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GOUVERNEUR DE NEUCHATEL

James-Henri Bonhote

J.-H. Bonhôte (183 2- 1893) a été l'un des fondateurs de la Société neuchâteloise d'histoire et d'archéologie, et du Musée ncuchdteîois, auquel il a activement collaboré. Epris de tout ce qui touchait à notre passé local, il publia avec l'abbé Jeanneret la Biographie neuchâteloise (en 2 volumes, 1863); on lui doit aussi le Glossaire neuchdtelois (1867). Comme bibliothécaire de Neuchâtil, il a rendu de nombreux services aux chercheurs, à la disposition desquels il mettait les ressources d'une mémoire admirable et sa connaissance sûre et précise de notre histoire. Le morceau suivant est tiré du Musée iieuchdtelois, 1864.

Depuis Othon de Vaumarcus, qui vivait sous le comte Louis, jusqu'au général de Pfuel, notre contemporain, pendant cinq cents ans, de 1350 à 1848, notre pays a été administré par une suite d'hommes qui, sous le titre de gouverneurs, exerçaient l'autorité du prince en l'absence de celui-ci.

La vie de ces personnages est peu connue, même des Neuchâtelois, et souvent on n'a sur eux d'autres détails que ceux que Ton peut puiser dans quelques actes officiels, où ils figurent comme parties contractantes. La part importante que ces hommes ont eue dans la vie de nos ancêtres, le rôle que quelques-uns ont joué dans de graves événements, le fait que, sous les maisons d'Orléans et de Prusse, ils étaient les souverains réels du pays par suite de l'absence des princes, toutes cQs circonstances devraient faire supposer que leur mémoire est conservée dans le pays qu'ils ont gouverné jadis.

Il n'en est rien cependant ; aussi espérons-nous que les quelques détails que nous avons pu rassembler sur l'un de ces hommes intéresseront nos lecteurs, d'autant plus que ce personnage fut peut-être une des figures les plus originales du xviii™*= siècle.

Grand seigneur écossais, il est général sous Marlborough et commande une partie des armées de la reine Anne; à la mort de cette princesse, il se révolte contre son successeur, et vaincu il quitte les frimas de l'Ecosse pour le beau ciel de l'Espagne, dont il se fait une nouvelle patrie. Le grand Frédéric l'attache à son service et finit par en faire un gouverneur de Neuchâtel ; mais ce fils de l'Ecosse, cet enfant du pays de l'Europe où la foi religieuse fut peut-être la plus vive, joint à un cœur excellent, à une bonté innée, le scepticisme, si ce n'est l'incrédulité de son siècle, et l'une des premières choses dont il doit s'occuper dans son gouvernement est d'apaiser une querelle théologique, à la-

quelle en succède bientôt une autre beaucoup plus désagréable pour lui, puisque son ami le plus cher s'y trouve intéressé. Après les questions de dogmes surgit une question administrative qui met toute la population en effervescence. Cette fois, de guerre las, le gouverneur abandonne les Neuchâtelois à leur sort bon ou mauvais et se retire à Berlin, où il termine ses jours

En 1754, Milord Maréchal fut nommé gouverneur de notre pays, et, à son arrivée à Neuchâtel, le 30 septembre de la même année, il fut installé dans cet emploi, qui était vacant par la mort de M. de Natalis. Il avait accepté ces fonctions sans hésiter, croyant pouvoir faire quelque bien dans ce qu'il considérait comme une place de fort peu d'importance ; il espérait aussi que notre climat conviendrait mieux à sa santé que celui de la Prusse et comptait terminer ses jours dans une douce sinécure.

En effet, ayant pendant les premières années fait du château de Colombier son séjour habituel, il s'y occupait de chasse et d'agriculture. Les lettres que nous avons de lui à cette époque, le montrent constamment à la recherche de nouveaux arbres, de nouvelles plantes, légumes ou fruits dont il veut orner sa retraite ou faire apprécier les qualités au peuple qu'il administre ; ainsi, ce fut lui qui introduisit chez nous la culture de la pomme de terre.

