QUELQUES LETTRES
de
David de Purry
Lisbonne, 15 décembre 1750.
A sa sœur Marie Purry ^ NeuchâteL
J'ai été quelque temps en peine de ne point recevoir de vos lettres, après la nouvelle que nous avons eue d'Angleterre de la désolation de notre pauvre Neuchâtel, et bien aise d'apprendre ensuite que vous n'y avez eu d'autre part que celle que doit ressentir un cœur généreux dans les disgrâces publiques. Notre pays n'est pas le seul qui ait souffert cette année par des inondations; nous avons même sujet de louer Dieu de ce que chez nous personne n'a péri; mais je plains beaucoup ceux de nos habitants qui sont pauvres, sachant 'combien peu il y a de ressources pour eux dans notre ville; ainsi je prie Messieurs Bontems
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et Fatio, de Genève, de vous remettre la valeur de L. 1200 ts, dont la demi est pour votre pension ordinaire, et l'autre pour répartir en œuvres de charité dans le temps et de la manière que vous jugerez le plus convenable, sans la moindre ostentation, et surtout que l'on ne sache pas que cela émane d'ici
Du 10 mai 1751.
A la même.
L'empressement qu'on a témoigné chez nous pour le bien public vous fait honneur: il me semble par l'idée qui me reste du pays, que l'avis de chercher une issue au Seyon à travers la marnière jusqu'au lac, était fort judicieuse, attaquant le mal dans sa source; les dépenses de cette nature ne ruinent jamais un Etat. C'est encore un bel établissement et digne de louanges, que celui des orgues dans nos églises; ainsi s'il est question de souscrire de nouveau, ne manquez pas de le faire pour moi, mais en votre nom, etc.
Lisbonne, du 27 juillet 1773.
A son cousin Pierre Quinche, à Nenchâtel.
Il est très louable que Ton tâche de bannir de chez nous la mendicité et surtout l'oisiveté ; ainsi, me faisant un plaisir de contribuer à ce bon dessein, je vous remets ci-joint L. 4OOO sur Paris, qu'il vous plaira de
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négocier sans perte de temps, pour en appliquer la demi du produit à l'usage de votre Chambre de Charité, de la manière qui vous paraîtra la plus convenable, observant que d'aucune façon je n'y sois point nommé ; je vous prie de faire de la même manière la répartition de l'autre demi, soit en votre propre nom ou par une voie indirecte, à ceux de nos parents et amis, ou autres bourgeois de Neuchâtel, qui peuvent se trouver dans le besoin, et à qui de petits secours soient agréables, le tout selon votre bonté et votre prudence ordinaire, sans que vous ayez jamais à m'en rendre compte.
Du 23 mars 1778.
Au même.
....Je vous remets ci-joint L. 6000 sur Paris, pour du produit en acquitter d'abord les L. 2400 de la contribution annuelle à votre Chambre de Charité, et en répartir ensuite 30OO liv. à de pauvres et dignes nécessiteux, principalement à des bourgeois de Neuchâtel, de la manière que vous l'avez déjà ci-devant pratiqué, le tout bien discrètement, sans ostentation et avec votre bonté de cœur et prudence ordinaire.
Maintenant, j'attends de savoir le résultat de vos conférences avec M. Ostervald, sur l'objet principal dont il a bien voulu se charger. Vous êtes du sentiment que la réédification de l'hôpital serait le plus convenable pour notre bonne ville; M. Ostervald m'a déjà indiqué plusieurs autres projets, et je lui ai témoigné mon approbation du principal, qui serait l'établis-
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sèment d'un collège pour Téducation de la jeunesse ; mais je pense que la chose, pour être bien effectuée, serait difficile et de longue haleine, et qu'une simple Académie de commerce serait encore plus solide et convenable, étant pJus aisé de trouver de bons maîtres pour enseigner à bien écrire, à chiffrer, à tenir des livres de compte, une correspondance mercantile, la géographie, les langues vivantes, etc. ; ce qui sera toujours d'une prompte et sûre ressource pour les familles nombreuses de nos bourgeois. Vous me remettez le plan d'une loterie considérable, du succès de laquelle je n'ai guère meilleure opinion que vous ; cependant, si elle a lieu, et puisque le but en est si louable, vous y prendrez, s'il vous plaît, pour moi 400 billets. Si on rebâtit l'hôpital, j'espère que ce sera dans un endroit de meilleure exposition, bien aéré, élevé et salubre.
Du 30 mars 1779.
