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DENTELLES ET TOILES PEINTES

nufacture à la Poissine, près de Cortaillod, en 1726, et en juillet 1734, il lui fut accordé au Bied, àrextrémité des allées de Colombier, un premier accensement de trois poses, augmenté d'un second en 1739. Dans le même temps, il fondait un autre établissement au port de Cressier, sous la direction d'un des fils Labran. Quant à Josué, connu surtout sous le nom de l'ancien Labran, cédant aux pressantes sollicitations de Deluze, il quitta le Val-de-Ruz et vint s'associer à l'entreprise du Bied.

Ce sont là les origines de nos fabriques de toiles peintes; ces premières manufactures prospérèrent si rapidement, que de 1748 à 1763 plusieurs autres prirent naissance à Couvet, à Saint-Biaise, à Marin, à la Borcarderie, au Petit-Cortaillod, à Boudry, aux Isles et à Grandchamp. Mais, il faut l'avouer, on éprouve quelque peine à ne pouvoir recueillir sur la plupart d'entre elles rien de complet, rien de saillant. Elles ont eu pourtant les unes et les autres leur place dans cette grande et opulente industrie des indiennes, et des jours de prospérité avant de disparaître.

On aimerait connaître d'une manière un peu précise les dates de ces établissements, les noms des premiers fondateurs et de leurs successeurs, l'étendue des affaires, leur durée, les améliorations successives et les progrès accomplis, la condition et le nombre de leurs ouvriers. Toutes les recherches et les informations prises aux sources qui semblent les meilleures n'aboutissent pas, et les renseignements obtenus sur le plus

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grand nombre sont si rares et si incertains, qu'il n'est plus possible d'en écrire l'histoire la plus abrégée. Leurs livres de commerce ont disparu en grand nombre dans l'inexorable papeterie de Serrières, et les traditions de famille ne remontent guère au delà des dernières années de leur existence.

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L'affaire Gaudot

par

Georges de Pury

Lorsqu'il écrivit ce récit de la tragique affaire Gaudot, notre ami Georges de Pury, âgé de 20 ans, était étudiant à l'Académie. Un assassinat politique à Neuchdteî en 1768, tel est le titre sous lequel parut en 1875, dans le Musée neuchdtelois , cette étude qui annonçait, avec un jugement ferme et pondéré, un sens très vif des recherches historiques et un vrai talent d'exposition. Ceux qui ont connu Georges de Pury ne doutent pas qu'il n'eût très rapidement pris place dans l'élite intellectuelle de sa patrie, si une longue maladie, supportée avec une résignation admirable, ne l'avait enlevé, en 1878, à ses parents, à ses amis, à ses chères études. Nous sommes heureux de rendre hommage à ce camarade si regretté, en donnant quelques extraits de son étude, dans ce recueil consacré à l'histoire du pays qu'il aimait.

Quiconque connaît un peu la ville de Neuchâtel aura remarqué dans la Grand'rue une maison de modeste apparence, d'aspect morne et mélancolique. Ni ses trois étages sur rez-de-chaussée, ni sa façade percée de nombreuses fenêtres ne lui vaudraient un

regard du passant, si son enseigne ne commandait Tattention : c'est un sauvage, armé d'un énorme gourdin et revêtu d'un costume des plus primitifs, auquel ne manquent ni les teintes olivâtres, ni les peaux de bêtes pittoresquement attachées ^

C'est dans cette maison que, il y a un siècle environ, Claude Gaudot périt assassiné dans une émeute populaire; c'est là qu'un des premiers magistrats du pays, après s'être vu en butte aux injures les plus ignominieuses, aux traitements les plus barbares, tomba sous les balles de ses soi-disant défenseurs, et cela non point dans un guet-apens, au coin d'une rue, un soir, mais dans sa propre maison livrée au pillage et saccagée par les bourgeois après deux jours de luttes, sans que les magistrats aient rien fait pour prévenir ou atténuer ces déplorables événements. C'est l'histoire de ce triste épisode que je voudrais essayer de retracer aujourd'hui....

De toute ancienneté la coutume réglait dans le pays de Neuchâtel la manière en laquelle le prince percevait ses revenus. Chaque année, à pareille époque, le Conseil d'Etat fixait le prix officiel des grains et des vins; le premier avait nom Vabri^ le second la vente. Cette manière de procéder avait, paraît-il, ses avantages et sts inconvénients, et les revenus du prince se trouvaient dans un état de déplorable fluctuation.

' Cette maison porte k N" 10 de la Grand'rue. 11 y a toujours l'enseigne de cabaret, mais elle ne représente plus un sauvage.

Ph. G.

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Désireux de mettre un terme à cet état de choses, le roi, — c'était alors Frédéric II (1740-1786), — sur la proposition du conseiller Rhode, rendit un décret qui mettait à ferme les revenus de l'Etat pour un prix fixe payable chaque année. La cour de Berlin, trouvant qu'à la suite de ce changement la vente et l'abri avaient perdu de leur importance, résolut de les supprimer; mais sur les remontrances du Conseil d'Etat on transigea, et l'abri seul fut aboli; ceci se passait en 1746-.

Le peuple ne saisit point tout d'abord les inconvénients du nouveau système, mais, lorsqu'on vit chaque printemps les receveurs fixer arbitrairement l'abri, partout des plaintes s'élevèrent, si bien qu'en 1756, l'ensemble des corps et communautés du pays s'adressèrent au roi pour réclamer contre ce changement, qui portait, selon eux, atteinte à leurs privilèges. Le roi restant sourd à leurs remontrances, le mécontentement s'accrut, et comme, en 1766, le bail des recettes touchait à son terme, personne ne voulut se présenter aux enchères; les Quatre-Ministraux allèrent même jusqu'à défendre à l'éditeur de la Feuille d'avis d'en imprimer l'annonce.

En présence de cette audace incroyable, la cour de Berlin jugea nécessaire d'envoyer à Neuchâtel deux commissaires, Colomb et de Derschau, personnages assez peu connus, qui ne réussirent point à calmer les esprits. La lutte s'engagea sur cette malheureuse question de l'abolition des fermes; cependant, après une tumultueuse séance du Conseil d'Etat, les recettes furent affermées.

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C'est ici que commence le second acte du drame; la Bourgeoisie de Neuchâtel va paraître comme principal personnage. Que s'était-il donc passé? Derschau, mettant en pratique la vieille maxime « diviser pour régner, » résolut de s'en prendre à la ville seule, et dans ce but il présenta au Sénat de Berne une série de huit griefs, les uns concernant le pays tout entier, les autres la ville de Neuchâtel.

La Bourgeoisie, pour ne point séparer sa cause de celle du reste du pays, résolut de plaider les seconds seulement ; mais Berne la condamna sur tous les points, et Derschau l'obligea à se soumettre par la menace d'une occupation armée. Gaudot, auquel le roi était en grande partie redevable de ce succès, choisit ce moment pour revenir à Neuchâtel; le peuple, irrité au plus haut degré et décidé dès longtemps à s'en prendre à celui qu'il regardait comme un renégat et un traître, l'assassina après deux jours de tumulte.

Trouvant que les poursuites contre les meurtriers n'étaient point menées assez vigoureusement, Derschau demanda et obtint l'occupation de Neuchâtel par les troupes des quatre cantons alliés.

Après ces tristes événements, il s'éleva comme un souffle d'apaisement; le baron de Lentulus, nouveau gouverneur, désirait ardemment ramener la paix ; patricien bernois et homme de talent qui avait fait ses preuves dans les armées du Grand-Frédéric, il avait promptement compris la situation ; aussi, comme on connaissait ses sentiments, un accueil enthousiaste lui fut fait lorsqu'il entra à Neuchâtel le 27 août 1768.

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Peu après son installation, un plan de pacification fut rédigé, soumis aux Bourgeoisies et accepté par elles; l'abri fut rétabli : le peuple avait donc obtenu gain de cause.

Ici se pose une question : comment le caractère des Neuchâtelois , qui semble d'ordinaire plutôt doux et paisible qu'emporté et violent, subit-il un si complet changement? Question curieuse et pourtant facilement résolue par une étude des événements et des mœurs du temps.