L'industrie l'occupe aussi : il engage Jaquet-Droz à se rendre à la cour d'Espagne avec ses machines ingé-

nieuses ; il le recommande à tous ses amis espagnols et contribue ainsi à fonder la fortune du grand mécanicien neuchâtelois. D'un autre côté, il forme le projet de créer à Colombier deux grands établissements industriels : une fonderie de canons et d'armes de toute nature, et une fabrique de vermicelles. Les Espagnols et les Turcs étant alors les armuriers par excellence, c'est d'après les principes de ces deux peuples qu'il veut organiser sa manufacture d'armes ; dans ce but il traduit de l'espagnol un petit traité sur la matière. D'autre part, son séjour à Venise et dans le midi de la France l'ayant sans doute familiarisé avec la fabrication des pâtes d'Italie, il veut faire entrer ce comestible dans la cuisine neuchâteloise, tout comme il est le premier notable de notre pays qui, dans un repas, ait fait servir des pommes de terre à ses convives.

Milord Maréchal, qui resta toute sa vie célibataire, s'était formé une famille d'une façon assez singulière. Il avait élevé une jeune turque, fille d'un capitaine des janissaires, qui avait été trouvée dans les ruines d'Oczakov^, lors de la prise de cette ville par les Russes ; elle se nommait Emétulla, et Milord, qui lui avait fait donner une excellente éducation, avait pour elle une amitié vraiment paternelle, tout en ayant dû surmonter à son égard un sentiment plus vif. Cette jeune fille se convertit au christianisme pendant son séjour à Neuchâtel et fut reçue au baptême en 1763. Les registres de l'état-civil de Neuchâtel indiquent le fait de la manière suivante :

« Le lundi 24 janvier 1763, M. Henri-David Petit- « pierre a batizé Mademoiselle Marie, qui portait le « nom d'EmétuUa, née dans le mahométisme, demeu- « rant chez Milord Maréchal d'Ecosse, notre gouver- « neur, depuis le fameux siège d'Oczakow en 1737. « Laquelle a souhaité de faire profession de christia- « nisme, après en avoir reconnu la vérité, par la béné- « diction que Dieu a répandue sur les instructions « qu'il lui a données. »

Lord Keith, non content d'avoir élevé cette jeune turque, lui fit encore faire un mariage honorable et lui donna, outre sa dot, une rente de deux mille écus sur les biens qu'il avait recouvrés en Ecosse ^.

Les autres membres de la famille du gouverneur étaient Ibraïm le tartare, Stéphan le kalmouck et Motcho le nègre. Ibraïm se disait de la race du grand Lama, et, vu cette origine ecclésiastique, Milord l'appelait son «grand aumônier. » « C'était, suivant ses paroles, un concours de circonstances qui lui avait donné sa petite horde tartare, dont il s'accommodait assez. » Il se trouvait même si bien de ces serviteurs, qui tous lui avaient été donnés comme esclaves, qu'il en fit ses enfants adoptifs et pourvut à leur avenir en les instituant héritiers d'une partie de sa fortune.

Les illusions que lord Keith s'était faites sur la douce

^ Elle épousa M. Denis-Daniel de Froment, lieutenant-colonel au service de Sardaigne, parent du gouverneur de Ncuchâtel Paul de Froment. Ce mariage ne fut point heureux et aboutit à un divorce. Emetiilla quitta Berlin, où elle résidait, et vint habiter Neuchâtel. Elle y est morte, presque centenaire, en 1820. Fh. G.

existence qu'il allait mener chez nous ne furent pas de longue durée. Ce grand seigneur écossais, ce gênérai n'était point fait pour gouverner les Neuchâtelois : habitué, par sa haute naissance et sa carrière militaire, à une obéissance passive de la part de ses inférieurs, il fut très surpris de trouver chez ses nouveaux administrés une autre manière de voir et de penser. Il ne comprit jamais le caractère de notre peuple, encore moins nos lois et nos coutumes, et la vivacité avec laquelle les Neuchâtelois défendaient leurs droits, envers et contre tous, lui paraissait être de la sédition ; aussi, par ses actes et ses paroles, il semble plutôt avoir soufflé sur le feu des dissensions que cherché à l'éteindre. Un ami intime de Milord Maréchal, un illustre écrivain, Jean-Jacques Rousseau, fait le portrait de notre gouverneur dans les lignes suivantes :

Les Neuchâtelois, qui n'aiment que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable étoffe, et mettent l'esprit dans les longues phrases, voyant un homme froid et sans façon, prirent sa simplicité pour de la hauteur, sa franchise pour de la rusticité, son laconisme pour de la bêtise, se cabrèrent contre ses soins bienfaisants, parce que, voulant être utile et non cajoleur, il ne savait point flatter les gens qu'il n'estimait pas.

