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dans sa susceptibilité nationale, inquiet pour sa religion, sans confiance dans l'avenir qui lui était réservé sous des princes sujets d'un roi absolu dont les Etats s'étendaient maintenant jusqu'à sa frontière, le peuple neuchâtelois avait compris que, pour rester lui-même, il devait chercher ailleurs un appui, et il était entré en plein dans l'idée du chancelier de MontmoUin.
La crainte de la France pouvait seule le retenir, et elle le retint en effet ; mais la grandeur de Louis XIV était sur son déclin. Réduite à défendre son territoire, la France ne voulait pas courir le risque de s'attirer de nouveaux ennemis en violant le sol helvétique; tout se réduisit de sa part à des menaces, qui tinrent pendant quelque temps encore le pays dans l'agitation. Puis les relations, momentanément interrompues avec la France, furent rétablies, et le roi lui-même reconnut le nouveau prince de Neuchâtel.
La suite des événements prouva que le pays ne s'était pas trompé. Neuchâtel, principauté française, serait devenu pour la France un poste avancé, duquel elle aurait menacé Berne et la Suisse. (Ce n'est pas sans motif que Berne avait aidé de tout son pouvoir à amener cette solution.) Et à la Révolution, si ce n'est plus tôt, Neuchâtel aurait été réuni à la France
En recevant le sceptre des mains de Nicolas Tribolet, président des Etats, le comte de Metternich prononça un discours qui commençait ainsi : « Le sceptre que j'ai eu l'honneur de recevoir de vos mains au nom de Sa Majesté. »
Ce passage, critiqué par les jurisconsultes de l'é-
poque, caractérisait mieux que tous les commentaires l'acte qui venait de s'accomplir.
Les Etats n'avaient pas adjugé le sceptre; ayant à choisir entre treize prétendants, ne pouvant ou ne voulant pas établir la république, ils l'avaient donné à celui d'entre eux qui offrait le plus de garanties pour le maintien des libertés politiques et religieuses du pays. Et en le lui donnant, ils avaient inauguré une ère nouvelle.
Quoique puisant son titre apparent dans une règle du droit féodal pur et en conservant certaines formes, la monarchie avait cessé d'être féodale.
Elle reposait maintenant sur le consentement des peuples.
Horlogers neuchâtelois
Auguste Bachelin
Les pages qu'on va lire sont tirées de l'ouvrage d'Auguste Bachelin, V Horlogerie neuchdteloise (Neuchàtel, Attinger, 1888), publié à l'occasion de l'inauguration du monument de Daniel JeanRichard, sous les auspices du département cantonal de l'industrie et de l'agriculture. Bachelin n'avait fait que reproduire des récits plus anciens. Il cite en particulier la Biographie neuchcitcloise de Jeanneret et Bonhôte, et la notice du professeur loclois Auguste Jaccard (Coupd'œiî sur Vorigirie et le développement de l'industrie horloghe dans les montagnes neuchdteloises et dans le Jura). Ces écrivains eux-mêmes paraissent avoir emprunté plusieurs renseignements à l'article publié par le pasteur J. de Gélieu, de Saint-Sulpice , dans le Musée historique publié par G.- A. Matile (t. I, Neuchâtel, 1841).
Auguste Bachelin, — qu'on trouvera cité ailleurs encore dans ce recueil, — né à Neuchâtel en 1830 et mort à Berne en 1890, a laissé parmi nous un souvenir trop vivant pour que son nom ait besoin d'être accompagné d'une notice plus détaillée. Chacun le connaît comme un de nos peintres et de nos écrivains les plus populaires, les plus aimés. Nous renvoyons d'ailleurs à la biographie détaillée que nous avons fait paraître en 1893 (chez Atthiger), Art et Patrie, Auguste Bachelin d'après son œuvre et sa correspondance.
DANIEL JEANRICHARD
On raconte qu'en 1630 les communiers du Locle firent placer dans la tour de leur église une horloge exécutée par Abram Perret dit Tornare, de Renan, au prix de 500 livres faibles, avec une gratification. C'est le premier ouvrage de ce genre dont il est fait mention dans les annales du canton de Neuchâtel ^.
En 1752, D. Ducommun dit Tinnon, du Valanvron, près de la Chaux-de-Fonds, en construisit une nouvelle pour le modeste prix de 15 louis d'or neufs; elle remplaça à la tour du Locle celle d'Abram Perret, qui fut donnée à la paroisse de La Chaux-du-Milieu.
