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LES JAQUET-DROZ

Pierre Jaquet-Droz, né à la Chaux-de-Fonds en 1721, manifesta dès son bas âge des aptitudes particulières pour l'étude. Ses parents l'envoyèrent à l'Université de Baie apprendre la théologie. Lorsqu'il eut passé son examen de proposant, il fit un séjour dans son pays, et voyant sa sœur occupée d'horlogerie, il s'associa à son travail. Doué d'une adresse remarquable, il réussit à merveille et finit par renoncer au ministère. En peu de temps, le théologien devint un excellent horloger. Enhardi par les premiers résultats de ses travaux, il abandonna les procédés connus pour réaliser ses propres idées.

Dès lors il agrémenta les simples pendules de carillons ou de jeux de flûte, quelquefois d'un canari artificiel qui sortait d'une cage en chantant, avec des mouvements si naturels de la tête et des ailes, qu'on avait peine à croire qu'il ne fût pas vivant. Il se voua dès lors spécialement à l'horlogerie artistique et à la fabrication des automates.

Une de ses pendules cheminait pendant un temps prolongé, sans qu'il fût besoin de la remonter. Cette espèce de mouvement perpétuel était établi au moyen de métaux différents se dilatant et se contractant sous une température égale. Ils étaient combinés de ma-

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nière à agir avec ensemble et méthode sur le mécanisme de la pendule, dont il est impossible de décrire ici toutes les particularités.

Une autre pendule répondait, sans qu'on la touchât, à la question : « Quelle heure est-il? » On présume que le souffle de l'interlocuteur suffisait, par une délicate combinaison, à faire mouvoir le mécanisme.

Une autre pendule encore montre les heures, les minutes et les secondes. Le centre du cadran indique le cours du soleil à travers le zodiaque, les quatre saisons et les différentes phases de la lune, en concordance parfaite avec ses révolutions. Le cadran s'éclaire au moment de la pleine lune, et les étoiles paraissent et disparaissent en temps voulu.

Sur ce firmament artificiel, le cadran se couvre de nuages si le temps est pluvieux, ou s'éclaircit s'il est beau. Aussitôt que l'heure a sonné, un carillon se fait entendre ; il joue neuf mélodies différentes, auxquelles répond un écho. Une dame, assise sur un balcon, tenant un livre à la main, accompagne la musique du geste et du regard, prend de temps en temps une prise de tabac et s'incline vers ceux qui ouvrent la porte de verre de la pendule.

Le carillon fini, un canari chante huit airs. Il est posé sur la main d'un enfant, dont les gestes expriment l'admiration.

Un berger vient à son tour jouer de la flûte, et deux enfants dansent une ronde. Tout à coup l'un des enfants se jette à terre, afin de faire perdre l'équilibre à l'autre, et se tourne vers le spectateur en montrant

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du doigt son compagnon. Près du berger, un agneau bêle de temps en temps, et un chien s'approche de son maître pour le caresser et surveiller une corbeille de pommes. Si quelqu'un la touche, il aboie jusqu'à ce qu'on ait remis le fruit en place.

Tous ces ouvrages sont malheureusement à l'étranger, où ils se payaient plus cher qu'au pays; l'un d'eux est à Madrid. Jaquet-Droz s'était rendu- dans cette ville vers le milieu du siècle dernier, à l'instigation de Milord Maréchal, gouverneur de Neuchâtel. On raconte à cette occasion l'anecdote suivante.

Jaquet-Droz présenta une de ses pendules au roi Ferdinand VI, qui en fut tellement ravi, qu'il lui paya les frais de voyage et lui offrit cinq cents louis d'or.

Le roi rassembla ses courtisans, afin de leur montrer son acquisition. Parmi les automates qui accompagnaient la pendule, se trouvait un berger jouant de la flûte et un chien gardant une corbeille de fruits. — « Le chien, dit Jaquet-Droz, est aussi fidèle que bien dressé; que Votre Majesté veuille bien le mettre à l'épreuve en touchant à l'un des fruits de cette corbeille. » Le roi voulait prendre une pomme^ mais aussitôt le chien se lança sur sa main en aboyant d'une façon si naturelle, qu'un braque se trouvant dans l'appartement y répondit de toutes ses forces.