D'un autre côté, un historien neuchâtelois, le chancelier de Tribolet, qui n'avait pas pour ses compatriotes le même dédain, ni pour lord Keith le même enthousiasme que le philosophe, nous dit :

i;() PAGES NEUCHATELOISES

Sa conduite publique et particulière dans ce pays présente divers traits d'inconstance, de boutade et même de hauteur Lord Keith y a laissé la réputation d'un honnête homme, mais bizarre et fier de sa naissance et de la faveur de Frédéric IL

La vérité est sans doute entre ces deux extrêmes, et ce que les écrivains que nous venons de citer ne mentionnent pas, c'est que l'indifférence complète en matière religieuse, pour ne pas dire l'incrédulité avouée de Milord Maréchal, durent lui rendre particulièrement désagréables les querelles théologiques qui agitèrent le pays sous son gouvernement

Déjà en 1758 surgit une affaire épineuse, dont il ne sut pas se tirer avec adresse. Ensuite du troisième des Articles-généraux, les Neuchâtelois avaient le droit de servir en guerre contre le roi de Prusse, lorsque celuici ne combattait pas comme prince de Neuchâtel. Mais le grand Frédéric ayant fait prisonniers à Rossbach quelques officiers et soldats neuchâtelois, il donna ordre à son gouverneur de témoigner aux quatre Bourgeoisies sa surprise et son mécontentement de voir nombre de ses sujets entrer à main armée dans ses États, et combattre contre les troupes qu'il commandait en personne. Sur cette remontrance, la Bourgeoisie de Valangin expulsa de son sein ceux de ses membres qui avaient combattu contre les armées prussiennes, tandis que les trois autres Bourgeoisies s'en tinrent à des protestations de fidélité.

La délibération de la Bourgeoisie de Valangin causa du mécontentement dans le pays, et un des officiers

MILORU MARECHAL i;i

expulsés ayant menacé de s'adresser à la France, le gouverneur fit publier un mémoire dans lequel il s'appliquait à prouver que le roi n'avait point enfreint les Articles-généraux, et que la Bourgeoisie de Valangin n'avait pas outrepassé ses pouvoirs à l'égard de ses ressortissants par l'expulsion de quelques-uns d'entre eux de la corporation. Mais ce mémoire n'ayant eu d'autre résultat que d'envenimer la discussion, lord Keith annonça au Conseil d'Etat qu'eu égard aux contradictions qu'il rencontrait dans ce pays, il renonçait dès ce moment aux affaires et allait demander sa retraite au roi. Sur les instances du Conseil d'Etat et des Bourgeoisies, il revint pour quelque temps de cette décision, mais le 27 janvier 1759, il quittait inopinément le pays, sans faire connaître au Conseil ni les motifs de son départ, ni le lieu où il se rendait.

Le brusque départ de Milord Maréchal avait pour motif un appel du roi, qui, en guerre avec l'Autriche, la Russie, la France, la Suède et l'Empire, était arrivé au terme de ses efforts. Il chargea lord Keith de se rendre en Espagne pour une négociation dont le but principal était d'accélérer le retour de la paix.

Pendant cette absence du gouverneur, surgirent dans notre pays les débats occasionnés par la doctrine de Ferdinand-OHvier Petitpierre sur la non-éternité des peines de l'enfer, débats qui passionnèrent les Neuctiâtelois d'alors à un point dont nous avons peine à nous rendre compte de nos jours. Connaissant l'indifférence religieuse du gouverneur, on peut supposer, sans lui faire tort, qu'il ne se donna que fort

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peu de peine pour apaiser cette querelle, et peut-être fut-il pour beaucoup dans le mot que Ton attribue à Frédéric II, « que puisque les Neuchâteiois avaient si fort à cœur d'être damnés éternellement il y donnait volontiers les mains, et trouvait très bon que le diable ne s'en fît faute. »

Cependant, la présence du gouverneur devenant nécessaire à Neuchâtel pour terminer cette affaire, Milord Maréchal revint dans notre pays au mois de février 1762. Il rédigea aussitôt un projet de pacification; mais les corps de l'Etat y ayant apporté des changements, il en conçut un si grand mécontentement qu'il écrivit de nouveau au roi pour demander sa retraite. Toutefois, une sorte de transaction étant intervenue entre les corps de l'Etat et le gouverneur, celui-ci abandonna son projet de démission, et la tranquillité fut rétabhe dans le pays pour quelque temps.