A l'aurore du xviii™^ siècle, le pays de Neuchâtel était en quête d'un souverain; les offres ne manquaient point, il en venait de tous côtés, de France et d'Allemagne, et ces monarques en espérance, princes ou comtes, riches ou pauvres, s'empressèrent d'envoyer à Neuchâtel leurs vieux parchemins jaunis, qui devaient, semblait-il, leur procurer monts et merveilles ; tout cela était bel et bon; mieux valait peut-être encore l'argent qu'ils jetaient à pleines mains: époque de joie et de liesse pour le peuple, pour les grands surtout, qui s'attribuaient un peu la part du Hon. Flattés, caressés, ils en vinrent à prendre une haute idée de leur petite importance et n'eussent pas mieux demandé que de jouer aux potentats. Tranchant des grands seigneurs, quelque parti qu'ils embrassassent, ils le faisaient hautement, fièrement, avec une confiance entière en leur force; mettant dans la manifestation de leurs opinions bonnes ou mauvaises une violence excessive, toujours emportés, ils méritèrent

peut-être le jugement sévère que porte sur eux Milord Maréchal : « Les têtes des Neuchâtelois sont trop chaudes et trop changeantes; ils se familiariseront avec ridée d'assassinat. // faut donner un bon coup de fusil ^ se dit communément parmi eux; du dire au faire, il n'y a qu'un pas. » C'est surtout dans la question des fermes que cette tendance s'affiche le plus ouvertement.

Comme nous le verrons plus loin, il est assez difficile de condamner de prime abord l'une ou l'autre des parties en cause : les Neuchâtelois croyaient leurs franchises violées, et cette idée suffisait pour les mettre en fureur; c'était, si vous le voulez, un mot, un fantôme, un prétexte, mais d'une grande puissance ; c'était un ressort que l'on faisait jouer, mais une fois lâché on ne l'arrêtait plus, et malheur à ceux qui osaient lui résister.

Si le reste du pays demeurait assez indifférent, il n'en était point de même de la ville de Neuchâtel, où tous étaient unis pour la même cause : les grands, forts de l'union du peuple, virent sans cesse croître leur influence, tandis que les défenseurs du roi perdaient toute popularité. Ce ne fut point sans doute l'œuvre d'un jour, mais plutôt le résultat d'une série de mesures inintelligentes décrétées par deux hommes alors à la tête du pays, le vice-gouverneur Michel, un incapable en politique, et de Derschau, un Allemand qui, se croyant sur terre prussienne, donnait libre cours à sa fierté et à sa morgue. Vouloir humilier les Neuchâtelois en refusant tout compromis, c'était faire

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preuve d'un manque de tact absolu. Comment croire qu'ils courberaient la tête, cqs hommes, fils de ceux dont on avait mendié les suffrages cinquante ans auparavant? Après avoir inculqué à leurs pères, à force de flatteries et de promesses, l'idée de leur valeur, comment penser qu'il ne resterait plus à leurs fils au moins un souvenir de cette époque et que leur caractère n'en

garderait pas quelques traces?

L'irritation s'accrut encore lorsqu'on vit Gaudot, un Neuchdtelois, défendre à Berne les droits du roi ; l'idée d'une sainte lutte, d'un combat pour la justice et la liberté, enflamma tout ce peuple atteint à la fois dans ses droits et dans ses biens. Le moment vint où l'on put prévoir une explosion : des idées de vengeance avaient pénétré dans toutes les classes de la population, c'était l'unique objet de toutes les pensées, de toutes les conversations ; d'avance on avait désigné Gaudot comme bouc émissaire, et chacun se représentait à sa manière la vengeance qu'il fallait en tirer; victime offerte aux colères du peuple, sur sa tombe seulement la paix pouvait se rétablir.

Au retour de l'avocat général, les enfants commencèrent; chacun applaudit, et bientôt tout le peuple s'en mêla; les troupes levées pour protéger Gaudot firent cause commune avec les assaillants et se distinguèrent par leur acharnement ; les magistrats négligèrent volontairement de prendre les mesures que dictait la prudence la plus élémentaire, et l'émeute étant commencée, on résolut d'en finir. Les portes sont enfoncées, le peuple s'enivre dans la cave, sa fureur aug-

mente, il crie : «Tue! tue! » et mettant ces paroles en pratique, se souille volontairement d'un crime commis avec des circonstances atroces.

Et maintenant, s'il fallait porter un jugement sur ces événements, nous ne pourrions en vérité refuser au peuple le bénéfice des circonstances atténuantes; sans vouloir prétendre qu'il fût en état de légitime défense, certes les provocations n'avaient point manqué, la cause pour laquelle il s'agitait était à ses yeux la seule juste, la seule bonne, quiconque osait soutenir le contraire était un traître, et « Mort aux traîtres ! » tel a été bien souvent le cri de ralliement des peuples comme des armées

Neuchâtelois pur sang, Claude Gaudot avait été baptisé le 9 décembre 1713. Son enfance, sa jeunesse, sa vie presque tout entière sont demeurées dans une profonde obscurité, que nul jusqu'ici n'a cherché à pénétrer. Il apparaît soudain comme un brillant météore, captive un instant l'attention, puis tombe à la veille d'atteindre le pouvoir qu'il rêvait

C'est en 1748 qu'il fut nommé avocat général^, poste assez élevé, mais précaire, en ce sens que celui qui l'occupait pouvait en tout temps être révoqué par le roi. Nous le retrouvons en 1754 établi comme avocat à Neuchâtel, et contraint de plaider pour un particulier qui ne trouvait personne pour se charger de sa

^ Fonctionnaire chargé de défendre les intérêts du roi, pour lequel il plaidait comme partie publique.

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cause. Gaudot fut dix-huit ans sans faire parler de lui : les circonstances étaient peu favorables, le théâtre de ses exploits très restreint n'avait guère chance de s'étendre, lorsqu'en 1767 les différends avec le roi entrèrent soudain dans une période aiguë. Gaudot jugea qu'il était temps pour lui d'entrer en scène : nous le voyons pérorer à l'assemblée des notables en février 1767 et rédiger la réponse au rescrit royal du 4 janvier de la même année.

Voici ce qu'il écrivait à cette époque : « Lorsque la ville a demandé le rétablissement de l'abri et de la vente, et le redressement des autres abus, elle a plus particulièrement considéré que ce droit étant très ancien et fondé sur une possession immémoriale, il était du plus grand danger pour le pays d'en souffrir l'abolition. » Notons en passant cette dernière phrase : est-il possible de défendre plus entièrement, plus exclusivement les droits du peuple ? L'auteur des Lettres au cousin David ^ prétend que ce beau zèle dura trois jours, pendant lesquels Gaudot s'écriait sans cesse : «Si la Bourgeoisie a besoin d'une plume et d'un avocat à Berne, je suis à son service. »

C'est sans doute de cette époque que date un portrait placé aujourd'hui dans la bibliothèque publique de Neuchâtel. Le costume de la dernière élégance est comme un pâle reflet des brillantes modes de l'époque : celui qui le portait n'avait point sans doute abdiqué

^Abraham de Pury (1727 -1807), lieutenant-colonel et conseiller d'Etat, ami de Rousseau (voir p. 142) et l'un des plus violents adversaires de Gaudot.

toute coquetterie; rien n'y manque : habit de soie bleue, gilet de couleur foncée, d'où sort un élégant jabot; des manchettes en fine batiste nous laissent entrevoir un homme d'un goût assez délicat, assez raffiné, ayant surtout horreur du vulgaire, du grossier, de la « canaille, » comme il dira lui-même. La tête fixe immédiatement l'attention, sans barbe, d'une beauté calme, grave, sereine, les grandes luttes n'ont pas encore passé par là et ne sont point venues y imprimer des rides précoces. L'impression première n'est cependant point satisfaisante : il y a dans la lèvre je ne sais quoi de fier, de dédaigneux ; l'œil d'un bleu foncé admirable laisse deviner une forte intelligence; ajoutez à cela un nez aquilin, un teint clair et des cheveux poudrés : tel était alors l'avocat général.

