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occupées au coussin; en ne perdant pas un instant, elles obtenaient des gains journaliers de 2 à 12 batz, et la plupart n'allaient pas jusqu'à 8. Les filles de cette vallée étaient mises si jeunes à cette profession, qu'un observateur leur fit cette remarque : «Que ne sachant ni coudre, ni tricoter, ni filer, ni raccommoder, elles perdaient ainsi, une fois mariées, la presque totalité de leurs profits. »
Mais le centre du travail et du commerce des dentelles a toujours été le Val-de-Travers. Des milliers de coussins y étaient en activité du matin au soir, jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Les voisines se réunissaient volontiers, en été, au-devant des maisons, et en hiver, pendant la veillée, autour de lampes à suif, placées sur de grossiers trépieds en bois, entourées de globes de verre brillant, qui, remplis d'une eau pure et souvent renouvelée, projetaient leur intense et blanche lumière sur le coussin et les mains agiles de l'ouvrière. Le bruit incessant et étourdissant des fuseaux n'empêchait pas celui, tout aussi accentué et non moins animé, des voix. Tout le village, sans oublier les fabricants et les marchands, était passé régulièrement en revue, et après le long travail de la journée, qui ne laissait au ménage que le moins de temps possible, les veilleuses ne se séparaient pas volontiers sans prendre debout une légère collation, dont le nom patois s'est conservé dans la contrée.
Dans beaucoup de familles aisées, nos grand'mères et nos mères, armées avec l'âge de vénérables con-
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serves et d'excellentes lunettes, ne dédaignaient pas le travail et les petits profits de la dentelle, et passaient sans ennui, et avec une facilité merveilleuse, du rouet au coussin ou du coussin au rouet et à hfilette.
Les fabricants fournissaient eux-mêmes et vendaient aux ouvrières un fil en bobines étranger, qu'ils tiraient surtout de Flandre, et que Ton recherchait à cause de sa blancheur croissante au lavage, tandis que le fil indigène perdait son apprêt et jaunissait. Les fuseaux procuraient une industrie à part aux tourneurs; les épingles s'achetaient en gros, et il s'en faisait une consommation énorme; quelques-unes en argent ou brillamment montées, ornaient les plus splendides coussins ; les piquées étaient préparées par des artistes qui en recevaient le nom de piqueurs et qui, un sac de sarcenet vert au dos, allaient dans les villages et par monts et par vaux, porter et offrir leurs dessins dans toutes les demeures.
Avec les fluctuations de la mode, les fabricants salarièrent d'habiles dessinateurs qui saisissaient promptement le goût du jour, de peur que les dentelles arriérées ne fussent jetées au rebut. Les ouvrières rapportaient aux fabricants l'ouvrage exécuté, dont on leur remettait immédiatement le montant.
Mais malgré les encouragements et les progrès du travail, nous n'atteignîmes pas, en général, le degré de perfection et de beauté qui distinguait la Flandre ; on dit pourtant que Neuchâtel égalait la Normandie.
Des négociants voyageurs transportaient nos dentelles à Beaucaire et dans les ports de la Méditerranée;
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elles décoraient les autels des églises en Espagne, au Mexique et aux Antilles ; en France et en Italie, elles servaient sous toutes les formes à la parure des femmes. D'un prix inférieur à celui des dentelles de Belgique, les nôtres étaient préférées pour un grand nombre d'usages. En 1817, on en fabriquait depuis le prix d'un batz jusqu'à celui de L- 67,4 s. l'aune, et bien au delà avec l'apparition des voiles en dentelles. L'exportation était évaluée à 1,500,000 livres, et sur cette somme, 800,000 étaient le salaire des ouvriers, en sorte que la moyenne d'une journée ne dépassait guère la modique rétribution de 8 sols du pays. Quinze à vingt ans auparavant, nos dentellières gagnaient le double et le triple, et l'on en cite de rares et très habiles qui ont fait des gains d'un écu neuf dans les longues journées d'été, lorsqu'un fabricant leur commandait des ouvrages d'une perfection exceptionnelle. Du reste, nos marchands se rendaient chaque samedi dans les demeures de leurs ouvrières, et ils en revenaient chargés de marchandises. Il y eut des moments où, à peine de retour de leurs excursions, il ne leur restait qu'à doubler le prix d'achat et à livrer ces produits de la semaine à l'exportation.
C'est à cette époque (1817) que le nombre des dentellières atteint le chiffre le plus élevé , c'est peutêtre aussi celle où la fabrication est la plus considérable; mais par suite de l'abaissement des prix, des manifestations inquiétantes pour l'avenir se font jour dans le public au même moment. La Société d'Emulation, qui se tenait au courant de nos industries.