En 1762, J.-J. Rousseau, chassé de Genève et de la France, vint se réfugier à Môtiers; il donna avis de son arrivée à Milord Maréchal et lui demanda sa protection. Le gouverneur lui répondit en ces termes, le 12 juillet 1762 :

Monsieur. — J'écris au Roy pour avoir ses ordres sur votre retraite dans ce pays, en attendant viveztranquille, je serois très aise de pouvoir vous faire plaisir et vous rendre service, puisque j'admire votre esprit et respecte vos mœurs.

Si vous voudriez venir ici vous me feriez grand plaisir, j'enverrois un cheval ou une chaise à vous mener, vous resteriez sans gêne aussi longtemps ou

aussi peu qu'il vous plaira. Vous trouveriez en moy un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un peu gâté par le commerce des barbares policés.

Le Maréchal d'Ecosse.

Cette lettre fut le germe de l'amitié qui lia ensuite cts deux hommes, aussi différents par leurs caractères que par leurs goûts et qui semblaient si peu faits pour s'entendre. Rousseau se rendit à l'invitation de lord Keith, et dans le livre XII de ses Confessions il nous fait le récit de sa réception :

L'aspect vénérable de cet illustre et vertueux Ecossais, dit-il, m'émut puissamment le cœur, et dès l'instant même commença entre lui et moi ce vif attachement qui de ma part est toujours demeuré le même, et qui le serait toujours de la sienne, si les traîtres qui m'ont ôté toutes les consolations de la vie, n'eussent profité de mon éloignement pour abuser de sa vieillesse et me défigurer à ses yeux.

— A la suite de cette entrevue, ainsi que le dit Rousseau, le gouverneur et le philosophe se lièrent d'une amitié des plus vives, et, non contents de se voir aussi souvent que cela leur était possible, ils s'écrivirent, si ce n'est tous les jours, au moins plusieurs fois par semaine.

A la demande de Frédéric II, le roi d'Angleterre avait gracié Milord Maréchal et l'avait remis en possession de ses biens, au moins de ceux qui n'avaient pas été vendus par l'Etat ensuite de leur confiscation ;

il forma alors le projet de retourner dans sa patrie en emmenant Rousseau ; il engagerait ensuite David Hume à se joindre à eux pour former une sorte de triumvirat philosophique, mais peu orthodoxe, car, dit Milord, « je ferai une hermitage chrétienne à droite, une mahométane à gauche, et David Hume seroit logé entre-deux. » Il exécuta son dessein de retourner dans sa patrie, et, au commencement de 1763, il quitta notre pays, où il ne revint jamais, quoiqu'il ait conservé sa charge de gouverneur jusqu'en 1768. Il se rendit à Berlin, et au mois de juillet partit pour l'Ecosse....

Les Ecossais reçurent avec enthousiasme leur compatriote, ce vieux débris de leurs guerres civiles. A peine arrivé à Edimbourg, lord Keith fut entraîné dans un tel tourbillon de fêtes et de festins qu'il en fut promptement lassé. Déjà le 23 août, il écrit de cette ville à xM"'^ de Froment ^ :

Je n'ay pas un moment à moy que celui que je dérobe actuellement pour vous dire deux mots avant que les autres soient levés. Tant de visites, tant de dîners que j'en suis quasi accablé.

Quelques jours après, le 29, il répète les mêmes plaintes dans une lettre à Rousseau :

On me tue ici avec des dîners trop tards et trop longs, il faut que je trouve moyen de m'en dispenser, ou que je déserte; il est juste qu'on vive un peu pour

^ Emutulla.

soy, il vaudrait mieux être un chou planté dans un jardin, que de vivre absolument pour les autres; le chou a l'avantage de ne pas souhaiter autre chose que les sucs de la terre qu'il reçoit.