De 1630 à 1679, il n'est pas question d'horlogerie dans notre pays. Les habitants des montagnes neuchâteloises, vivant péniblement du produit de leurs terres, ignoraient non seulement le luxe, mais même les choses aujourd'hui nécessaires à tous; aussi la première montre qu'on y vit fut-elle un événement et, on peut le dire, un des plus heureux de notre histoire.
Ici apparaît k belle figure de Daniel JeanRichard, aujourd'hui légendaire. Nous transcrivons ce qu'en ont écrit les biographes neuchâtelois, F. -A. -M. Jeanneret et J.-H. Bonhôte :
^ Ceci est une erreur : il a existé plusieurs horloges antérieures à celle du Locle. Neuchdtel, en particulier, en possédait une avant 1450.
Ph. G.
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« Daniel JeanRichard dit Bressel, communier de la Sagne, bourgeois de Valangin, naquit à la Sagne en 1665 ; il montra de bonne heure un goût décidé pour les arts mécaniques : dans son enfance il s'amusait à fabriquer, sans autre outil qu'un mauvais couteau, de petitJs chariots de bois et d'autres machines plus compliquées, indices précoces de son futur génie. Son père le voyait à regret s'occuper d'objets futiles et peu propres, selon lui, à lui faire gagner sa vie; cependant il apprit l'état de serrurier, et son habileté dans la mécanique s'exerçait à raccommoder de grossières horloges, construites en fer à cette époque.
« Une circonstance fortuite décida de la vocation du jeune Richard. Un marchand de chevaux, nommé Peter, revenant en 1679 ^ 1^ Sagne, lieu de son domicile, après un séjour en pays étranger, y apporta une montre de poche fabriquée à Londres. Par grand bonheur elle s'était dérangée, et Peter, qui connaissait le talent, l'adresse du jeune Richard, lui proposa de la réparer. L'apprenti serrurier, qui avait déjà remis des horloges en bon état, n'était pas étranger à la connaissance d'un mécanisme qui a quelque rapport avec celui de la montre. Il accepta la proposition avec joie.
« On dit qu'il s'éleva à cette occasion une contestation assez vive avec le père, qui sans doute continuait à voir avec peine les goûts de son fils et craignait qu'il n'augmentât le dommage survenu à la montre, au lieu de le réparer : il redoutait, et pour lui et pour son fils, une responsabilité qui, dans le cas d'un insuccès, pouvait leur causer des frais en dédommagement. Peter,
qui comprit tout de suite les motifs de l'opposition du père, se hâta de le rassurer en lui déclarant que si le jeune homme échouait dans son entreprise, il ne lui en saurait point mauvais gré, ne lui ferait aucun reproche,' et, à plus forte raison, aucune réclamation; il abandonnait d'ailleurs en toute sécurité sa montre aux talents et à l'adresse du jeune homme.
« Cette confiance fut pour lui de bon augure ; plein de courage, il se mit à l'œuvre et réussit de manière à satisfaire son père, maintenant tranquillisé, et le marchand Peter.
« Richard analysa la montre en la démontant. Tenant pièce après pièce, il apprit à en connaître les divers usages, leurs proportions et leurs rapports. Quand il eut bien compris tout le mécanisme, hardiment, il prit la résolution de faire un ouvrage pareil ; mais pour y parvenir il lui fallait une foule d'outils qu'il ne pouvait trouver dans l'atelier d'un serrurier. Il n'employa pas moins d'un an à confectionner et à préparer les outils nécessaires, et de six mois à faire sa montre.
« C'est à l'année 1681 qu'on peut rapporter la fabrication de la première montre neuchâteloise. A cette époque, l'horlogerie était partout encore dans l'enfance : la montre faite par Richard, ainsi que celle qui lui avait servi de modèle, laissait beaucoup à désirer : c'était une grossière ébauche, un faible essai. L'espèce de montre à laquelle elle appartenait s'appelait tourbillon ; elle n'avait point de ressort spiral et le balancier faisait un grand nombre de vibrations; un bout de corde de boyau remplissait la fonction de la chaîne
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qui unit la fusée au barillet; le cadran était d'étain, la boîte en laiton. Le mouvement avait vingt et quelques lignes de diamètre, et les piliers qui portent les platines, un pouce de hauteur.
