MŒURS NEUCHATELOISES ET SUISSES II
Ce ministre a le don de la parole à commandement et prêche avec onction. Il me fit souvenir de M. le curé de St-Paul, à Paris.
Au sortir de ce prêche, nous fûmes joints 'par des gens d'assez bonne mine, qui me proposèrent de jouer Taprès-dînée, et mon mentor m'obligea d'aller dîner chez lui, où je trouvai un vieux bonhomme de père de très bonne mine, droit comme un espagnol, qui n'était pas plus muet que son fils, qui lui coupait souvent la parole. Je mangeai de très bon appétit, pendant que mes hôtes parlèrent, durant le dîner, politique, mathématiques et histoire, tout en fut. Il s'en fallait bien que je ne fusse aussi savant que ces messieurs.
Il se trouva à ce dîner un de leurs parents, premier magistrat du lieu, qui aimait aussi beaucoup à parler et qui souffrait de ne pas trouver moyen de se satisfaire. Je mangeai bien et fis bonne chère. Tout ce qui me fut présenté était fort bon, et aussi bien apprêté qu'en France. Nous nous servîmes nous-mêmes à boire ; mais je ne pus voir la dame du logis, qu'on m'a dit avoir de l'esprit....
Au reste, ces messieurs de Neuchâtel sont fort polis et ont de très bonnes manières. Au sortir de là, on me mena dans une maison où l'on joue. Je puis dire que Neuchâtel est un petit Turin, par le penchant que les gens de toutes sortes d'états ont pour le jeu. Magistrats, marchands, jeunes gens, tout joue au pharaon. Je gagnai trois louis d'or, n'ayant pas jugé à propos de me lâcher avec ces messieurs, parce qu'il
me parut qu'il y en avait dans la compagnie dont Tunique profession était de jouer. Je fus même averti par mon mentor de ne m'y pas livrer imprudemment, me disant qu'il me mènerait en compagnie de dames, où je ne serais pas en risque de perdre beaucoup, et que j'en trouverais d'aimables. J'étais, je vous l'avoue, très curieux de voir des dames suisses....
Elles ont beaucoup moins l'usage du monde que les femmes des villes médiocres de France. Elles ne sont pas impolies, à beaucoup près, .mais elles sont extrêmement queîîtionneuses . Leur physionomie ne dénote rien de galant. Il n'en est pas de même des paysannes, qui m'ont paru charmantes, les ayant vues pendant deux jours que dura une foire à Neuchâtel, où il y avait plus de dix mille âmes. Il arriva et repartit dans un jour plus de trois cents bateaux, tout le lac était couvert de voiles et de rameurs, ce qui faisait un joU coup d'œil. Les fruits les plus exquis croissent dans ce pays-là.
Les Neuchâtelois sont libres, ils peuvent aller servir où il? veulent, sans que le souverain puisse les en empêcher. Ils ne sont obligés de prendre intérêt à aucune des guerres que le roi de Prusse pourrait entreprendre. Ils peuvent même porter les armes contre lui, supposé par exemple que le roi de Prusse eût guerre avec le roi de France ou les Hollandais, ayant des compagnies au service de ces deux puissances....
Je suis parti de Neuchâtel avant que de m'y ennuyer. Pour un louis d'or j'ai navigué sur le lac et sur les rivières jusqu'à Soleure, d'où j'ai l'honneur de