A ces petits désagréments s'en ajoutèrent bientôt d'autres, d'autant plus graves qu'ils n'avaient pas été prévus : Milord Maréchal, plus que septuagénaire, ne trouva en Ecosse qu'un climat trop rude pour sa santé ; d'un autre côté, il craignit d'exciter les défiances de la cour d'Angleterre, par les réunions trop fréquentes de Jacobites qui se rendaient chez lui, et avec lesquels il croyait, par honneur, ne pas devoir faire cause commune depuis qu'il avait accepté sa réhabilitation....

Il quitta l'Ecosse au mois de juin 1764 pour retourner finir ses jours en Prusse, où Frédéric II lui fit bâtir, dans le voisinage de Potsdam, une maison agréable et commode, d'où il pouvait aller par les jardins à Sans-Souci. Il avait la liberté de dîner tous les jours avec le roi, et Frédéric avait pour lui les attentions les plus délicates ; aussi Milord Maréchal disait-il de ce prince, « que son palais était pour lui une espèce de couvent où il jouissait du vrai bonheur »

Une fois rentré à la cour de Berlin, Milord Maréchal s'occupa fort peu de notre pays, et un vice-gouverneur le remplaça à Neuchâtel. Mais l'administration de celui-ci n'eut pas de meilleurs résultats que celle du gouverneur lui-même; en effet, elle aboutit aux troubles de 1767 et 1768, et au meurtre de l'avocat-général Gaudot....

Débarrassé complètement du poids des affaires.

lord Keith passa à la cour du grand Frédéric les dix dernières années de sa vie, occupé d'horticulture lorsque la saison le permettait, et de la lecture de bons auteurs quand le climat rigoureux de la Prusse le contraignait à garder la chambre. Comme toujours, il employait une grande partie de sa fortune en bonnes œuvres, et lorsqu'en sa présence on parlait de quelqu'un qui se trouvait dans la misère et ne méritait pas d'y être, il prenait, sans en rien dire, des mesures efficaces pour lui faire sentir les effets de sa bienfaisance; et ces mesures étaient d'autant plus secrètes, qu'il avait d'abord semblé peu attentif aux détails qui lui avaient été donnés. Il savait proportionner ses bienfaits à l'état et à la situation de ceux qui les recevaient, mais il craignait surtout d'affliger et de flétrir par l'humiliation ceux dont il soulageait l'infortune. D'Alembert nous raconte à ce sujet le trait suivant, qui fait le plus grand honneur à lord Keith :

Une femme qu'il aimait et qu'il respectait, devint veuve d'un lieutenant général au service du roi de Prusse ; cet officier lui laissait pour tout héritage deux enfants et des dettes. Milord Maréchal, pénétré de sa situation, et cherchant tous les moyens de l'adoucir sans blesser sa juste délicatesse, prit la résolution, quoiqu'il n'eût aucun goût pour le mariage, d'épouser cette veuve infortunée; il lui assurait environ sept mille livres de douaire, dont elle devait jouir étant mariée, comme si elle était veuve.

Ce douaire précoce, disait-il, est d'autant plus juste qu'avec un mari tel que je prétends l'être, elle doit jouir d'avance de tous les honneurs et prérogatives du veu-

vage. » En effet, non seulement il n'exigeait d'elle que le simple nom de son époux, mais il eût rejeté toute autre condition; et quoique la société de cette femme pût lui promettre un intérieur agréable, il avait stipulé qu'elle ne changerait pas même de demeure, ni lui non plus, tant il craignait de gêner la liberté réciproque de l'un et de l'autre. Il aurait contracté cet honnête et singulier mariage, si le roi ne l'en avait dispensé en acquittant l'espèce de dette qu'il s'était imposée par un motif si noble, et que dès lors ce grand prince regarda comme la sienne. Il satisfit les créanciers du mari, et donna à la veuve une pension honnête pour subsister avec sa famille.

Lorsque l'âge et les infirmités ne permirent plus à lord Keith de sortir, le roi venait jouir de sa conversation et se distraire auprès de lui des ennuis du trône. Malheureusement pour les deux amis, une fièvre violente ayant saisi Milord Maréchal, il lutta en vain contre elle pendant six semaines et mourut le 28 mai 1778. Deux jours avant sa mort, il fit prier M. EUiot, envoyé d'Angleterre à Berlin, de venir le voir. « Je vous ai fait appeler, » lui dit-il avec sa gaîté ordinaire, « je vous ai fait appeler parce que je trouve plaisant qu'un ministre du roi George reçoive les derniers soupirs d'un vieux Jacobite. »

Il ordonna qu'on l'enterrât sans la moindre cérémonie, et fixa lui-même à trois louis les frais de son enterrement, ne voulant pas consommera une pareille misère un argent qui serait beaucoup mieux employé au soulagement des malheureux.