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prend alors les premières mesures pour encourager les ouvrières en dentelles et forme un jury composé des chefs des principales maisons de commerce et de plusieurs experts, pour l'appréciation des ouvrages qui lui seraient présentés. Elle offre dans ce but une première prime de six ducats, en ayant soin d'informer les dentellières disposées à concourir, qu'elles trouveraient à Cpuvet, à l'adresse qui leur était donnée, le même dessin et le même fil (1816). L'année suivante, Uranie Robert, des Combes du Locle, obtint la prime.
Il ne paraît pas que ce genre d'encouragement ait eu des résultats appréciables, car la Société garda le silence assez longtemps, et ce ne fut qu'en 1824 qu'elle se décida à proposer un nouveau prix de dix ducats pour le plus beau voile en dentelles de provenance neuchâteloise. Si elle n'obtint pas alors de réponse, c'est que sans doute les chances de concours semblaient trop incertaines. Deux ans après, nouvelle prime de dix louis pour la plus belle pièce avec point de Flandre ; un peu plus tard, une même prime au fabricant ou à l'ouvrière qui inventerait un nouveau point ou un nouveau fond en dentelles blanches de fil remplaçant le tulle. Ce point devait cependant réunir les conditions nécessaires à la dentelle : la solidité, la clarté, la régularité du fond, et différer des autres points connus; car moins il pourrait être imité par les machines et plus la découverte en serait utile.
On entrevoit ici les difficultés que rencontrait notre industrie et les coups qu'elle devait parer contre l'étranger. Aussi la Société d'Emulation chercha-t-elle à
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se rendre compte de la situation : elle entendit un mémoire de M. de Montmollin sur la fabrique de Flandre et la nôtre, et demanda à M. Courvoisier, pasteur à Couvet, des informations précises sur l'état des choses au Val-de-Travers. Ce ne fut pas sans inquiétude qu'elle apprit que la fabrication, qui jusqu'alors avait occupé tant de personnes, tombait par l'action rapide des machines introduites dans les autres centres industriels. Le seul remède à la détresse semblait ne se trouver que dans la découverte d'un point inimitable par les métiers mécaniques.
En 1829, onze points qui avaient la prétention d'être nouveaux sont envoyés à la Société et soumis aux experts du Val-de-Travers; mais la plupart des échantillons ne parurent dignes d'aucune attention; il n'y avait ni habileté, ni invention dans le travail, ou, si l'on y apercevait par-ci par-là quelques traces d'art, on y retrouvait trop des points déjà connus, spécialement ceux de MaUnes, mêlés à des combinaisons, ouvrage capricieux du hasard. Il en était un cependant sur lequel les experts portaient un jugement différent : nouveau fond, difficile et même impossible à imiter au moyen des machines, mais qui ne pouvait toutefois remplacer le tulle, n'en ayant ni l'élégance, ni la clarté, quoique tout aussi solide. Il différait enfin, par sa nature et la combinaison du travail ou l'entrelacement des fils, des points déjà connus. L'inventeur de cet ouvrage remarquable était Louis-Sylvain Py, de Travers, domicilié alors à Brot-Dessus, et ouvrier maçon. Py obtint une prime de trois louis.
En 1830, quatorze échantillons parvinrent encore à la Société et furent soumis au jugement de trois fabricants et de deux ouvrières. Exécutés avec précipitation et par des personnes plus distinguées par leur bonne volonté que par leurs talents, ces points sont déclarés anciens et sans aucun mérite nouveau d'invention. On remarquait à cette occasion que plusieurs venaient du Puy, département de la Haute-Loire, où il existait une fabrique inférieure à la nôtre, mais qui nous faisait beaucoup de tort, à cause du bas prix de ses produits.
Les experts prononcèrent alors un jugement général, qui mérite d^être noté : un nouveau point, disaient-ils, fût-il trouvé pour notre industrie, ce qui paraît incertain après tant d'essais inutiles, il n'en résulterait aucun avantage, car on ne pourrait l'établir au même prix que les points déjà existants. Il n'y a plus, selon eux, qu'un seul moyen de relever notre fabrique de dentelles, c'est de varier sans cesse les dessins; mais on ne connaît dans le pays aucun dessinateur habile, et tant qu'il ne s'en élèvera pas quelques-uns, la fabrique devra rester constamment dans un état de malaise. Le talent le plus distingué que nous possédions en ce moment était celui de Mélanie Matthey, demeurant au Crozot, ri ère le Locle. Cette femmeartiste ne pouvait suffire aux demandes qui lui étaient faites, et la fabrique de dentelles lui avait les plus grandes obligations.
Aujourd'hui, le travail de la dentelle parmi nous n'est représenté, dit-on, que par des ouvrières sexagé-