Gaudot sentit bientôt que la cause du peuple ofirait à son défenseur beaucoup d'honneur et peu de profit ; il tourne alors ses regards vers le roi, auquel il écrit une lettre, chef-d'œuvre de flatterie et d'adulation.... Il offre au roi ses services en lui disant qu'à Neuchâtel il est trahi par les grandes familles, qui, pour ne pas perdre leur popularité, sont forcées de faire cause commune avec le peuple, tandis que lui, Gaudot, pourra défendre sans arrière -pensée les intérêts du roi.

Ce dernier agréa naturellement ses services, car ils étaient rares à Neuchâtel ceux qui vendaient leurs principes et leurs convictions. Mais en agissant ainsi, Gaudot amassa sur sa tête bien des haines ; le peuple ne pardonnait point sa défection à l'homme sur lequel

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il avait cru pouvoir compter. L'irritation était si grande à Neuchâtel, qu'on s'en prenait même aux parents de Gaudot. « Un jour, dit l'auteur des Lettres au cousin David j on mit dans la fontaine de la Grand'rue un certain neveu de l'avocat général ^ ; mais, par malheur, il était si léger qu'on ne put jamais le faire aller au fond. »

Gaudot s'empressa de se rendre à Berne, où le roi le chargea de défendre ses intérêts dans le procès qu'il soutenait contre la Bourgeoisie de Neuchâtel. Ce fut probablement à ce moment que l'avocat général épousa M"^ Euphrosine Wyss, patricienne bernoise très distinguée, personne de tête et qui avait reçu une forte éducation. Très énergique, elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour sauver son mari. Ne craignant ni les dangers, ni les insultes d'une populace en délire, elle eût péri en défendant Gaudot, si ses amis ne l'avaient entraînée hors du tumulte.

L'avocat général dut bientôt s'attaquer à une besogne plus sérieuse, car les intérêts du roi réclamaient un vaillant champion; sans cesse sur la brèche, rien ne lui coûta ; il écrivit successivement des informations, des adjonctions, des démonstrations, puis des mémoires servant à détailler les droits du roi, et une foule de pièces de tout genre qu'il serait superflu d'énumérer et qu'il remplissait « d'épithètes et de qualifications outrageantes pour ses concitoyens. »

On accusait Gaudot d'avoir engagé le plénipoten-

Josué Favarger.

tiaire royal à diriger ses griefs contre la seule Bourgeoisie de Neuchâtel, d'avoir dressé une liste de frais énormes qui fut un sujet de ruine pour la ville. Quoi qu'il en soit, Gaudot acquit une influence très considérable sur l'esprit de Derschau et de Michel, et si le roi gagna son procès, ce fut en grande partie à lui qu'il le dut. Les pièces dont nous avons parlé témoignent de son intelligence, de son activité ; son style est clair, net, concluant, sans couleur cependant, cherchant à convaincre plutôt qu'à éblouir, vrai style judiciaire, en un mot.

Pendant ce temps, la colère du peuple grondait toujours : « le traître, le diable, le vendeur de franchises, » telles sont les épithètes dont on l'accable à l'envi et qui reviennent à chaque page dans les écrits du temps. Un jour pourtant, un seul, l'avocat général hésita et provoqua à Walperschwyl, village bernois, une conférence dans le but de tout pacifier : ses démarches aboutirent à un insuccès complet, et dès ce moment il persévéra dans sa ligne de conduite.

Le roi, qui reconnaissait ses services, résolut de les récompenser et le nomma successivement procureur général et receveur des lods ^, deux fonctions importantes dont il dépouillait, le cœur léger, son cousin Samuel Meuron, et cela au mépris du cinquième des Articles-généraux.

* Le procureur général était l'homme essentiel du prince, il n'était aucune partie de l'administration qu'il ne fût appelé à surveiller, tantôt traçant des routes, tantôt examinant des comptes. Il avait sans cesse à veiller aux intérêts du souverain.

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Mais parlez-lui donc de scrupules! A Berne, il marche la tête haute, et l'auteur des Lettres au cousin David raille avec gaîté son orgueil ; il l'appelle tantôt la petite Eminence, tantôt le vice-vice-gouverneur ; « voilà bien des vices dans le pays, s'écrie-t-il ; comment feront les ministres pour mettre ce vice dans leurs prières ? »

Gaudot se fâchait tout rouge et esquissait des réponses assez plates, qui augmentaient encore l'irritation du peuple. Elle était arrivée à son paroxysme, lorsqu'on apprit que le procureur-général allait venir à Neuchâtel pour entrer en possession de ses nouvelles dignités. Sa femme était déjà dans sa maison, et les bandes d'enfants qui passaient la saluaient de leurs huées en criant : « Voilà la femme du diable ! » Les Quatre-Ministraux, non moins irrités que les autres, s'empressèrent de faire distribuer des armes au peuple et d'interdire de donner un refuge à Gaudot pendant son séjour à Neuchâtel. Les billets menaçants n'avaient pas manqué à l'avocat général, mais il lui tardait de voir, comme il le disait lui-même, cette canaille venir se prosterner à ses pieds. Ni les avertissements de ses amis, ni les instances de Derschau ne réussirent à l'en dissuader ; il se mêlait aussi comme un certain orgueil, un certain sentiment de bravade à sa décision ; il répondait sans cesse « qu'il ne craignait rien, qu'il n'avait pas peur, qu'il était comme l'empereur Tibère, qu'il s'embarrassait peu d'être aimé, pourvu qu'il fût craint. » Ces fières paroles, rapportées à Neuchâtel, augmentaient encore l'excitation et la haine du peuple. Mais

Gaudot n'était point homme à reculer pour si peu, et le dimanche 24 avril 1/68, il arrive à Neuchâtel vers cinq heures du soir. Derschau, son compagnon de route, s'empressa de lui offrir un logis au Château : Gaudot refusa cette dernière planche de salut, se jetant ainsi de gaîté de cœur au-devant du sort qui l'attendait.

Gaudot descendit de voiture près de l'hôtel du Faucon ; cette auberge, propriété de la ville, était appelée précédemment l'Aigle-Noir et venait de changer son nom. Notre avocat, désireux de revoir sa femme, franchissait d'un pas rapide la faible distance qui le séparait de sa demeure, quand soudain une jeune fille qui passait se mit à l'injurier violemment ; sans trop y prendre garde, il entra dans sa maison et referma la porte derrière lui. Peu après, quelques enfants commencèrent à s'attrouper et cherchèrent à enfoncer la porte de la maison à coups de pierres, tout en arrachant la poignée de la sonnette, en criant des paroles indécentes et jetant des immondices; un borgne, le petit Marra ^ se faisait remarquer par sa violence et ses propos emportés. Peu à peu leur nombre s'accrut, des domestiques, des vignerons, des femmes et des filles se joignirent à eux, et chacun d'exciter les enfants. M. Meuron (un jeune homme long de taille) criait à haute voix : « Ah! si j'étais un bouebe, je ferais

^ C'était un frère cadet de Jean-Pau] Marat, et non le célèbre Marat lui-même, comme le rapporte Fauche-Borel dans ses Mémoires (voir plus loin l'extrait que nous donnons de cet ouvrage). Ph. G.

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la chose autrement, je lancerais des pierres contre les fenêtres. » Ces discours furent du goût de Jean, garçon charpentier, Pierre Hugli, Emmanuel Schmidt et de plusieurs Messieurs, qui, mettant le conseil en pratique, commencèrent à briser force carreaux à coups de pierres.

A l'ouïe de ce tumulte, Gaudot descend l'épée à la main en menaçant les enfants, mais sans succès ; forcé de rentrer chez lui, il écrivit à M. Pettavel, maîtrebourgeois en chef, un billet dans lequel il l'avertissait du tumulte excité devant sa maison, et de la résolution où il était de se servir de ses armes si l'on n'y mettait ordre.