Au même.
Je crois que pour soutenir le privilège du port des armes, on a créé à la place des grenadiers une compagnie de volontaires, laquelle mériterait bien d'être encouragée; mais comment s'y prendre pour que la chose fût exécutée au gré des supérieurs, sans ostentation et même sans y paraître, c'est ce que je laisse à votre prudence et à celle du cher M. G^ de Montmollin ; je dirai seulement qu'il me paraît que la fourniture à ce corps, d'un assortiment complet et uniforme
de tout l'attirail des armes, serait un présent acceptable; on pourrait encore les animer aux exercices militaires dans la belle saison, par des prix qui s'étendissent à tous, et qui fussent de quelque importance pour les plus adroits, comme de la valeur d'une cinquantaine de louis, en appliquant pour cet effet la somme de 5 à 6000 liv., ou davantage; mais je vous le répète, je ne dois point être nommé.
Lisbonne, 5 décembre 1780.
Ati même.
Je vois. Monsieur et cher cousin, par l'honneur de votre lettre du 29 octobre, que vous preniez des arrangements pourtoucher à NeuchâtelL. 40,000, que Messieurs Couderc, de Lyon, ont eu ordre de vous faire passer pour mon compte, ainsi j'espère que la chose aura eu lieu, ce qui étant, je vous prie de vouloir bien à votre commodité, pendant le mois de janvier prochain, en offrir L. 30,000 à notre bonne Ville et Bourgeoisie de Neuchâtel, de la part d'un zélé et anonyme compatriote, pour être employées durant le cours de l'année prochaine de 1781, soit à l'ornement de la dite ville ou en autres ouvrages, pour l'agrément ou pour l'utilité de ses bourgeois et habitants, selon que MM. vos magistrats détermineront être le plus convenable, sans placer aucune portion de cet argent à intérêt. L. î 0,000 de la même manière à MM. de la Vénérable Classe, c'est-à-dire à la compagnie générale des pasteurs, pour être par eux employée, selon qu'ils
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jugeront le plus à propos, en faveur des veuves et des orphelins des pasteurs décédés de la dite Classe, etc.
Lisbonne, 15 janvier 1782.
A Monsieur J. F. de Montmollin, à Neiichâtei.
En qualité de bon compatriote, j'ai lu avec plaisir les observations judicieuses qui furent faites en 1750 au sujet du cours de votre Seyon, à quoi il me semble qu'il n'y a plus à penser, à moins que ce torrent ne pût être tout à fait détourné. J'ai ouï dire que le chemin nouveau par le Val-de-Ruz contribuait à l'augmentation intérieure du commerce, d'où dérive en partie la splendeur des villes; il sera très bien que MM. vos magistrats appliquent une partie des dernières 40 mille livres à perfectionner et à finir ce chemin. — Je ne sais pas si celui de Serrières mériterait une égale attention, et s'il serait bien praticable; il serait au moins très bien d'adoucir ces deux rudes montées et descentes. N'avez-vous pas aussi divers projets d'amélioration dans la ville même? Il y avait de si indignes ruelles, une porte de la rue du Château qui inspirait tristesse, etc. Etes-vous bien éclairés durant la nuit? Vraiment, rien n'ornerait notre ville, capitale de la Principauté, comme un bel Hôtel de ville, dans le plus beau quartier, d'une architecture de goût, bien exposé, qui fît honneur et plaisir; mais il faudrait pour cela une continuation de secours et des
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ressources, dont je crois que l'on pourrait raisonnablement se flatter.
Mille sincères compliments au très cher M. votre père, etc.
Du 8 avril 1783.
Au même.
J'ai devant moi, mon cher Monsieur, les quatre lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. La seconde renfermait un extrait du manuel de votre Conseil de ville du 16 décembre dernier, concernant la résolution prise de faire bâtir un Hôtel de ville, aussitôt que l'on sera en situation d'y travailler ; ce qui vous avait été communiqué par une députation, ce qui est très bien. Par la dernière, enfin, vous avez l'attention et la bonté de me remettre des plans du susdit Hôtel de ville et du quartier proposé, ce qui me rappelle un agréable souvenir des lieux de ma naissance ; mais je ne puis vous dissimuler qu'il me fait peine que vous soyez si fort resserrés par le terrain, qu'il n'y ait pas d'endroit meilleur et plus vaste où l'on puisse élever cet édifice public, qui ne doit point être analogue à celui de l'hôpital, mais d'une construction plus élégante et d'une belle avenue, qui donne du relief. Ne pourrait-on pas bâtir cet hôtel où se trouve la porte de ville de l'hôpital, précisément dans son milieu, en y pratiquant le portail d'une voûte large et spacieuse, orné d'une belle tour avec son horloge? Ne pourrait-on pas aussi élargir cette nou-
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velle rue projetée, trop étroite, puisqu'il est question de faire quelque chose de noble et de grand? Je sais qu'il en coûterait beaucoup plus, mais il faut espérer que les fonds ne manqueront pas.
