J.-J. ROUSSEAU AU VAL-DE-TRAVERS
répond le 10 septembre 1762 la curieuse lettre que voici, publiée dans la Correspondance sans indication d'adresse :
Je crois, Monsieur, que je serai fort aise de vous connaître, mais on me fait faire tant de connaissances par force que j'ai résolu de n'en plus faire aucune volontairement; votre franchise avec moi mérite bien que je vous la rende, et vous consentez de si bonne grâce que je ne vous réponde pas, que je ne puis trop tôt vous répondre, car si jamais j'étais tenté d'abuser de la liberté, ce serait bien moins de celle qu'on me laisse que de celle qu'on veut m'ôter. Vous êtes lieutenant-colonel. Monsieur, j'en suis fort aise, mais fussiez-vous prince et qui plus est laboureur, comme je n'ai qu'un ton avec tout le monde, je n'en prendrais pas un autre avec vous.
Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur.
Cette lettre oursonne n'empêcha point le sauvage Jean- Jacques de grimper la côte escarpée qui mène à la propriété de M. de Pury, et celui-ci de se rendre souvent chez son voisin. L'hôte, l'hôtesse non moins aimable, la société, le Heu, tout attirait Rousseau vers cette haute retraite. Le Jura, sur sts sommets, n'en a pas de plus riante ; et pendant l'été, la meilleure société de Neuchâtel s'y trouvait réunie. Les journées se passaient en causeries sérieuses ou légères, en promenades, et parfois, comme diversion, en travaux rustiques. On montre encore le Salon des philosophes, verte pelouse entourée de sapins et de hêtres, où l'après-dînée on discutait de ce monde et de l'autre ;
la Combe des ris et des jeux, joli vallon où le dimanche, caché dans la forêt, Jean-Jacques, de loin, assistait aux ébats de la jeunesse des environs; c'est lui qui est le parrain de ces deux baptêmes. Il ne dédaignait pas non plus de prendre la bêche et de travailler avec ses amis à établir des sentiers et des bosquets, mettant ainsi en pratique son conseil : « Soyons nos serviteurs si nous voulons être nos maîtres. »
Le fils de la maison, alors jeune garçon de quinze ans (si j'ai bonne mémoire), et depuis colonel comme son père, se plaisait à rappeler que Rousseau, souvent de grand matin, venait heurter à sa porte et qu'ils allaient ensemble herboriser par les prés et les bois pendant que toute la maison dormait.
La chambre de Rousseau, comme celle de Métiers, avait une vue très restreinte sur la montagne contre laquelle est adossée l'habitation de Mon-Lesi. Les visiteurs peuvent la voir encore, où du moins sa reproduction. La maison ayant été détruite par un incendie en 1798, le colonel, en souvenir de son ami et par douce habitude, la fit reconstruire toute pareille.
La simplicité des mœurs des habitants de Mon-Lesi et leur hospitalité cordiale ^, devaient rendre ce séjour particuHèrement agréable au susceptible Jean- Jacques. Tout y était selon son goût, et il rappelle en effet bien des fois les impressions heureuses qu'il en a gardées.
^ Cette hospitalité est restée une tradition de famille et de propriété. Pendant la Révolution, l'abbé Sal magne et d'autres émigrés français y trouvèrent un asile d'autant plus doux qu'il était sur la frontière de leur pays.