Ce billet fut remis par un valet au maire Petitpierre *, qui montait au Château. Au même moment ce dernier fut rejoint par M. de Raventz, secrétaire de Derschau, qui lui demanda de se rendre auprès de son maître. Le maire obéit à cet ordre, et Derschau le chargea de requérir MM. les Quatre-Ministraux de donner incessamment les ordres les plus efficaces pour faire cesser ce désordre. Petitpierre trouva les Quatre-Ministraux occupés à délibérer et leur adressa la sommation de Son Excellence. Ils décidèrent alors de se rendre tous ensemble sur la place pour chercher à rétablir l'ordre. Arrivés devant la maison de Gaudot, « chacun de ces messieurs allait de personne en personne, les priant

^ Samuel Petitpierre, né en 171 3, maire de Neuchdtel et conseiller d'Etat, joue dans toute cette affaire un rôle important: seul parmi les magistrats, il chercha réellement à défendre Gaudot; il fut chargé d'instruire la procédure.

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de se retirer », mais naturellement sans y mettre beaucoup de persuasion.

A ce moment, M. le maître-bourgeois Pettavel demanda à M. Petitpierre de se rendre auprès de Gaudot pour le supplier de ne point tirer comme il l'avait annoncé. Laissons maintenant parler un peu M. le maire en son rapport :

Je lui répondis, raconte Petitpierre : Monsieur, je vais y pourvoir, — et allant dans la maison je m'avançai vers la porte, et voyant qu'un panneau de la dite porte était enfoncé, je demandai par cette ouverture qu'on vînt m'ouvrir; on vint effectivement m'ouvrir la porte, et dans cet instant, une personne que je ne vis qu'en passant, sans la connaître, à cause de l'obscurité, sortit précipitamment de la maison, et d'abord derrière moi un bruit confus, qui fut suivi du cri général : « Aux armes! aux armes! » Dans cet instant une personne cria derrière moi : « Monsieur le maire, n'entrez pas et ne vous enfermez pas dans la maison. » Je fus, sur ce discours, saisi sous les bras et on me fit marcher fort vite jusqu'au bout de la rue. Et là je vis que j'avais été conduit de la sorte par le grand sautier Samuel Convert et mon valet.

Tel est le récit du maire de Neuchâtel dans toute sa simplicité et sa naïveté. Disons maintenant quelques mots du mystérieux personnage qu'il nous fait entrevoir. C'était M. de Ziethen, officier prussien en séjour à Neuchâtel. Epouvanté de ce tumulte, il sortit de la maison Gaudot, la canne levée, mais à l'instant elle lui fut arrachée, et comme il cherchait à tirer son épée, ce mouvement augmenta encore l'irritation du peuple, et

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divers jeunes messieurs le frappèrent de coups d'épée et de canne, dételle sorte que son chapeau fut presque mis en pièces, et l'on entendait dans le lointain les maîtres-bourgeois qui criaient en se frottant les mains : « Point de mal, point de mal ! » Le malheureux s'enfuit à toutes jambes et alla se réfugier dans une maison voisine. Les magistrats, sentant qu'il serait dangereux de s'en prendre à un sujet prussien, ordonnèrent i quelques bourgeois armés de le faire sortir de son refuge et de l'escorter jusque chez lui, ordre qui fut promptement exécuté. Déjà le lendemain Ziethen s'empressait de « quitter ce pays de sauvages, » et s'en allait dîner à Thielle.

Après cet incident, la tranquillité parut se rétablir; les magistrats retournèrent sous l'Hôtel de ville et décidèrent de lever pour la nuit une garde bourgeoise. Les grenadiers dont il s'agissait firent d'abord mine de refuser ; réunis sous la tour de Diesse, ils offrirent de se borner à garder les avenues de la maison, afin d'éviter les malheurs qui pourraient résulter de leur marche contre la populace. Ces offres furent acceptées, et le succès couronna leurs efforts, témoin Samuel Bonvespre, aide-major, qui dit dans sa déposition : « Je fis retirer le monde, sans en avoir connu aucun, tant j'étais content d'y avoir réussi. »

Pendant que Bonvespre se livrait à sa joie démesurée, le maître-bourgeois en chef avait averti le vicegouverneur des mesures prises, « puis on eut soin de donner incessamment avis à Leurs Excellences de Berne de ce qui venait d'arriver. »

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Durant cette première journée, le peuple avait été vivement excité, surtout en voyant l'apathie des magistrats et la complicité des grenadiers ; les mauvaises passions étaient déchaînées, et il devenait de plus en plus difficile de les réprimer.

Le lundi 25 avril devait voir le dénouement du drame. A quatre heures du matin, comme la ville semblait tranquille, on décida de Hcencier la garde : mesure imprudente, mais sans grande portée, car les grenadiers faisaient cause commune avec le peuple.

Le vice-gouverneur envoya vers cinq heures un messager pour engager Gaudot à passer au Château, mais l'avocat général refusa, croyant probablement tout danger passé. Il s'était trompé, car, quelques instants plus tard, les attaques recommencèrent avec plus de violence que jamais. Un grand nombre de pierres furent jetées contre les fenêtres. Mais non contents de cela, les enfants, aux grands applaudissements de la foule, attachèrent à la porte d'entrée des immondices que les déposants qualifient du nom très énergique de charognes. Il y avait entre autres un chat crevé avec cette inscription : « Ce sera ton bouilli pour demain, » et plus tard les enfants y joignirent un coq qu'ils avaient tiré hors du Seyon ; ils le placèrent à côté du chat avec ces mots : « Ce sera ton dessert pour demain. » Prince le fou et le jeune Marra se distinguaient entre tous par leur acharnement. Ce dernier, après avoir crayonné sur la porte un gibet, écrivit au-dessous : « Voilà les armes de Gaudot. »

A sept heures du matin. M""* Gaudot, fatiguée de

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tout ce tintamarre, chercha à fermer un volet pour se procurer un peu de repos. La foule qui la vit s'écria aussitôt : « Venez voir la femme du diable! » et la digne moitié du menuisier Châtenay lui dit en lui faisant le poing : « Il est bien juste de vous faire du mal; votre mari nous en a assez fait ! »

M"''' Gaudot, ne se sentant pas en état de tenir tête à cette mégère, s'empressa de refermer la fenêtre et d'envoyer une servante pour jeter dans le Seyon les pierres tombées devant la maison. Vers huit heures, les attaques devinrent rrioins violentes, un calme relatif s'établit. Malheureusement, un peu plus tard, M. le capitaine Josué Gaudot voulut venir au secours de son frère, et, comme la foule ne s'ouvrait point sur son passage, il traita la populace de coquins, de canailles, puis tira son épée pour se faire jour. A cette vue, le peuple s'irrita; Favarger, ferblantier, cassa la canne du malheureux capitaine, qui fut bientôt désarmé ; Daniel Rolet et Henri Pury, deux hommes de bonne volonté qui se trouvaient là, le ramenèrent chez lui, mais sa perruque, un peu rousse pour ses cheveux blancs, resta sur le champ de bataille.

La fureur du peuple augmentait sans cesse ; à onze heures, il y avait vingt et une vitres cassées et plus de 400 personnes dans la rue. L'avocat général, effrayé, résolut de chercher à s'évader. Il se rendit avec sa femme chez M"*^ Judith Philippin, sa voisine ; le peuple l'ayant appris, s'empressa de se rendre vers cette maison, en demandant avec violence qu'on lui livrât Gaudot. M""^ Philippin, tout épouvantée du tumulte.

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siipplia les deux fugitifs de quitter sa maison; forcés de rentrer chez eux, ils passèrent par une petite fenêtre dont on écarta le barreau dessoudé. Aussitôt M™^ Philippin ouvrit au peuple les portes de sa maison ; quelques-uns des plus acharnés visitèrent ses armoires et ses alcôves en Tinjuriant. L'un d'entre eux, Jacot, « écumait comme un cheval, » dit-elle dans sa déposition; mais sûrs que l'oiseau avait changé de nid, ils la laissèrent enfin en repos.