Les courtisans crurent au sortilège et s'enfuirent en se signant dévotement ; il ne resta plus que le roi et le ministre de la marine. Ce dernier demanda au berger l'heure qu'il était; comme celui-ci ne répondait pas, Jaquet-Droz remarqua en souriant qu'il ne con-

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naissait probablement pas encore l'espagnol, et pria Son Excellence de lui adresser la parole en français. La question fut répétée dans cette langue, et le berger répondit aussitôt.

Effrayé, le ministre s'empresse de quitter le cabinet du roi. A la suite de cette séance, l'artiste neuchâtelois, qui craignait d'être emprisonné par l'Inquisition et brûlé comme sorcier, pria le roi de faire venir le grand Inquisiteur. Jaquet-Droz démonta la pendule en sa présence, pièce par pièce, lui fit voir tous les ressorts, lui expliqua chaque rouage. Il est permis de croire que l'Inquisiteur n'y comprit à peu près rien; toutefois, il attesta publiquement qu'il ne se trouvait aucune magie dans cet ouvrage, entièrement mû par des moyens naturels.

Pierre Jaquet-Droz eut un fils, Henri-Louis, né à la Chaux-de-Fonds en 1752. Le père commença l'instruction de l'enfant et l'envoya ensuite à Nancy achever ses études de physique, de mathématiques, de musique et de dessin. Il se lia avec l'abbé de Servan, le célèbre géomètre et mathématicien ; cette amitié dura toute leur vie.

De retour à la Chaux-de-Fonds, Henri-Louis partagea les travaux de son père, qu'il surpassa bientôt. Leurs œuvres se succédèrent dès lors avec rapidité, et la renommée des artistes s'étendit si loin, que le fermier-général La Reynière, qui avait un fils manchot, leur commanda des mains artificielles. Le mécanisme était si parfait, que le jeune homme put exécuter la plupart des mouvements dont il avait été privé jusqu'alors.

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Saisi d'admiration à la vue de ce clief-d'œuvre, le célèbre Vaucanson, premier mécanicien de France, dit à Jaquet-Droz : « Jeune homme, vous commencez par où je voudrais finir! » Du reste, ce ne fut pas l'unique occasion qu'eurent les deux artistes de fabriquer des bras et des jambes à ceux qui en manquaient.

Sans énumérer toutes les merveilles créées par les deux Jaquet-Droz, avec la coopération de leur ami et compatriote Leschot, nous nous bornerons à décrire leurs pièces capitales, trois automates, dont la perfection dépasse tout ce qui a jamais été fait en ce genre.

Ce sont : La jeune Musicienne^ le Dessinateur et V Ecrivain.

Une jeune femme, assise au clavecin, exécutait avec dextérité, sans qu'on la touchât, plusieurs morceaux de musique.

Le dessinateur, assis sur un tabouret, faisait au crayon des dessins qu'il commençait à esquisser correctement et qu'il ombrait ensuite. De temps en temps il soulevait la main, comme pour mieux examiner son ouvrage, corrigeait quelque chose et soufflait la poussière du cravon.

Henri-Louis ayant été à Versailles, montra au roi ses automates. Le jeune garçon dessina, au grand ébahissement de toute la cour, les portraits du roi et de la reine de France.

On comprend sans peine le retentissement de ces faits. Jaquet-Droz passa en Angleterre. On plaça le dessinateur devant le roi, et bientôt les bras furent en pleine activité. Mais quelle ne fut pas la surprise des

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assistants lorsqu'ils virent, non point l'image du roi de France, ainsi qu'on s'y était attendu, mais celle du monarque anglais.

