Nous citerons ici un fait curieux et significatif à la fois. Un bon capucin des frontières de la France, qui connaissait M. Ostervald de longue date et qui Testimait jusqu'à lui rendre visite régulièrement . une fois par an à Neuchâtel même, tant par un principe de piété que par un principe de reconnaissance, comme il le disait à tout le monde, arriva à Neuchâtel le jour même des funérailles. Il alla voir le corps comme les autres, dans la chambre où on l'avait exposé, et y donna des marques de l'attendrissement le plus sincère, mais il ne voulut point troubler le convoi ni l'oraison funèbre par son habit. Seulement, vers le soir, quand tout le monde se fut retiré, il se glissa dans l'église encore ouverte et, s'étant mis à genoux devant la tombe où le corps avait été déposé, il l'arrosa de ses larmes, y fit ses dévotions à sa manière, mais mentalement, pour ne choquer personne; après quoi il se retira, satisfiiit de la consolation qu'il avait eue, se louant toujours des bontés qu'il avait reçues du défunt, et pour le temporel et pour le spirituel. Ce bon religieux était connu de diverses personnes qui lui faisaient civilité, mais dès qu'il avait vu et entretenu M. Ostervald, il s'en retournait aussitôt vers son monastère, comme si tout le reste lui eût été indifférent.

Ce religieux n'était pas le seul, parmi les catholiques, qui rendît justice à M. Ostervald. Tout ce qu'il y avait de plus éclairé dans cette communion lui appliquait unanimement le caractère de Conrart : il ne lui manque que l'orthodoxie romaine. M. l'abbé Bignon a reconnu le mérite du traité des Sources de la corrup-

tion et du Catéchisme, et leur a donné place dans la bibliothèque de Louis XIV. M. Colbert, évêque de Montpellier, M. Fléchier, évêque de Nîmes, et quantité d'autres, possédaient ses ouvrages et ne l'ont point dissimulé dans l'occasion à des protestants étrangers. Les livres de M. Ostervald parlaient pour lui.

Mais personne ne s'est déclaré avec plus de candeur que l'illustre Fénelon, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. M. Ostervald partageait les vues qu'il exprime dans Télémaque au sujet du mariage des jeunes gens; M. de Cambrai partageait celles de M. Ostervald quant aux premiers linéaments de la religion, et, quoiqu'il n'eût jamais vu notre pasteur, il l'estimait et l'aimait, d'après la manière unanime dont tant d'officiers suisses admis tous les jours à sa table lui avaient dépeint son caractère.

Ces sentiments furent mis au jour assez singulièrement, par de longs entretiens qu'eut Fénelon avec un jeune homme de Neuchâtel, durant la guerre de 1702. Ce dernier était maçon de son métier; comme il se trouvait sans ouvrage à Cambrai, l'archevêque, touché de sa position, lui en donna et l'occupa pendant quelques semaines à des réparations qu'il avait projetées dans son jardin ; il prenait plaisir, entre temps, à l'interroger sur son pays, sur sa profession, sur ses aventures. La conversation ne tarda pas à tomber sur M. Ostervald, et elle y revint plus d'une fois. Voici quelques lambeaux de ces entretiens :

— Connaissez-vous ce digne pasteur?

— Si je le connais.! je n'en connais pas d'autre.

LE GRAND OSTERVALD 87

— Mais est-il vrai, ce qu'on dit de lui, qu'il prêche si bien et qu'il vit comme il prêche ?

— Holà oui. Monsieur (notre Neuchâtelois ne disait pas Monseigneur) ; quand vous auriez un cœur de pierre, sous votre respect, il vous toucherait.

— Et comment est-il fait de sa personne?

— Ah ! Monsieur, il est fait comme un ange ; il est plus grand que vous et moi; mais quand il se fâche, il fait trembler tout le monde.

— Est-il possible ?

— Oui, certes.

— Apparemment, c'est tout comme ici : le peuple n'en devient pas meilleur ?

— Ah! vous pouvez bien le dire; c'est leur faute.

— Prêche-t-il souvent?

— Oh! Monsieur, il prêcherait tous les jours, si on le voulait.

— N'a-t-il point donné au public quelques ouvrages ?

— Oh ! que si ! nous avons son catéchisme, où les réponses sont bien déduites et bien belles; quand je les lis, il me semble que je le vois en chaire.