Les magistrats, voyant que le tumulte croissait sans cesse, décidèrent de mettre de nouveau sur pied la compagnie des grenadiers. Triste rôle, en vérité, que le leur! Chargés de défendre Gaudot, ils furent les plus acharnés de ses adversaires; obligés de faire respecter l'ordre et la loi, ils semèrent partout le désordre et le tumulte ; nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en signaler des exemples dans le cours de ce récit. Ils avaient commencé par interdire à tous les habitants de recevoir Gaudot s'il voulait s'évader. Bons bourgeois, fort peu militaires, avec leurs habits bleus à parements et bavaroises rouges, ils avaient surtout horreur du danger. Citons l'exemple du grenadier Brandt, qui, entendant siffler les balles, demandait à son capitaine la permission d'aller rassurer son épouse inquiète, permission qui fut naturellement accordée.

Avant de raconter leurs faits et gestes, notons encore que vers une heure, Josué Favarger, neveu de l'avocat général, arrivait à Neuchâtel, et qu'en apprenant ce qui venait de se passer, il s'empressait d'aller à la rue des Chavannes demander à M. Kœnig la per-

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mission de traverser sa maison et son jardin pour entrer par derrière dans la maison Gaudot. Kœnig refusa, disant qu'il avait été défendu, de la part des Quatre-Ministraux, de donner asile ou passage. Favarger réussit cependant à pénétrer dans la maison de son oncle, qu'il trouva « seul avec sa tante et deux domestiques. »

A deux heures, Derschau écrivit à Gaudot qu'il venait de charger les Quatre-Ministraux de prendre toutes les mesures pour le conduire en sûreté, « ce qui nous fit croire, dit Favarger, qu'il y aurait au moins de leur part un ordre pubHé, en quoi nous fûmes trompés, n'en ayant point entendu. »

Les Quatre-Ministraux, de leur côté, sous la pression du vice-gouverneur, avisèrent aux moyens de sauver Gaudot et résolurent de procurer une voiture, qui conduirait l'avocat général en lieu sûr, et le maire fut chargé d'en faire venir une. Voyant qu'il ne réussissait pas, il s'adressa d'abord aux Quatre-Ministraux, qui feignirent de témoigner le plus grand empressement, mais revinrent bientôt, tout contrits, annoncer « que leurs ordres étaient inutiles, et que leur livrée même déclarait qu'elle quitterait leur service plutôt que de s'exposer à la fureur du peuple. »

Une heure plus tard, cependant, MM. les Quatre annoncèrent au maire qu'ils enverraient leur livrée dans la Grand'rue pour faciliter l'évasion , et lui demandèrent en même temps d'envoyer une voiture avec des livrées du gouverneur. Le maire courut au château, où le vice-gouverneur lui donna deux livrées

pour escorter la voiture et raccompagner à cheval ; mais à ce moment critique, le voiturier qu'on s'était procuré non sans peine, refusa de marcher, disant que « ni ses chevaux, ni sa voiture n'étaient en sûreté et que, de plus, on lui avait défendu de marcher. » C'était sans doute encore un tour de MM. les Quatre.

A l'ouïe de ces nouvelles, le gouverneur ordonna d'annoncer au voiturier qu'on répondait de tout, et fit requérir les Quatre- Ministraux « de concourir pour donner les ordres nécessaires au voiturier afin de le foire obéir. » Ceux-ci envoyèrent une livrée pour contraindre le récalcitrant, qui refusa net. Alors le maire et les Quatre-Ministraux se rendirent dans la maison du voiturier : il avait disparu, et ce ne fut point sans peine qu'on découvrit un de ses domestiques, Benedict Moser, auquel on ordonna d'atteler ses chevaux, en lui disant qu'on répondait de tout. Sur cette affirmation, le pauvre homme se décida à obéir, et le maire, au lieu d'accompagner la voiture, s'empressa de monter au château pour annoncer à Michel que tout allait bien.

Il rencontra à la Croix-du-Marché M. Meuron, capitaine de grenadiers; celui-ci lui annonça « qu'il allait faire battre la caisse pour attirer du monde sur la place et écarter ainsi le peuple de la maison Gaudot, ce qui faciliterait l'évasion. »

Meuron partagea sa troupe en deux divisions, qui firent force marches et contre-marches. La première rencontra M. le banneret Ostervald, qui la supplia de se rendre devant la maison Gaudot, mais sagement.

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lentement; eux $e remettent en marche et finissent par retrouver la deuxième division. Toutes deux, apprenant que le tumulte avait redoublé, se décident à venir occuper la Grand'rue. Voici ce qui s'était passé : le peuple, secrètement averti parles magistrats, n'avait point été dupe de ces fausses manœuvres; cependant la plupart, entraînés par l'attrait du fifre et du tambour, quittèrent un -instant la maison, et quelques grenadiers qu'on avait postés là restèrent seuls.

A l'arrivée de la voiture, le peuple, accouru de nouveau , s'empressa de la renverser. Un grenadier prend la bride du cheval, les deux frères Wittnauer, celui du Prébarreau et celui de Serrières, roulent des tonneaux et des paquets d'échalas, pendant que Legoux et Grûner, deux garçons perruquiers, coupent les traits des chevaux ; de son côté. Mercier, un autre perruquier, se servait de son fer à friser pour ôter la broche d'une roue.

La voiture venait d'être renversée lorsque arrivèrent les grenadiers, toujours trop tard, sans doute, ce qui n'empêcha pas, raconte gravement Félix-Henri Meuron, capitaine, « que la compagnie ayant les extrémités de la rue, se rangea des deux côtés sur deux rangs et réussit à dissiper le populaire. »

Déjà depuis quelques instants des cris répétés de « Au feu ! au feu! » se faisaient entendre. Croyait-on sincèrement à un incendie, ou n'était-ce qu'un prétexte tout trouvé pour apporter les échelles du feu ? Nous ne le savons; le prétexte était commode aussi pour ceux qu'on vit plus tard sur le théâtre du crime.

« On criait au feu dans la rue des Chavannes, s'écrie le témoin Hubler, et mon serment m'obligeait à aller où il brûlait. » Quoi qu'il en soit, en entendant ce cri sinistre, quelques citoyens de bonne volonté courent chercher les crochets et les échelles du feu dans le Werkhof, vaste hangar situé sur l'emplacement actuel du Grand Hôtel du Lac. Voyant que les clefs manquaient, les bourgeois enfoncent les portes, arrachent les cadenas, et chacun de s'aider à traîner les échelles devant la maison Gaudot, dont une foule furieuse cherchait toujours à enfoncer la porte. Les grenadiers augmentaient le désordre, et le sautier Convert criait en français de sa grosse voix : « Au nom de la Seigneurie, je vous ordonne de vous retirer, » tandis qu'en patois il disait à voix basse : « Fate per! » (Faites toujours !)

Ils firent tant et si bien que M"''^ Gaudot les suppliant de cesser « eut pour toute réponse une pierre horrible qui lui brisa le bras. » Elle se rendit alors derrière la maison pour demander grâce à une foule d'hommes placés sur le mur du jardin. Meuron et Deluze, deux grenadiers, lui répondirent qu'elle pouvait se retirer, mais qu'ils auraient la vie de Gaudot et de Favarger, qui accompagnait sa tante, ajoutant cependant que ce dernier pouvait l'aider à monter chez eux ^.

^ Un mot d'explication ne sera pas inutile pour ceux qui n'ont point visité la maison Gaudot. Entre la rue des Chavannes, le Neubourg et la Grand'rue, par conséquent aussi derrière la maison de l'avocat général, se trouvent quelques terrains occupés par des jardins ou des constructions en bois; ces jardins s'élèvent en terrasses depuis la Grand'rue à la rue des Chavannes.

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Lorsque nous fûmes en haut, raconte Favarger dans sa déposition, et qu'ils purent lui donner la main, je reçus un coup de pierre à la tête, qui me jeta bas; en même temps ils firent tomber un quartier de muraille qui m'aurait enfoncé dans le terrain s'il m'avait atteint ; m'étant relevé, je fus accompagné de plusieurs coups de pierres jusqu'à la maison.