« Les succès de Richard attirèrent chez lui bien des curieux et des pratiques. Son principal débouché fut d'abord les couvents et les presbytères de la Franche- Comté. Il vendait vingt écus les simples montres de poche. Ses réflexions, son expérience, et sans doute bien des mécomptes, lui suggérèrent plusieurs perfectionnements dans la fabrication des outils. La subdivision du travail, qui est portée si loin maintenant, n'existait pas à cette époque, où l'ouvrier devait trouver le moyen de faire à lui seul le mouvement de la montre, le ressort, les pignons, la boîte, la gravure, la dorure, etc. L'exacte division des roues et des pignons embarrassait surtout Daniel JeanRichard. Un étranger lui ayant appris qu'il existait à Genève une machine à fendre les roues, il se rendit dans cette ville pour la voir; on lui en 6t un mystère, mais ayant aperçu les roues fendues, il comprit que cette opération devait se faire au moyen d'une roulette et d'une plate-forme, chargée de nombres pour déterminer celui des dents et en rendre les intervalles parfaitement égaux. De retour à la Sagne, il construisit cette machine si utile, dont il pourvut dans la suite plusieurs de ses confrères. »
Richard, croyant qu'il aurait au Locle plus de chances de succès, s'y établit, vers l'an 1705, aux Petits- Monts, sur la route qui, par les Mâles-Pierres, condui-
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sait dans la vallée du Doubs et en France. Deux fils lui étaient nés à la Sagne; il en eut trois autres au Locle, et tous se vouèrent à l'horlogerie : ce fut là le premier exemple de ces ateliers en famille qui, malheureusement, ne se sont pas conservés dans les grands centres. Les fils perfectionnèrent l'œuvre du père par leurs observations et leurs essais : c'était comme un trésor qu'ils augmentaient chacun.
« Jean-Jacques Richard, dit le banneret Ostervald dans la Description des montagnes et vallées qui font partie de la principauté de Neuchâtel et Valangin, fait le commerce d'horlogerie et occupe un grand nombre d'ouvriers. Sa complaisance pour les étrangers, que la curiosité attire dans les Montagnes, égale la profonde connaissance qu'il a acquise des ouvrages de ce genre. Il a fait fabriquer des montres à répétition, dont la boîte et le cadran sont de cristal et dans lesquelles les roues sont placées de manière que l'on peut voir tout le mécanisme et le mouvement intérieur sans les ouvrir. »
Le travail commença à se diviser entre les ouvriers : il y eut des émailleurs, des monteurs de boîtes, des faiseurs de ressorts. La chaîne d'acier remplaça la corde de boyau, le spiral fut appliqué au balancier.
Parmi les élèves de Daniel JeanRichard, il faut citer tout d'abord Jacob Brandt dit Gruyerin, de la Chauxde-Fonds, que M. le professeur Auguste Jaccard appelle le second génie de l'horlogerie dans nos Montagnes, l'ancien Favre, Prince et fonas-Perret-chezl'Hôte. Ces trois derniers faisaient par an, avec les
HORLOGERS NEUCHATKLOIS ICI
fils Richard, environ deux cents montres simples, ayant une seule aiguille pour les heures.
« Daniel JeanRichard, écrit M. A. Jaccard, mourut au Locle en 1741 et fut enterré dans le cimetière qui occupait alors les abords du temple, c'est-à-dire la rue de l'Hôtel de Ville et l'emplacement de la fontaine de la cure. »
Le pays était doté d'une industrie nouvelle si bien établie, qu'en 1752, onze ans seulement après sa mort, on comptait déjà dans nos Montagnes 466 ouvriers horlogers. Cette industrie s'est perpétuée dans la famille Richard, et il eût été regrettable qu'il en fût autrement : il y a toutes sortes d'avantages à ce que les enfants suivent la vocation de leur père. Aux services rendus à la principale industrie du pays par Daniel JeanRichard, doivent s'ajouter ceux dont on est redevable à ses descendants.
En 1781, un siècle après l'apparition de la première montre neuchâteloise, les horlogers, suivant Bernoulli, sont au nombre de 2177; en 1802, on en compte 4OOO; en 1866, dans tout le canton, 13,706 horlogers fabriquent 800,000 montres. De 1866 à 1878, la population horlogère neuchâteloise s'est accrue suivant une proportion dont le chiffre exact n'est pas connu ; il se fabrique annuellement près d'un million de montres, pour une valeur de 50 millions de francs.