A la réception de la présente, je vous prie de faire à MM. de votre magistrature, représentant la Ville et Bourgeoisie de Neuchâtel, l'offre de la part du même compatriote anonyme, de la somme de L. 100.000 de France, pour en être appliquées progressivement aux préparations et autres choses nécessaires pour la bâtisse d'un Hôtel de ville, avec la condition expresse qu'aucune partie de cet argent ne sera jamais placée à intérêt, et que le tout sera employé à sa destination dans le restant de cette année et pendant le courant de la prochaine.
Je vous dois de sincères remerciements de ce que vous voulez aussi concourir par vous-même au but de la susdite érection, en demandant pour cet etfet des plans de façade à Rome ; mais il faudra prendre garde que ces habiles architectes italiens, coupant en plein drap, ne mènent pas trop loin ; peut-être même qu'il serait encore mieux d'y employer quelque artiste bien connu, quoique d'une moindre réputation, mais habitué à vos coutumes et au climat.
Durant l'exécution du projet relatif à l'Hôtel de ville, il ne faudra pas négliger entièrement d'autres objets d'une nécessité pressante et qui pourraient être agréables à nos compatriotes.
Souvenirs de jeunesse
par
Louis Fauche-Borel
Né à Neuchâtel en 1762, Fauche-Borel était imprimeur en cette ville quand éclata la révolution. Il s'attacha ardemment à la cause des Bourbons et poussa jusqu'au fanatisme son dévouement envers eux. Il accueillait tous les émigrés arrivant à Neuchâtel, mettait à leur service sa bourse, ses presses, se compromettait pour eux. Il passa de longues années en négociations et en intrigues, servit d'intermédiaire auprès du général Pichegru pour l'engager à passer avec son armée au service des Bourbons, voyagea sans trêve de Paris à Berlin, de Vienne à Londres, toujours chargé de missions secrètes, toujours ourdissant des complots. Cet enfant perdu de la diplomatie, ce don Quichotte de la légitimité, fut plusieurs fois arrêté et jeté en prison ; il rêvait sans cesse les brillantes récompenses qu'on lui avait promises, mais qu'il ne devait jamais recevoir. A la Restauration, il ne rencontra auprès de ceux qu'il avait si obstinément servis, qu'indifférence et ingratitude. Après avoir consumé trente-six ans de sa vie au profit d'une cause qui ne le touchait en rien, il se voyait harcelé par ses créanciers et à deux doigts de la ruine. La publication de ses Mémoires — sa dernière ressource — n'eut qu'un succès médiocre (1829). Alors, aigri, désespéré, la tête perdue, il se jeta par la fenêtre de sa maison (Hôtel du faubourg). Ses Mémoires (4 volumes) contiennent nombre de renseignements
précieux ; It s premiers chapitres, dont nous reproduisons quelques pages, sont d'un réel intérêt pour les lecteurs neuchâtelois.
Mon père, propriétaire d'une imprimerie considérable à Neuchâtel même, n'eut d'abord en vue que de me faire donner une éducation conforme à son état.
On m'envoya de bonne iieure à l'école chez une demoiselle Berthoud ; là se trouvaient réunis les enfants des deux sexes. J'étais ardent et dissipé; je fis peu de progrès dans cette éducation première.
Il ne m'est resté de ce temps-là que très peu de souvenirs qui méritent d'être rapportés. J'en excepté un seul événement, qui fit sur moi une impression vive et durable. J'avais à peine six ans, lorsqu'un jour, allant à mon école, je vis se former dans la ville une émeute, un grand trouble dont je fus singulièrement frappé. C'est, sans aucun doute, cette première et forte impression locale qui, dans la suite, m'a inspiré tant d'horreur pour les commotions populaires.