Jaquet-Droz, habile dessinateur lui-même, pouvait, au moyen de certains changements introduits dans le mécanisme, produire cette diversité de traits. Il faut encore dire que ces portraits, loin d'être des images achevées, offraient seulement une ressemblance sommaire. Néanmoins, on ne peut que s'incliner devant l'homme de génie qui, par ses remarquables et subtiles combinaisons, a pu produire un instrument aussi parfait et jusque-là complètement inconnu.

Le Dessinateur de Jaquet-Droz n'était cependant pas la plus remarquable des œuvres créées par l'inépuisable génie de cet artiste. Qu'on en juge par l'Ecriz/am, assis devant un pupitre isolé, sans contact avec personne ; il trempait lui-même sa plume dans l'encrier et écrivait sous dictée, lentement, il est vrai, mais distinctement et correctement. Chaque mot occupait la place convenable, à distance voulue du précédent. Lorsqu'une ligne était finie, il en commençait une nouvelle, en laissant entre elles l'espace libre nécessaire. Les mouvements des yeux, des bras et des mains, étaient admirablement imités; on pouvait même interrompre l'écrivain; il s'arrêtait au milieu d'un mot, si on le lui demandait, et en écrivait un autre.

Voici quelques indications sur le mécanisme qui faisait mouvoir l'automate. A l'intérieur du corps se trouvait une roue qui comptait autant de dents que de

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lettres à l'alphabet. Chaque dent transmettait dans le bras et dans la main le mouvement particulier nécessaire à la formation de la lettre. Auprès de la roue était placée une tige mobile, munie d'un crochet qui s'engrenait aux dents; ainsi, par exemple, si l'on voulait écrire le mot hors, il fallait que le crochet saisît la dent h et arrêtât la roue, qui, dans cette position, agissait sur le mécanisme intérieur de la main et lui faisait tracer la lettre h: là-dessus le crochet était soulevé et la roue se mouvait jusqu'à ce que la dent o arrivât à portée du crochet, que l'artiste abaissait derechef. Dans cette nouvelle position de la roue, le mécanisme traçait l'o, et ainsi de suite. On comprend dès lors la lenteur avec laquelle écrivait quelquefois l'automate, quand les lettres des mots demandés se trouvaient éloignées les unes des autres dans l'alphabet, comme, par exemple, dans le mot bocal, où il fallait après chaque lettre un tour de roue à peu près complet avant de tracer la suivante. Si, au contraire, les lettres étaient rapprochées, comme dans le mot abcès, le personnage écrivait beaucoup plus rapidement.

Quelle exactitude de calculs, quelle étonnante complication de ressorts, de rouages, de leviers ne fallait-il pas pour parvenir à faire écrire chaque lettre de l'alphabet? Mais là n'était pas la chose principale; il fallait encore soulever le crochet et lui faire saisir la roue sans qu'on touchât au mécanisme. Le moyen dont se servait Jaquet-Droz pour arriver à ce résultat est, jusqu'à présent, resté inconnu. Les courtisans, les savants, les plus habiles mécaniciens même ont vaine-

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ment cherché à pénétrer ce mystère, car il va sans dire que le jeune garçon n'écrivait qu'en la présence de Jaquet-Droz, ce qui implique l'idée d'une action exercée à distance par ce dernier. On a supposé qu'il se servait d'un aimant caché dans ses souliers ou dans ses habits; cette idée a été suggérée par l'habitude qu'il avait de se promener de long en large et de se tourner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pendant que l'automate écrivait; en effet, dans quel but aurait-il agi de la sorte, sinon pour attirer le crochet vers la roue à l'aide de l'aimant et pour le retourner ensuite par la même force ? On voulut essayer d'agir en sens inverse, au moyen d'autres aimants de grande puissance; les seigneurs de la cour en cachèrent dans leurs habits et s'efforcèrent, par leurs attitudes et leurs mouvements, de troubler le jeu de l'appareil, mais ce fut en vain : Tautomate écrivait avec la même exactitude.