— N'a-t-il point publié d'autre livre, que vous sachiez ?

— Holà oui, il en a fait un contre les paillards, qui est bien bon.

— J'espère, mon ami, que ce n'est pas là votre cas?

— Dieu m'en préserve !

— Et si la tentation s'en présentait, que feriez-vous?

— Je lui dirais comme j'ai toujours fait : Va, arrière de moi, Satan !

— C'est très bien, mon ami ; tenez, voilà un pourboire.

Toutes ces ingénuités étaient si fort du goût du prélat, que le lendemain c'était à recommencer. Quelquefois même, il faisait venir une demi-pinte pour animer le babil aussi bien que le travail de son ou* vrier, mais, qu'il y eût du vin ou qu'il n'y en eût pas, il était toujours sûr de recevoir la pièce blanche, outre le salaire convenu. Enfin, quand il eut tout réparé et garni sa valise, il ne songea plus qu'à revoir le pays. M. de Cambrai le combla de bénédictions, l'exhorta à ne pas détruire sa foi par ses oeuvres : « Et n'oubliez pas, ajouta-t-il, de faire mes compliments à M. Ostervald; dites-lui que je l'estime, que je l'honore et que j'ai tous ses ouvrages. »

Aussi, dès qu'il fut de retour à Neuchâtel, notre homme ne manqua-t-il point de s'acquitter de sa commission. On le reçut fort amicalement et tout le voisinage en fut informé.

Le Procès de 1707

par

Paul Jacottet

Né à Neuchâtel en 1830, associé de son frère aîné, — Henri Jacottet, l'éminent jurisconsulte, — Paul Jacottet a grandement honoré parmi nous la profession d'avocat. Il a joué un rôle important dans notre vie publique, soit comme membre des autorités municipales de Neuchâtel, soit, plus tard, comme chef de l'opposition libérale au Grand Conseil. Il est mort en 1887, laissant le souvenir d'un parfait honnête homme et d'un serviteur fidèle et désintéressé de son pays. Nous détachons quelques fragments de la magistrale étude qu'il a donnée au Musi/e neuchdtelois sur Le Procès de lyoy, qui est une des pages les plus curieuses de notre histoire.

Le pays était très divisé d'opinions et subissait les influences les plus diverses. La plupart des chefs nemouristes s'étaient ralliés peu à peu à la cause du roi de Prusse ; la bourgeoisie de Valangin et les populations des Montagnes l'avaient épousée chaudement.

Le Landeron, en revanche, qui s'était distingué par son zèle pour la duchesse de Nemours, ne les avait pas suivis dans cette évolution; la communauté de religion le rattachait à la cause des prétendants fran-

çais. Le prince de Conti avait un parti nombreux dans la ville de Neuchâtel, et le Val-de-Travers, plus rapproché de la France, en subissait l'influence. La Vénérable Classe, dont les sympathies paraissaient devoir être acquises à la cause du prétendant protestant, était partagée. Un de ses membres influents, J.-F. Ostervald, était du parti français; il craignait sans doute pour l'indépendance de l'Eglise, qui avait acquis son autonomie sous la dynastie catholique d'Orléans, à la faveur de l'éloignement dans lequel ses princes avaient été obligés de se tenir des affaires ecclésiastiques.

Mais chacun sentait que la solution dépendait des événements extérieurs ; la cause des prétendants français était liée au succès des armes de la France, car il était bien difficile d'admettre que Louis XIV, vainqueur, consentît jamais à laisser tomber le comté de Neuchâtel, depuis deux cents ans patrimoine de princes français, dans les mains d'un de ses ennemis. Les échecs subis par ses armées avaient immédiatement leur contre-coup à Neuchâtel.

C'est le 28 juillet 1707, jour des six semaines^ que le Tribunal se réunit au Château, dans la salle des Etats, aujourd'hui salle de la Cour d'appel, et que les procureurs des hauts prétendants comparurent devant lui pour lui demander la mise en possession et investiture du pays. Ce spectacle n'était pas nouveau. Le Tribunal des Trois-Etats avait déjà été appelé à se prononcer sur les différends de ces princes entre eux ; mais dans ces divers cas, la souveraineté proprement dite n'était pas en jeu.

Page 1