L'insurrection dont j'ai à parler, et dont je fus témoin, était suscitée contre l'avocat général Gaudot. Son crime, aux yeux de la multitude, était d'avoir voulu défendre les intérêts de son souverain, le Grand Frédéric, qui l'avait élevé à la place importante qu'il occupait, bien qu'il n'appartînt qu'à la classe de la bourgeoisie. Sa maison ayant été forcée, on la mit au pillage. Je vis jeter par les fenêtres, au milieu du tumulte et d'un vacarme horrible, les meubles, les pendules, les glaces ; je vis de petits polissons attroupés,
conduits par un chef de leur âge, attacher un chat tout vivant à la sonnette de la porte du magistrat objet de la haine publique. Il me semble voir encore ce chef imberbe, qui depuis a acquis une si affreuse célébrité, exciter ce ramas de petits furieux à des violences pour lesquelles ses faibles mains étaient impuissantes. Des meneurs, qui furent dans la suite bien connus, après avoir porté le peuple au pillage, le poussèrent au meurtre : on enfonça les portes de l'appartement reculé où se tenait caché l'infortuné Gaudot qui, poursuivi, blessa ou tua plusieurs des assaillants, mais qui bientôt, accablé par le nombre, fut massacré sans pitié.
Mon père faisait partie de la compagnie des grenadiers de la milice urbaine ; son devoir l'appelait à son poste pour le maintien de l'ordre : mais, informée de ce qui se passait, ma mère s'efforçait de le distraire de l'événement du dehors. Mon père, qui en fut instruit quoiqu'on eût pris toutes sortes de précautions pour le lui cacher, saisit son fusil, revêtit son uniforme, et courut se joindre à sa compagnie, ce qui alarma toute la famille. On marcha contre l'attroupement, qui opposa de la résistance, et mon père reçut une balle dans son bonnet de grenadier.
Le lendemain se révélèrent encore plus les inclinations de cet enfant, qui avait figuré dans l'émeute de la ville, et qui devint si horriblement fameux dans les troubles de la France vingt-cinq ans plus tard. On le vit se glisser furtivement dans le cimetière et enlever les planches qui retenaient la terre de la fosse creusée pour recevoir le cadavre de Gaudot, et, après l'avoir
ainsi comblée, se répandre, avec une sorte de joie féroce, dans la ville. Il me semble l'entendre encore, au moment où l'on allait déposer les restes du malheureux avocat général dans sa dernière demeure, fredonner, d'une voix de petit cannibale, un air qui avait pour refrain : « La terre le refusera; la terre ne le recevra pas!-» Cet enfant, qui déjà préludait à une épouvantable célébrité, c'était Marat ^
Toutes ces circonstances firent sur mon esprit une impression ineffaçable.
En 1772, je fus mis en pension chez M. Liomin, ministre du Saint-Evangile, à Péri, près Bienne, où déjà mon frère aîné était depuis près d'un an.... Je n'oublierai de ma vie le temps heureux que nous passâmes chez ce digne homme, que sa douceur et ses vertus nous faisaient chérir.
Je revins dans la maison paternelle et j'y passai quelques années encore, me préparant au voyage qu'on projetait de me faire entreprendre. Mon père faisait partie à cette époque de la Société typographique, dont les notables de Neuchâtel étaient les chefs. Un grand nombre d'ouvrages estimés et remarquables sortirent des presses de cet établissement.
Enfin, mon père se décida à m'envoyer à Hambourg pour y perfectionner mon éducation commerciale dans la Hbrairie de M. Virchaux, avec qui depuis
^ Fauche-Borel fait erreur; Jean-Paul Marat était, en 1768, âgé de 25 ans, déjà docteur en médecine, et avait quitté son pays natal. L'auteur a confondu le célèbre Marat avec son frère David Marat, né en 1756 à Neuchâtel, et qui aurait eu 12 ans au moment du meurtre de Gaudot.
Ph. G.
longtemps il avait des relations d'amitié et d'intérêt. J'avais à peine atteint ma dix-huitième année quand j'entrepris ce premier voyage.
Mon père m'accompagna jusqu'à Baie, et là me recommanda particulièrement à un gentilhomme français, secrétaire de l'ambassade de Naples, qui eut pour moi beaucoup d'attentions. Ses directions et ses avis, qui avaient pour objet de me préserver des dangers auxquels un jeune homme sans expérience est sans cesse exposé hors de la maison paternelle, me devinrent très utiles, et je me suis toujours bien trouvé de les avoir suivis.
A Osnabrûck, je fis la rencontre du célèbre acteur Monvel, qui se rendait à Saint-Pétersbourg avec un seigneur français ; ils m'offrirent une place dans leur voiture et se montrèrent excessivement obligeants à mon égard. Arrivé à Hambourg, ils me conduisirent eux-mêmes chez M. Virchaux.