D'un esprit aussi original que cultivé, lord Keith se

6t par ses saillies et ses bons mots la réputation d'un homme très spirituel. Quoique atteint de l'incrédulité de son siècle, il n'en faisait point parade, n'essayant jamais de propager ses idées, et se montrant fort tolérant pour toutes les sectes religieuses, recommandant à tous ses amis d'opinions si diverses, cette charité mutuelle, le premier de tous les préceptes religieux. Doué d'un coeur excellent, nous avons vu qu'il était large en bienfaits; souvent même sa générosité était si grande que, sans l'ordre admirable qui régnait dans ses affaires, sa fortune en aurait été ébranlée. Mais s'il possédait toutes les bonnes qualités de sa nation, il en avait aussi les mauvaises : il était d'un abord froid, ne se déridait pas facilement et considérait comme des sots la grande majorité des humains. D'une loyauté à toute épreuve, ainsi que sa vie entière le prouva, il était en même temps tenace, entêté, dirions-nous presque, et ne supportait pas la contradiction. Ce dernier défaut, particulier à tous les Ecossais, était encore aggravé chez lui par le fait que les hautes positions qu'il avait occupées et l'amitié dont l'honorait Frédéricle-Grand, le persuadèrent sans doute que sa sagesse était infaillible. De là vinrent probablement les mécomptes qu'il eut à subir à Neuchâtel, où, avec d'excellentes intentions, son caractère entier ne sut pas trouver le cœur du peuple qu'il était chargé de gouverner et lui fit dire, en quittant les Neuchâtelois : « Je vous ai aimés, je ne vous aime plus, ni ne vous aimerai jamais. »

Jean-Jacques Rousseau

au Val-de-Travers

par

Fritz Berthoud

Fritz Berthoud, né à Fleurier en 1 812, devenu banquier à Paris, se consacra, dès 1845, ^ ^^ peinture et aux lettres. Il fut intimement lié avec Juste Olivier, Charles Gleyre, Charles Clément (qui devint son gendre). Revenu au pays natal, il se laissa tenter par la politique, et siégea plusieurs années au Grand Conseil neuchâtelois, ainsi qu'au Conseil national, où il se trouvait avec son ami Edouard Desor. F. Berthoud a laissé quelques gracieux ouvrages, pleins de poésie et d'humour, Sur la Montaigne, un Hiver au Soleil, et on lui doit deux volumes sur le séjour de Rousseau dans notre pays, où abondent les renseignements et les documents inédits. Les pages que nous donnons ici sont tirées de Jean-Jacques Rousseau au Val-de-Travers (Paris, Fischbacher, 1881). Il s'était consacré, durant les dernières années de sa vie, à son village natal, s'occupait avec prédilection des écoles, et fut le principal promoteur de l'utile Société du Musée de Fleurier. Il est mort en

Jean-Jâcques Rousseau se trouvait bien à Môtiers, et pour le déterminer à y finir ses jours, il ne lui manquait qu'une existence assurée. Bien accueilli par le

gouverneur et par les autorités civiles, il ne l'est pas moins de tous les habitants du Vallon. La solitude, le calme des bois, les longues promenades apaisent ses agitations et remettent son âme en équilibre. Ayant renoncé à la littérature, il ne songe plus qu'à mener une vie tranquille et douce, et pour occuper ses loisirs, ce terrible Jean-Jacques apprend à faire des lacets. Quand il va faire des visites, il emporte son coussin, ou travaille sur sa porte à Fombre des tilleuls, et cause avec les passants. C'est alors que soit raison de santé, soit caprice, il prend l'habit d'arménien : veste, cafetan, bonnet fourré, et nul ne s'en choque. En le voyant ainsi déguisé, lord Keith se borne à lui dire : Salameki, et le public imite cette réserve.