La situation devenait de plus en plus critique pour les assiégés. Parmi les tapageurs, on remarquait Depierre, tourneur, Henrioud l'aîné, coutelier, Favarger, ferblantier, puis M. le conseiller Depierre, un des fils de M. Meuron, de la fabrique d'indiennes. Christ, marchand de fromages, tandis que le père Marra encourageait son fils. Mais tous deux s'en allèrent peu après, et l'un des témoins, David Landry, maçon, raconte « que le 25 [au soir, un jeune Marra lui dit, comme il portait ses outils au maréchal : « Dis donc, maçon, nous t'avons donné bien de l'ouvrage aux murailles derrière la maison Gaudot. »

Sept heures sonnaient, lorsque Daudy et Guerri réussirent à enfoncer la porte, et chacun de se précipiter dans la maison. Mais on avait compté sans la vaillance de Favarger, qui du haut du galetas « défendait la porte de la cave ^ en jetant du bois à brûler. » La foule dut reculer pour un instant, mais elle revint bientôt à la charge et finit par enfoncer qui la porte de la cave, qui celle du bas de l'escalier. La cave avait ses partisans, et chacun de s'élancer pour satisfaire sa

• Cette porte donne sur une cour intérieure de la maison.

soif; on enfonce les tonneaux, on casse le cou des bouteilles ; Daudy et Guerri jettent des bosses dans le Seyon. Comme la cave était pleine, quiconque avait bon cœur emportait dans la rue force bouteilles qu'on distribuait aux amis; jamais pareille liesse ne s'était vue, et le peuple de boire gratuitement devant l'auberge du Cerf, en raillant l'hôtelier.

D'autres, pendant ce temps, montaient l'escalier; ils trouvèrent là Favarger résolu à défendre son oncle. Soudain, il eut la brillante idée de leur dire : « Mon oncle n'y est pas. » Un coup de crosse sur la tête fut la réponse des assaillants. Favarger tomba à la renverse, et le peuple d'applaudir en criant : « Il est mort! »

Gaudot s'était réfugié au second étage. Aussi, sur le palier du premier, nouvelle bifurcation : les uns continuent leur ascension, tandis que d'autres pillent les appartements et jettent tout par la fenêtre. David Perrelet, qui était dans la foule devant la maison, vit jeter « une grande glace et pendule, dont il avait, dit-il, le cœur navré. » A peine cts meubles arrivaient-ils dans la rue, que Mercier, Bichet et Bourrier, trois garçons perruquiers, se mettaient à les briser. Mais du vin et des meubles n'étaient pas de nature à satisfaire la foule. Tant que Gaudot vivait, la besogne n'était pas achevée.

Comme nous l'avons vu, une troupe de ces forcenés montait l'escalier. Le moment était décisif. Gaudot commence par tirer sur les assaillants, puis se retire dans son poêle ou salon. Quelques hommes

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avaient été atteints. Depierre avait reçu un coup d'épée à la partie interne du bras, tandis que Frédéric Droz, « blessé au col d'un coup d'épée, » tomba si malheureusement entre la porte du second étage et la muraille, qu'il fut impossible de l'en retirer.

A la vue de ce cadavre, l'irritation des grenadiers ne connaît plus de bornes. Les uns cherchent à monter dans les maisons voisines pour tirer de là sur Gaudot; d'autres ont une idée quelque peu barbare, mais du moins très ingénieuse : des chambres du premier étage, ils entendaient sans cesse marcher audessus de leurs têtes, et chacun de lever son fusil et de percer le plafond à coups de balles. Les cartouches manquaient : Pury-Boyve, appelé dès lors Pury-Cartouche, se hâte d'en apporter dans son chapeau, et tous de tirer. « Lorsqu'on entendait des pas dans la chambre, raconte un des témoins, cela allait pif, paf ; nous avons tiraillé, que le plancher était survenu comme une poche percée. »

Il est difficile de se figurer un supplice plus horrible que celui de Gaudot : seul, enfermé entre quatre murs, il se croyait plus ou moins en sûreté, lorsque soudain il voit les balles jaillir du plancher, tomber ici, tomber là, et finir naturellement par l'atteindre lui-même. Blessé à la jambe, l'avocat général employa ce qui lui restait de forces à tirer sur la foule qui se trouvait dans la rue. C'est du moins ce que raconte M. Bonvespre, aide-major des grenadiers : « Voyant qu'à neuf heures tout était tranquille (!), j'invitai le capitaine à monter chez moi pour se rafraîchir, et j'entendis alors tirer

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dans la maison Gaudot. Je me rendis à mon poste et vis deux bras hors de la fenêtre du deuxième étage, tenant chacun un pistolet qui furent lâchés sur la garde. » Les grenadiers qui se trouvaient dans la rue, épouvantés par ces coups de feu et affolés par Todeur de la poudre, se collèrent contre les maisons afin de ménager leur précieuse vie.

C'était le commencement de la fin ; le peuple se précipitait en foule dans la maison; le galetas même fut fouillé, et c'est là que Hubler trouva Tépée de Favarger. Nous avons laissé ce malheureux sur l'escalier :

Je restai longtemps, raconte-t-il, hors d'état de me relever, et d'autres hommes montant me marchèrent dessus, et l'un ayant mis la main sur mon cordon de montre, je me relevai, et les ayant suivis à la porte de mon oncle, où ils faisaient violence, je voulus m'opposer, ce qui les fit me frapper de nouveau; je fus obligé de me retirer au galetas, d'où je réussis à m'échapper.

L'activité des magistrats pendant tout ce temps était réellement surprenante : M. le maître-bourgeois monta vers les sept heures du soir au Château, où il rendit compte de la situation à M. le vice-gouverneur, lui témoigna son regret et l'assura de nouveau de la vigilance de ses collègues. Environ vers les sept heures et demie, un membre de la magistrature se rendit devant la maison de M. l'avocat général, pour tâcher d'éloigner la populace ; mais ses soins furent inutiles, il fut

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obligé de céder au nombre et de se retirer. Il se rendit de là sur l'Hôtel de ville et fit son rapport de ce qu'il avait vu; les Quatre-Ministraux, alarmés et incertains sur le parti qu'il y avait à prendre dans une telle extrémité, firent d'abord donner avis à M. le vice-gouverneur de leur mauvais succès et « convoquent le conseil général pour prendre son avis. »

Pendant qu'on délibérait, le peuple achevait sa besogne : la porte du deuxième étage est arrachée et la foule arrive devant celle de Gaudot. Chacun de travailler à l'enfoncer. Jacot, horloger, et Vattel, de Peseux, s'arment de bûches, tandis que Jeanrenaud, déserteur prussien, frappait la porte à coups de hache. Aussitôt qu'il y eut une ouverture assez large. Depierre, grenadier, s'avance par la brèche, couchant en

joue M. l'avocat général du roi, en lui criant : « B ,

ne branle pas, il faut que je te brûle la cervelle ! »

Nous possédons un récit assez complet de ces tristes scènes; je lui laisse pour un instant la parole :

M. le dit avocat général était dans un coin de l'appartement, près les fenêtres, assis sur une chaise, les jambes sur deux guéridons, avec des châssis de chaises dont elles reposaient dessus, ce qui fit présumer qu'il était peut-être blessé par les décharges des mousquetaires, qu'on avait tirées depuis le plain-pied, dont les planches étaient criblées. M. l'avocat général répondant au grenadier avec les mains jointes sur l'estomac : « Au nom de Dieu, sauvez-moi la vie! >^ Mais le grenadier, continuant d'être dans son horrible faction, réitéra les mêmes termes ; à quoi l'avocat général, continuant, dit : « Du moins, en grâce, conduisez-moi

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au château, et ensuite faites de moi ce qu'il vous plaira. » Mais le factionnaire n'en était pas plus flexible, et quand la porte fut tout à fait abîmée, le dit grenadier tourna la tête du côté de la populace, dont l'allée était toute pleine : « Le voilà ! » Et dans ce moment il se fit une décharge contre M. Gaudot, avocat général, qui lui termina ses jours, ses bras s'étant levés, que ses mains frappèrent contre la paroi, et la tête pencha en poussant une couple de sanglots. »

Gaudot tomba en grimaçant ; à cette vue, un grenadier s'écrie : « B ! tu fais encore la grimace! »

Et aussitôt il lui enfonce sa baïonnette entre les deux yeux. « Tu as bien de la peine à mourir, » s'écrie un autre, et il lui casse sa crosse de fusil sur la tête. Comme Gaudot montrait encore les dents. Philippin lui donne un nouveau coup de crosse « pour les lui cacher ! »

Et après, se mirent à le traîner par la chambre, comme si c'eût été une charogne, en assouvissant leur rage, le chargeant de coups de pied, et un grenadier lui flétrissait les jambes à coups de fourreau de sabre, et ceux qui entraient le lendemain dans la chambre lui donnant des coups de poing sur le nez.