Je n'oublierai jamais les deux années que j'ai passées dans cette honorable maison, rendez-vous de tout ce que la ville de Hambourg possédait d'hommes à talents et de gens distingués dans tous les genres. C'est là que j'eus le bonheur inappréciable de lier connaissance avec Klopstock, dont la Messiade faisait mes délices. Il fréquentait lui-même la maison de M. Virchaux et me permettait d'aller le visiter à Herbstadt, solitude charmante où il méditait et écrivait ses ouvrages.
Bien des jours se sont écoulés depuis ces temps de doux souvenirs, où mon âme vierge encore s'ouvrait
pour la première fois aux religieuses inspirations du poète. Au milieu des plus étranges vicissitudes humaines, j'ai traversé pour ainsi dire une ère nouvelle tout entière; j'ai vu, dans l'espace d'un demi-siècle, deux générations passer et s'éteindre, des empires s'écrouler, des nations changer de formes, de régime et de souverains; j'ai vu s'accompHr une révolution sociale qui sera à jamais un sujet de méditation pour les siècles à venir; mais parmi tant de graves enseignements qui, de bonne heure, ont mûri ma raison, je dois confesser ici que c'est aux leçons de Klopstock que je suis le plus redevable. Si, dans une carrière où Dieu ne m'a pas épargné les épreuves, j'ai montré quelque résignation et quelque vertu, c'est aux entretiens de ce grand homme que j'en dois l'hommage ; c'est à son école que j'ai puisé ces principes de morale et de religion qui m'ont soutenu dans les orages d'une vie aventureuse, et je puis dire comme Philoctète :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
J'ai acquitté depuis, autant qu'il était en mon pouvoir, la dette de la reconnaissance, en faisant traduire en français et en imprimant la Messiade, chef-d'œuvre d'un homme qui n'a fait que des chefs-d'œuvre ^
Après deux années de séjour à Hambourg, mon père, me rappelant à Neuchâtel, me mit à la tête de sa maison et m'associa aux combinaisons de son coni-
^ Le Messie, traduit par Louis-Frédéric Petitpierre, pasteur, a paru efFectivement à Neuchâtel, chez Fauche (4 volumes, 1795.) Ph. G.
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merce. C'était en 1780. Là je pris connaissance des affaires de mon père, qui me fit presque aussitôt voyager en France. J'avais d'ailleurs un grand désir de voir cette belle France dont on parlait dans tout le reste de l'Europe.
J'allai d'abord à Paris, où je restai trois mois et où je me mis en rapport avec les principaux libraires. J'étais adressé à M. Hardoin, qui me donna un logement chez lui, et h M. Paul Pourtalès, mon compatriote, qui me facilita mes opérations de banque. Je plaçai aisément, chez les principales maisons de librairie, un nombre assez considérable d'exemplaires des ouvrages imprimés chez mon père, tels que les œuvres de Charles Bonnet, de Genève, les voyages de De Saussure dans les Alpes, les œuvres de Raynal et de J.-J. Rousseau, les T)éHces de la Suisse.
Mes affaires m'ayant mis dans le cas de me rendre de suite dans le Midi de la France, je voulus partir par la diligence, comme étant la voie la plus commode et la plus prompte ; mais l'ayant manquée, je ne pouvais plus la rattraper qu'en courant après elle à franc étrier. J'arrivai ainsi à la première poste, où je trouvai par hasard un courrier de cabinet qui venait d'arriver. Il me proposa de prendre un guide à frais communs, ce que j'acceptai; et en sept heures et demie nous arrivâmes à Orléans. Je ne saurais dire dans quel pitoyable état je me trouvais en descendant à l'auberge; car c'était la première fois que je voyageais ainsi à cheval à toute bride. Je me couchai immédiatement tout habillé, en attendant le dîner; un sommeil léthargique me jeta
dans une immobilité complète pendant plus de vingtquatre heures. On me prodigua toutes sortes de soins pour me mettre en état de continuer ma route. Je n'en demeurai pas moins trois jours dans le même hôtel, toutes les diligences qui passaient se trouvant remplies. J'y serais resté plus longtemps, s'il ne s'en était trouvé enfin une où je m'introduisis, grâce à deux chanoines complaisants qui, oubliant leur rotondité, consentirent à me placer entre eux de manière à ne pas trop gêner les autres voyageurs. J'étais encore souffrant ; on eut pitié de mon état, et j'arrivai ainsi à Tours.