Rousseau suit le culte régulièrement; il désire communier et craint des objections : on ne lui en fait aucune; le pasteur et les anciens vont au-devant de ses vœux. On ne peut imaginer une existence plus simple, plus champêtre, et par cela plus opposée à ce qu'on devait attendre de l'auteur tant applaudi de la Nouvelle Héloïse et tant persécuté de V Emile.

Tout le délasse, tout lui plaît. Ses voisines lui paraissent aimables et spirituelles ; il se loue de ses relations avec le pasteur et avec plusieurs hommes distingués des environs, bien qu'il eût fait beaucoup de façons avant de consentir à les voir. Un demi-dieu descendrait du ciel qu'il ne serait nulle part entouré de plus de prévenances que Jean- Jacques en rencontra chez les Neuchâtelois. A peine est-il installé, que tous s'empressent d'aller au-devant de lui et cherchent l'oc-

J.-J. ROUSSKAU AU VAL-DK-TRAVERS 14I

casion de lui être agréables. On le comble d'attentions et de respects ; on fait plus, on reporte à sa gouvernante, Thérèse Levasseur, les mêmes égards, la même considération. Oubliant sa position équivoque et son mérite trop contestable, chacun veut ne voir en elle que la femme d'un grand homme; lui seul affecte de la traiter plutôt en servante que comme sa compagne. Nous serions sur ce point moins indulgents, et nous ne verrions pas, je crois, les hommes et les femmes les plus irréprochables, des mères de famille vertueuses, des jeunes filles intelligentes et pures, se répandre en protestations d'amitié et d'estime pour une Thérèse Levasseur. Est-ce un progrès? Oui, sans doute, si nos mœurs valent mieux que celles du siècle de Louis XV, — mais je ne voudrais pas m'en porter garant.

En général, l'humeur chagrine et le ton bourru ne sont point, comme il semble que cela devrait être, des conditions de solitude et d'abandon. Au contraire. Pour peu qu'il s'y joigne l'éclat de la réputation, ou l'autorité de la richesse, ils excitent la curiosité et provoquent la bienveillance. On ne se gêne pas avec les bonnes gens, simples et débonnaires. Leur âme est toujours ouverte, et tout le monde en tout temps y est bien reçu ; chez les autres, il y a l'attrait de l'obstacle, le charme du fruit rare. Faire le difficile, montrer les dents, se mettre à haut prix, c'est le bon moyen d'attirer à soi les hommages et de les retenir. Les coquettes le connaissent et s'en servent. Rousseau en usait aussi, non de parti pris et de calcul, mais de penchant natu-

rel, de gâterie surtout, et plus encore de nécessité. Accablé d'importuns et d'importunités, on ne peut lui en vouloir de fermer sa porte et son cœur tant qu'il peut, quitte à se laisser prendre à tort ou à raison, comme un autre, aux démonstrations d'amitié. Le pauvre exilé n'avait que l'écorce rude et l'esprit méfiant ; son âme était tendre, et, tout effarouchée qu'elle fût, bien mieux disposée à l'affection qu'à la haine. C'est ainsi qu'après avoir repoussé le colonel de Pury et Dupeyrou, il céda à leurs invitations et devint leur hôte et leur ami.

Abraham de Pury avait été officier dans un régiment suisse au service de Sardaigne. Blessé grièvement au siège de Conien 1744, il rentra jeune encore dans son pays et s'occupa des affaires publiques avec beaucoup d'intelligence et d'activité. Il est l'auteur des célèbres Lettres du cousin Abram au cousin David ^. Spirituel, instruit, et d'une grande indépendance de caractère et d'opinions, il devait aimer Rousseau et lui plaire. Comme il passait ses étés près de Métiers, sur la montagne, dans la charmante métairie de Mon-Lesi (Mon loisir) ^, dès qu'il sait le philosophe installé dans le Vallon, il témoigne le désir de le voir; et Rousseau lui

' Célèbres à Neuchdtel ; roulant sur des questions locales, de politique et d'administration, leur réputation n'a pas franchi, je pense, les limites étroites du canton; elles mériteraient cependant d'être connues au dehors, pour la verve originale et caustique du style. On les relit encore à Neuchdtel, bien que les sujets qu'elles traitent ne touchent plus personne.

'^ Baptême du colonel Pury. Avant lui le domaine s'appelait I.a Louva.

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