MŒURS NEUCHATELOISES ET SUISSES II
mier village de cette frontière helvétique. Le cabaret n'y est ni bon ni mauvais. La femme et la fille du logis s'empressèrent beaucoup à nous servir. . . .
Le peuple est bien vêtu ; cela est nécessaire, car le climat de ces montagnes est fort rude et froid.. La journée des Verrières à Neuchâtel est considérable. Il fallut capituler avec mon muletier de litière pour arriver en un jour. Je n'obtins cette faveur qu'en lui promettant franche lippée pour sa personne et ses mulets à la dînée. Je descendis la première montagne par un passage étroit entre des rochers coupés, que l'on peut fermer avec une chaîne et défendre avec peu de monde. A gauche de ce passage, dans un précipice, sort une source d'eau si considérable qu'elle forme une rivière.
Au pied de la descente est le village de Saint-Sulpice. Mon muletier y fit halte pour y manger des truites, qui sont très déHcates de quelque façon qu'on les apprête. Au sortir du village de Saint-Sulpice, l'on entre dans un vallon charmant. La rivière aux truites coule au miheu et serpente dans les prairies. On passe au travers de très beaux villages, où les maisons sont aussi bien bâties que dans bien des villes de France, pour ne pas dire mieux ; les fenêtres sont bien vitrées partout. Après avoir marché jusqu'au bout du vallon, qui dure deux bonnes heures, il faut côtoyer des précipices. Il n'y a cependant rien à craindre pour une litière , ni même pour une chaise, pourvu que les cochers ou les muletiers ne soient pas ivres.
Dès qu'on aperçoit le lac de Neuchâtel, cette partie
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de la Suisse paraît à la vue comme une carte géographique. Ce lac est entouré de gros villages, où il y a de très grands bâtiments qui sont à des particuliers du pays, sans aucun droit de seigneur, dont on fait peu de cas en ce pays-là, parce que les peuples ne payant au souverain que de très petites redevances, qui ne peuvent jamais être augmentées, il n'y aurait aucun avantage d'avoir des droits seigneuriaux, les sujets du pays de Neuchâtel étant les plus francs qu'il y ait sous le ciel.
J'ai appris tout ce que j'ai l'honneur de vous marquer d'une espèce de cavalier, qui est chambellan du roi de Prusse, et qui se mêle aussi de commerce, sans que cela déroge en ce pays-là. Ce cavalier suisse m'a accosté en chemin. De ma vie je ne vis un si grand parleur. Je venais tout fraîchement d'être étourdi par le vieux gouverneur de Pontarlier. Le cavalier, loin de lui céder en rien, surpassait encore ce vieux bonhomme en babil. Je crus en être quitte en arrivant à l'auberge, mais point du tout ; il m'envoya de fort bon vin et vint souper avec moi. Mes deux amis lui tinrent compagnie et je me retirai de fort bonne heure.
Dès le bon matin, mon cavalier suisse tourna la clef de ma chambre sans façon et, m'ayant souhaité le bon jour, me proposa d'aller au prêche d'un ministre fameux, nommé M... Je compris qu'il fallait passer par là. J'aimais autant être étourdi d'un prédicateur que du dit sieur ; je m'habillai et le suivis. Cet homme ne savait cependant point de quelle religion je pouvais être.