\J Ecrivain existe encore et doit se trouver à la cour de Russie; il continue à écrire, pourvu que le crochet et la roue soient mis en mouvement à la main. Quel était le moteur qui le faisait agir? Voilà le secret que l'artiste a emporté malheureusement trop tôt dans la tombe.

La supposition d'un aimant caché, servant d'agent moteur, a été peut-être accréditée par l'anecdote suivante. On raconte que Jaquet-Droz se rendit avec un de sts amis à la foire annuelle de Neuchâtel et s'arrêta longtemps, et avec le plus grand intérêt, devant l'étalage d'un marchand de jouets : de petits canards de métal nageaient dans un baquet rempli d'eau et sui-

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vaient tous les mouvements de la main du propriétaire. En retournant à la Chaux-de-Fonds , Jaquet- Droz n'était point comme de coutume ; silencieux et pensif, il semblait absorbé dans de profondes réflexions ; enfin il s'écria : « Mon affaire est faite ! »

Quoi qu'il en soit, on peut dire que nulle création de ce genre ne parvint à égaler les œuvres de ces hommes remarquables. . . .

Le rude climat des Montagnes étant contraire à sa santé, Jaquet-Droz se fixa à Londres; mais il n'y resta pas longtemps et s'établit à Genève, avec son ami Leschot, en 1784. Sa bonté était aussi grande que son génie : la ville, reconnaissante de touchants actes de bienfaisance, lui conféra le droit de bourgeoisie.

Son père avait dû, lui aussi, quitter la Chaux-de- Fonds pour cause de santé. Il fixa son domicile à Bienne, où il mourut en 179O; le fils ne lui survécut pas longtemps : atteint d'une maladie de poitrine, il se rendit à Naples et y mourut l'année suivante, à peine âgé de trente-neuf ans.

Les Montagnards neuchâtelois

en 1731

Jean -Jacques Rousseau

Nous pouvons nous dispenser de résumer la biographie du plus célèbre écrivain que la Suisse française ait produit. Rappelons seulement, pour justifier la présence de Rousseau dans ce recueil, qu'il a séjourné à deux reprises dans notre pays : de 173 1 à 1732 d'abord, au temps de sa jeunesse vagabonde, il vécut quelques mois à Neuchâtel, où il enseignait la musique, sous le nom de Vaussore (anagramme de son nom véritable). Au cours de ses longues promenades, il eut l'occasion d'observer les moeurs des montagnards neuchâtelois, qu'il a décrites dans un morceau bien connu de sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles, que nous reproduisons. C'est de Neuchâtel qu'est datée la plus ancienne lettre connue de J.-J, Rousseau : elle est adressée à son père. L'adresse qui accompagnait cette lettre est malheureusement perdue, et nous avons vainement cherché à découvrir où habitait le jeune maître de musique . Nous n'avons d'ailleurs trouvé aucune trace de ce séjour dans les registres des Conseils de ville, que nous avons compulsés,

Trente ans plus tard, célèbre et persécuté, il venait de s'enfuir de Montmorency; lorsqu'il trouva un asile à Môti ers-Travers, où Mme Boy-de-la-Tour lui avait offert une demeure. Il y séjourna de juillet 1762 à septembre 1765. En 1763, il composa pour son

ami le maréchal de Luxembourg les lettres d'où sont extraits deux morceaux qu'on trouvera plus loin. Dans l'un, il dépeint notre pays et ses habitants ; dans l'autre, il décrit le Val-de-Travers et plus particulièrement la grotte de Môtiers, dont le mystère semble avoir vivement frappé son imagination.

Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse aux environs de Neuchâtel un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la terre. Une montagne entière couverte d'habitations dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent ; en sorte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de tailles, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains, et à mettre à profit le génie inventif que leur donna la nature. L'hiver surtout, temps où la liauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renfermé bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie et propre maison de bois qu'il a bâtie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants, qui chassent l'ennui de son asile et ajoutent à son bien-être. Jamais menuisier, serrurier, vitrier, tourneur de profession n'entra dans le pays ; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui ; dans la

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