Mais le peuple n'était point encore satisfait. Ceux qui se trouvaient dans la rue demandaient à grands cris qu'on leur jetât Gaudot par les fenêtres. Le capitaine Meuron et l'aide- major Bonvespre disaient : « N'en faites rien ! » Les grenadiers, après avoir tenu une espèce de conseil, résolurent de remettre le ca-

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davre entre les mains du magistrat. Dès que le peuple apprit la mort de Gaudot, il se livra à une joie démesurée, toute la rue fut illuminée, les dames aux fenêtres « de claquer avec leurs mains. » Les assassins sortent de la maison, Schupach et Daudy avec des mains ensanglantées ; d'autres, en descendant, se vantaient de leur crime : « C'est moi qui ai donné le premier coup, » disait l'un ; et un autre de lui répondre en patois : « Tu en as menti, car je t'ai un peu poussé ; c'est moi qui l'ai attrapé le premier. » Les grenadiers, dans la rue, « applaudirent à sa mort par une décharge, des roulements de tambour et des éclats de cor de chasse. » Le peuple se répandit dans toutes les chambres, tirant des coups de fusil, cassant les meubles, enfonçant les armoires et buffets, jetant les lits par les fenêtres. « Enfin, M. Meuron, de laCroix-du-Marché, vint pour faire retirer le monde et plaça quelques sentinelles avec l'ordre de veiller le corps durant la nuit.»

Pendant que ces événements se passaient, les magistrats étaient au Château à expliquer longuement au vice -gouverneur combien l'évasion était difficile à effectuer à cause de la colère du peuple et des coups de feu tirés de la maison.

Ce fut pendant ce discours qu'arriva un domestique de M. le gouverneur, qui dit : « M. l'avocat général est mort, il a été tué à coups de fusil, et d'abord chacun s'est écrié : L'oiseau est bas, vive le roi ! » A cette nouvelle, M. le gouverneur dit à ces messieurs : « Voilà un événement terrible et dont les suites ne

peuvent qu'être bien fâcheuses pour vous; je n'ai d'autre parti à prendre que de vous requérir de prendre toutes les précautions possibles, afin d'éviter que ce malheur n'ait encore quelque suite funeste qui rendrait votre situation encore plus malheureuse, et vous m'informerez de tout ce qui pourrait se passer. » Après quoi ces messieurs se retirèrent.

M"'*= Gaudot fut conduite par les grenadiers dans la maison d'un cordonnier nommé Boner, et de là chez M'"*= Kœnig, qui veilla avec elle toute la nuit.

Le drame était terminé, et le peuple avait achevé son œuvre. A la justice de faire la sienne.

Le 26 avril, le commissaire général Rougemont, l'un des plus proches parents du défunt, s'étant en vain adressé à plusieurs ouvriers pour leur demander un cercueil, fut obligé de « réclamer l'autorité du magistrat, qui donna l'ordre à Jean Loup, charpentier de la ville, de se mettre à l'œuvre tout de suite, et de fournir le dit cercueil. » Il n'y eut pas jusqu'aux fossoyeurs qui firent des difficultés pour creuser la fosse et transporter le défunt à sa dernière demeure; et le magistrat fut encore obligé d'interposer son autorité pour les forcer à obéir.

Le mercredi 27 avril, vers les six heures du soir, Gaudot fut enseveli dans le cimetière de la ville sans cérémonie et sans cortège ; on ne sonna point la cloche et on ne fit aucune oraison funèbre. MM. les Quatre- Ministraux mirent sur pied une garde de vingt bourgeois armés pour escorter le cercueil et pour éviter

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tout désordre ; ils désignèrent en outre deux de leurs collègues pour assister à la cérémonie. « Trois de ses plus proches parents suivirent seuls le corps pour le déposer en terre ; ce fut là tout son cortège. »

.... Le peuple était persuadé qu'en assassinant Gaudot, il sauvait ses franchises : « On perdrait sa vie pour sauver ses franchises ! Nous avons tué le vendeur de franchises ! » tels sont les cris qu'on entendait partout. Aussi, les jours qui suivirent le crime, on pouvait, selon l'expression d'un témoin, « remarquer chez tout le monde, riches et pauvres, jeunes et vieux, le contentement le plus marqué. » De là ces vanteries que nous avons relevées, de là aussi ces expressions de mépris répandues dans tout le pays contre Gaudot : « L'âme de Gaudot est au diable ! » s'écriait Wittnauer. « On a tué le crapaud, » disait Philippin. De là aussi cette longue sécurité pour les meurtriers, qui furent presque un mois sans quitter le pays.

Les écrits du temps ne font point mention de ces regrets subits, de ces cris de conscience; au contraire, ils en sont bien plutôt à tirer des enseignements moraux :

Il est à remarquer, dit l'un d'entre eux, que le jour de sa mort fut le 25 avril, jour où Berne menaçait de faire piller pendant deux heures Neuchâtel si le magistrat n'acceptait pas sa sentence, ce qui aurait fait plaisir à ce traître : au lieu de cela, il vit sa maison pillée,... et ensuite lui-même tué. De plus, il devait être installé avec pompe le 27 avril dans ses nou-

velles dignités, et ce jour-là fut celui de son enterrement.... Que tout traître à sa patrie périsse ainsi, si cet exemple ne lui apprend pas constamment à aimer le sol qui l'a vu naître ^

• Si nous terminons nos extraits sur cette citation, nous n'entendons point, on le conçoit, en adopter la conclusion. — On peut lire, dans la tin de l'étude de M. Georges de Pury (Musée tienchàtelots, janvier 1876), comment fut instruit le procès des coupables. 11 nous suffit d'avoir emprunté à son récit les détails les plus dramatiques sur l'assassinat de Ciaudot, — un des rares épisodes sanglants de l'histoire neuchâteloise.

Ph. G.

Les Neuchâtelois

jugés par Madame de Charrœre

Née à Utrecht en 1740, Isabelle van Tuyll épousa en 1771 M. de Charrière, qui habitait à Colombier : c'est dans ce village qu'elle a passé la seconde moitié de sa vie et qu'elle est morte le 27 décembre 1805 . Un de ses premiers ouvrages fut le petit roman épistolaire intitulé Lettres neuchdteloises, publié sans nom d'auteur en 1784. Cette fine et parfois malicieuse peinture de nos mœurs, de nos menus travers et de notre parler local, indigna vivement ceux qui voulurent bien s'y reconnaître. Aujourd'hui, nous avons peine à comprendre ces colères. Mais c'était la première fois que les Neuchâtelois se voyaient ainsi mis en scène. Ils ont eu depuis l'occasion de s'y accoutumer, et plusieurs de nos conteurs ont décrit notre vie locale sans exciter aucun ressentiment . — M°^e de Charrière a publié encore les Lettres écrites de Lausanne, Caliste, qui en est la suite, Mistress Henley, les Trois femmes, plusieurs autres romans et quelques comédies. — Le jeune héros des Lettres neuchdteloises, Henri Meyer, de Strasbourg, vient d'arriver à Neuchâtel pour y faire un apprentissage de commerce. Ses lettres reflètent ses premières impressions : elles sont pleines de verve et d'une observation piquante et rapide.

Neuchâlel, ce.... octobre 178....

