LES MONTAGNARDS NEUCHATELOIS II
multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître. Il leur reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers d'acier, de bois, de carton, qu'ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu'à Paris, entre autres cqs petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer, ils font même des montres ; et, ce qui paraît incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, et fait tous sts outils lui-même.
Ce n'est pas tout : ils ont des livres utiles et sont passablement instruits ; ils raisonnent sensément de toutes choses et de plusieurs avec esprit. Ils font des syphons, des aimants, des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres noires ; leurs tapisseries sont des multitudes d'instruments de toute espèce ; vous prendriez le poêle d'un paysan pour un atelier de mécanique et pour un cabinet de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner, peindre, chiffrer; la plupart jouent de la flûte, plusieurs ont un peu de musique et chantent juste.
Ces arts ne leur sont point enseignés par des maîtres, mais leur passent, pour ainsi dire, par tradition. De ceux que j'ai vus savoir la musique, l'un me disait l'avoir apprise de son père, un autre de sa tante, un autre de son cousin, quelques-uns croyaient l'avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquents amusements est de chanter avec leurs femmes et leurs enfants les
psaumes à quatre parties ; et l'on est tout étonné d'entendre sortir de ces cabanes champêtres l'harmonie forte et mâle de Goudimel, depuis si longtemps oubliée de nos savants artistes.
Je ne pouvais non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures, que les habitants de m'y témoigner la plus franche hospitalité. Malheureusement j'étais jeune; ma curiosité n'était que celle d'un enfant, et je songeais plus à m'amuser qu'à m'instruire . Depuis trente ans, le peu d'observations que je fis se sont effacées de ma mémoire. Je me souviens seulement que j'admirais sans cesse en ces hommes singuliers un mélange étonnant de finesse et de simplicité qu'on croirait presque incompatibles, et que je n'ai plus observé nulle part. Du reste, je n'ai rien retenu de leurs mœurs, de leur société, de leurs caractères. Aujourd'hui que j'y porterais d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays ? Hélas ! il est sur la route du mien !
Mœurs neuchâteloises et suisses
au XVII h siècle
par
David-François de Merveilleux
Officier au service de France, au commencement du xviiie siècle, D.-F. de Merveilleux a écrit divers ouvrages dans le goût du temps, les Amusetiiens des eaux de Scïrwaîbach, des bains de Weishaden et de Schlangenbad (Liège, 1738), les Amusemens des bains de Bade en Suisse, de SchinT^nach et de Pfeffers (Londres, 1739). Il trace, dans ce dernier ouvrage, un tableau piquant, et parfois assez libre, des mœurs de la société neuchâteloise et suisse à cette époque. Il conte agréablement l'anecdote et décrit notre pays sur un ton d'ironie légère, qui montre qu'il en était passablement détaché. Il finit ses jours en France en 1747. Les fragments que nous reproduisons sont tirés des Amusemens des bains de Baden.
Me voici arrivé dans le pays où, sans qu'on mette la tête des habitants à prix, ils l'offrent aux Puissances pour dix-huit livres par mois. Cette somme est presque partout la juste valeur pour laquelle les Suisses offrent de la perdre, sans aucune nécessité ni relief pour leur patrie. Le luxe où cette nation s'est laissé
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entraîner par son commerce avec la France, les réduit à la nécessité d'aller servir, leurs rentes ne leur permettant pas de se borner chez eux et y faire bonne chère. La nation helvétique aime à boire, à manger et à être bien vêtue. Ceux même qui parviennent dans la magistrature n'ont pas de gros gages, les pères ne savent que faire de leurs enfants. Excepté à Bâle, Zurich, Schafthouse et St-Gall, où il }■ a quelque commerce, on ne sait à quoi employer les enfants de famille.
Quoiqu'on ne puisse guère courir la poste en chaise de Besançon à Neuchâtel, les chemins sont pourtant assez praticables. La frontière de Franche-Comté est gardée par un château, qu'on nomme le Château de Joux. Le gouverneur de ce fort demeure à Pontariier . . . .
Le gouverneur, lorsque j'y passai, était un vieillard à jambe de bois, curieux comme une vieille femme et babillard comme un barbier de village. Je n'en fus pas quitte pour lui montrer mon passeport, il fallut essuyer une partie de l'histoire de sa vie. J'appris de ce bonhomme qu'il avait eu ordre du brave Chamillard d'aller à Neuchâtel, travailler sous main en faveur de M. de Matignon contre François-Louis de Bourbon, prince de Conti, qui prétendait à la souveraineté de ce pays-là....
Ce vieillard, pour me récompenser du temps que j'avais perdu à l'écouter, voulut absolument me donner la soupe; il faisait bonne chère. J'eus bien de la peine à me débarrasser de lui et à pouvoir partir pour aller coucher en Suisse. J'arrivai aux Verrières, pre-