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LE MOUTIER DU LOCLE

le vieux portail, nous ne saurions trop qu'en dire, nous hocherions la tête, incertains. Nous dirions peutêtre : « Ce Moûtier, nous l'aimons comme un frère ; on aime son frère sans se demander s'il est beau ou s'il ne l'est point. »

Mais il est beau, par aventure, et il ne ressemble point à un autre. Ce néanmoins, il est modeste; il le fut dès son premier jour. Ne croyez point ce qu'on vous a conté, qu'une princesse souveraine, notre bonne dame Guillemette, en posa la première pierre. C'est un récit arrangé; bien plus naïve est la vérité.

En ce temps-là, — c'était en 1521, — les cérémonies avaient moins d'importance qu'on ne leur en donne aujourd'hui, et l'on ne songeait point à mobiliser princes et foules pour assister à l'ouvrage d'une truelle. Notre dame souveraine Guillemette de Vergy, veuve d'un mari qui lui avait causé grands soucis et chagrins, et bonne régisseuse, comme sont la plupart des veuves, des biens dont elle avait l'usufruit, s'en vint en nos montagnes pour quelque alïiiire, l'histoire ne nous dit point laquelle. Ah ! les mauvais chemins que dut trouver la dame pour sa chevauchée, car c'était en avril, le vingt-huitième du mois, et les neiges printanières étaient abondantes au bon vieux temps. Or le lendemain précisément, 29 avril, devait être commencée l'œuvre de maçonnerie, sous les ordres d'honnête Claude Pacton ; notre comtesse, qui s'intéressait aux églises, pria le curé Besancenet de poser en son nom la première pierre. Puis elle continua son voyage ; s'en retourna-t-elle i Valangin pour

y recevoir son amie la comtesse de Gruyère et les autres nobles dames auxquelles elle offrait une hospitalité courtoise, les réjouissant à danser au son du fifre et du tambourin ; ou poussa-t-elle plus avant son excursion, par l'un des trois beaux chemins de trentedeux pieds de large, qui du Moûtier du Creux rayonnaient vers les Brenets, la Sagne et la Chaux-de- Fonds ? Tant est que notre comtesse ne jugea pas séant de passer la nuit au Locle, où la maison de cure n'était point encore « achevée de rebâtir, » nous dit un manuscrit. Le bon curé eût été heureux d'entretenir sa dame souveraine, la régalant par des récits du grand pèlerinage qu'il rentrait de faire par son ordre, aux heux saints de Palestine, pour le repos de l'âme du défunt comte Claude. Et nous regrettons peut-être la légende de cette blanche main de comtesse effleurant la première pierre de notre clocher; mais l'histoire a ses droits; son charme aussi d'ailleurs.

La tour fut achevée en 1525; pour une tour, trois siècles et demi et quelque vingtaine d'années par-dessus, ce n'est point un bien grand âge ; c'est l'âge mûr, tout au plus. Et il serait même plus long de dire ce que notre Mbûtier n'a point vu, que de dire ce qu'il a vu de notre histoire. Il n'a point vu Jehan Droz et ses fils, robustes manieurs de cognée, grands abatteurs de sapins, au temps où chacun prenait ses bois à la forêt « pour la ramée du toit comme pour le foyer, ainsi qu'on prend l'eau au ruisseau, » dit la chronique. Il n'a point vu les moines blancs de Saint-Benoît, qui priaient en bêchant la terre, élever leur maison solide

comme un fortin, ce à quoi le diable leur donna un bon coup de main, assure la légende, et les léfîcndcs sont trop rares chez nous pour qu'on Its l.iisse ptidre. Il n'a point vu, en 1372, tes tenants et francs-liabergeants, déjà fiers de leurs privilèges, se rassembltT «tout esbahis de joye» pour recevoir, des clercs et avoyers de notre seigneur Jean d'Arbcrg, la grande lettre de franchise qui faisait des terres du Locle, de ta Sagne et des Brenets, une « terre de liberté » portant dès lors le beau nom de Clos de la Franchisa. Mais alors, comme un bourgeon modeste, sortit de terre la petite chapelle vouée à Sainte Marie-Magdeleine, un simple reposoir, puisqu'elle ne contenait, avec l'ostel, qu'un seul banc où s'asseyaient les justiciers, tandis que le menu peuple, debout dans le parvis, devant l'huis ouvert, écoutait la messe et les vêpres, et dans cette posture ne risquait point de s'endormir aux lentes et sages paroles du cur»,^. Ce fut devant cet autel rustique que Marianne amena son taureau, et nous comprenons plus aisément que cet animal, célèbre dans notre tradition, ait assisté à la messe d'actions de grâces, quand nous savons que cette cérémonie eut lieu en plein air. C'était devant l'image de Sainte Marie- Magdeleine que nos soldats venaient entendre leur dernière messe et remettre à Dieu leur âme avant de partir pour ies guerres des Suisses, dont plusieurs ne revinrent point.

Ce qu'a vu notre bonne tour, c'est la grande pute entre le curé Etienne Besancenet, respect défenseur des anciens us, et le fougueux Farel, i

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la voix dut retentir comme une cloche d'airain sous les voûtes et faire trembler les « idoles, » pauvres petites statuettes qui, placées dans leurs niches depuis dix ans à peine, écoutaient avec étonnement ce que dame Guillemette avait appelé dans sa malice naïve « de nouveaux Evangiles. >^

Ces Evangiles, esprit de liberté et de vérité, cette réforme accueillie par le petit peuple montaignon, et qui s'établit paisiblement, comme chez elle, ouvrirent toute grande la porte à l'activité, à l'initiative personnelle, à l'industrie, au goût de s'instruire et de voyager. Le clocher vit sa paroisse se peupler et prospérer, à l'abri des troubles de la guerre, qui grondaient à l'entour ; il vit des familles heureuses qui n'étaient ni pauvres, ni riches, gagner laborieusement leur pain, cultiver un sol maigre, fabriquer des armes, des faux et des dentelles, vivre sobrement, s'entr'aider, secourir leurs pauvres et fonder des écoles.

Puis Daniel JeanRichard apparut, une montre dans la main, et le véritable génie de notre peuple éclata, et nous eûmes de savants horlogers, les Perrelet, les Houriet, les Robert, tant d'autres, noble phalange de travailleurs dont les noms brillent encore d'un pur éclat.

Plus riche, la Mère-Commune devint plus généreuse; elle envoyait des secours aux veuves et aux blessés des guerres ; aux frères de la religion qui fuient leurs persécuteurs; en 1740, 20 louis à un Anglais de nation pris et maltraité par les corsaires de Barbarie; en 1715, 25 louis «aux endommagés du Valais, où

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