Je suis arrivé ici, il y a trois jours, mon cher ami, à travers un pays tout couvert de vignobles, et par un assez vilain chemin fort étroit et fort embarrassé par des vendangeurs et tout Tattirail des vendanges. On dit que cela est fort gai ; et je l'aurais trouvé ainsi moimême, peut-être, si le temps n'avait été couvert, humide et froid ; de sorte que je n'ai vu que des vendangeuses assez sales et à demi gelées. Je n'aime pas trop à voir des femmes travailler à la campagne, si ce n'est tout au plus aux foins. Il m'en fâche des jolies et des jeunes ; je suis fâché pour celles qui ne sont ni l'un ni l'autre ; de sorte que le sentiment que j'éprouve n'est jamais agréable. Et l'autre jour, dans mon carrosse, je me trouvais l'air d'un sot et d'un insolent, en passant au milieu de ces pauvres vendangeuses. Les raisins versés et pressés dans des tonneaux ouverts, qu'on appelle gerles, et cahotés sur de petites voitures à quatre roues, qu'on appelle charSy n'oftVent pas non plus un aspect bien ragoûtant.

La ville me paraîtra, je crois, assez belle, quand

elle sera moins embarrassée, et les rues moins sales. Il y a quelques belles maisons, surtout dans le faubourg; et quand les brouillards permettent au soleil de luire, le lac et les Alpes, déjà toutes blanches de neige, offrent une belle vue fort imposante.

A Neuchâtei, ce.... novembre 178....

Je commence à trouver Neuchâtei un peu plus joli. Il a gelé; les rues sont sèches. Les messieurs, je veux

LES NEUCHATELOIS JUGES PAR M^ie DE CHARRIERE 225

dire les gens qu'on salue respectueusement dans les rues, et que j'entends nommer en passant M. le conseiller, M. le maire, M. le ***, n'ont plus l'air aussi soucieux et sont un peu mieux habillés que pendant les vendanges. Je ne sais pourquoi cela me fait plaisir; car, dans le fond, rien ne m'est si égal.

J'ai vu de jolies servantes ou ouvrières dans les rues, et de petites demoiselles fort bien mises et fort lestes; il me semble que presque tout le monde à Neuchâtel a de la grâce et de la légèreté ; les petites filles sont un peu maigres et un peu brunes pour la plupart. On m'a dit que je verrais bien autre chose au concert. Il doit commencer le premier lundi de décembre; je souscrirai certainement. J'y verrai peutêtre jouer la comédie par des dames, ce qui me paraîtra d'abord bien extraordinaire.

Il y a aussi des bals tous les quinze jours; mais ils sont composés de quelqiies sociétés rassemblées, et on ne reçoit pas les commis et les apprentis des comptoirs dans les sociétés ; en quoi on a bien raison, à ce qu'il me semble; car ce serait une cohue de polissons. S'il y a quelques exceptions, cela n'empêche pas que la règle ne soit bonne ; et si l'on ne fait aucune distinction, personne n'a le droit de se plaindre. C'est ce que je dis à quelques-uns de mes camarades, qui trouvent très mauvais qu'on les exclue, quoique, en vérité, ils ne soient point propres du tout à être reçus en bonne compagnie.

Pour moi, cela m'est égal; mais j'espère qu'on me laissera jouer au concert; et il est déjà arrangé entre

mon camarade ***, qui joue de la basse, M. Neufs et moi, que nous ferons un petit concert les dimanches; mon maître de violon en sera, il nous dirigera, et jouera de l'alto; et il ne demande, dit-il, pour son paiement qu'une bouteille de vin rouge : il aime un peu à boire, et sait bien lui-même qu'il vaut mieux boire une bouteille chez son écolier que de risquer d'en boire plusieurs au cabaret, de s'y enivrer et de retourner en cet état chez sa femme. Ces musiciens dégoûteraient presque de la musique; mais il faut tacher de ne prendre d'eux que leur art et n'avoir aucune société avec eux.

Une chose m'a frappé ici. Il y a deux ou trois noms que j'entends prononcer sans cesse. Mon cordonnier, mon perruquier, un petit garçon qui fait mes commissions, un gros marchand, portent tous le même nom ; c'est aussi le nom de deux tailleurs, avec qui le hasard m'a fait fiiire connaissance, d'un officier fort élégant qui demeure vis-à-vis de mon patron, et d'un ministre que j'ai entendu prêcher ce matin. Hier, je rencontrai une belle dame bien parée, je demandai son nom, c'était encore le même. Il y a un autre nom qui est commun à un maçon, à un tonnelier, à un conseiller d'Etat. J'ai demandé à mon patron si tous ces gens-là étaient parents': il m'a répondu que oui, en quelque sorte ; cela m'a fait plaisir. Il est sûrement agréable de travailler pour ses parents, quand on est pauvre, et de donner à travailler à ses parents, quand on est riche. Il ne doit point y avoir entre ces gens-là la même hauteur, ni la même triste humilité que j'ai vue ailleurs.

LES NEUCHATELOIS JUGES PAR M™e DE CHARRIÈRE 227

Il y a bien quelques familles qui ne sont pas si nombreuses; mais quand on me nommait les gens- de ces familles-là, on me disait presque toujours : « C'est madame une telle, fille de monsieur un tel » (d'une de ces nombreuses familles) ; ou, « c'est monsieur un tel, beaufrère d'un tel, » (aussi d'une des nombreuses familles) ; de sorte qu'il me semble que tous les Neuchâtelois sont parents ; et il n'est pas bien étonnant qu'ils ne fassent pas de grandes façons les uns avec les autres, et s'habillent comme je les ai vus dans le temps des vendanges, lorsque leurs gros souliers, leurs bas de laine et leurs mouchoirs de soie autour du cou m'ont si fort frappé.

J'ai pourtant entendu parler de noblesse : mais mon patron m'a dit un jour, à propos de la fierté de notre noblesse allemande, qu'il n'en était pas plus fier depuis deux ans qu'il avait ses lettres, et que quoiqu'il mît de devant son nom, // n'y attachait rien (c'est son expression, que je n'ai pas bien entendue), et qu'il n'avait pris le parti de changer sa signature que pour faire plaisir à sa femme et à ses sœurs. Adieu, mon cher Godefroy; voilà mon camarade favori qui vient me demander du thé; je cours chercher mon maître et M. Neufs; nous ferons de la musique

Lundi soir, à huit heures.

P. S. Si cts Messieurs n'étaient pas venus hier, je t'aurais parlé de la foire et des Armourins ; je voudrais que cette cérémonie signifiât quelque chose, car elle a

une solennité qui m*a plu. Mais on n'a pas su me dire jusqu'ici son origine, ni ce qu'elle doit signifier.

ANeuchâtel, ce i^r janvier 178....

Je me suis bien ennuyé aujourd'hui, mon cher ami. Mon patron a eu la bonté de me faire inviter à un grand dîner, où l'on a plus mangé que je n'ai vu manger de ma vie, où l'on a goûté et bu de vingt sortes de vins. Bien des gens se sont à demi grisés et n'en étaient pas plus gais. Trois ou quatre demoiselles chuchotaient entre elles d'un air malin, trouvaient fort étrange que je leur parlasse, et ne me répondaient presque pas : toute leur bonne volonté était réservée pour deux jeunes officiers; les sourires et les éclats de rire étaient tous relatifs à quelque chose qui s'était dit auparavant, et dont je n'avais pas la clef; je doutai même quelquefois que ces jolies rieuses s'entendissent elles-mêmes, car elles avaient plutôt l'air de rire pour la bonne grâce que par gaîté. Il me semble qu'on ne rit guère ici, et je doute qu'on y pleure, si ce n'est aussi pour la bonne grâce.

Tu vois que je suis de fort mauvaise humeur; mais c'est que réellement je suis excédé de toutes les minauderies que j'ai vues et de tout le vin de Neuchâtel qui a passé devant moi. C'est une terrible chose que ce vin!

Pendant six semaines je n'ai pas vu deux personnes qui ne parlassent de la vente ^ : il serait trop long de

* Fixation annuelle du prix du vin, faite par le gouvernement.

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