J'y restai deux jours entiers et je me rendis ensuite à Loudun chez un des amis de mon père, M. Malherbe, protestant zélé, qui me conduisit le lendemain matin, jour de dimanche, au prêche, qui se tenait dans une maison particulière. A mon grand étonnement, on me présenta l'Ecriture-Sainte à lire, la liturgie et un sermon; c'était, me dit-on, l'usage à l'égard de tout nouveau venu. Je m'en acquittai de mon mieux et à la satisfaction des assistants, puisque, la lecture finie, ils vinrent la plupart m'embrasser et me remercier avec une effusion cordiale. Je fis parmi ces pieux religion naires d'utiles connaissances.
En dépit de la rude expérience dont j'étais remis à peine, j'achetai, à Loudun, un cheval de selle pour achever ma tournée. Cette manière de voyager me parut d'ailleurs la plus pittoresque et la plus favorable pour bien connaître cette France que je parcourais avec tant d'attention et de contentement....
J'ai à rapporter maintenant une circonstance d'un autre genre, que je recommanderai à l'attention des personnes qui voyagent à cheval. Ce que je vais dire m'arriva dans une auberge près de Montauban. On se rappelle que, depuis Loudun, je montais un cheval à moi. J'avais pris l'habitude de le soigner moi-même en arrivant, et d'être présent lorsqu'on lui donnait l'avoine. Cette fois, obligé d'entrer de suite à l'auberge, je m'en rapportai à la fidélité du garçon d'écurie. Peu de minutes après, je redescends pour savoir si mon cheval a mangé; je juge, par son hennissement, qu'il n'était pas satisfait. Je demande pourquoi on ne lui a pas encore donné l'avoine. Le garçon d'écurie me répond qu'il n'a jamais vu un cheval si vorace, qu'il a tout dévoré en un instant. Surpris de cette avidité inusitée, je lui fais donner sous mes yeux une seconde mesure d'avoine, que je remue moi-même avec la main. Quel est mon étonnement quand je découvre au fond du râtelier des cribles au travers desquels disparaissait le grain nourricier et réparateur ! J'appelle de suite l'aubergiste qui, lui-même confondu de cette découverte, charge à coups de fouet son infidèle domestique, en s'écriant : « C'est donc là, coquin, où tu prends les sacs d'avoine que tu me vends comme venant de ta mère ? » Il en fit en ma présence la plus sévère justice.
Arrivé à Nîmes, je m'y arrêtai pour admirer les restes de ses antiquités. J'allai aussi dans l'assemblée du Désert, accompagné d'un M. Buchet, entendre un beau sermon prononcé par M. Juventin, pasteur de
Genève : je lui fus présenté, et il m'accueillit comme un compatriote.
Je restai quelques jours à Avignon, j'y fus reçu de la manière la plus amicale par M. de Joly, un des correspondants de la maison de mon père. Là je fis la connaissance de la belle M™*' Domergue. Tout le monde remarqua, dans un grand dîner où j'assistai, qu'elle avait une espèce de loupe à la main gauche. Au dessert, un des convives lui indiqua un moyen de dissiper promptement cette tumeur, en y appliquant de la cendre chaude de tabac à fumer. M"™^ Domergue se montra très empressée d'essayer de l'antidote ; mais personne ne se présentait. On s'adresse à moi, en disant que je devais, comme Suisse^ savoir fumer. Jamais je n'avais mis une pipe à la bouche ; mais piqué d'honneur, et voulant soutenir la réputation de mes compatriotes, ou plutôt me rendre utile à une belle dame, je m'emparai d'une pipe, je la bourrai de tabac, et je m'évertuai, avec succès, à faire de cette précieuse cendre qu'on désirait tant; j'en eus bientôt assez, et je m'empressai de l'appliquer avec un ruban sur la main de M™*' Domergue. Mais à peine eus- je commencé la cure merveilleuse, que, saisi de vertige, je tombai sur le parquet. En vain essaya-t-on de me ranimer avec des sels ; on fut obligé de me porter sur un lit, où je restai dans un état complet d'insensibilité pendant plusieurs heures. La belle dame pour qui j'étais dans l'enivrement eut le plus grand soin de moi; mais ce ne fut qu'après quelques jours de repos que je pus continuer mon voyage.
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Je pris la route de Valence, en Dauphiné. Vers le soir, la sérénité du temps et la beauté des sites me portèrent à contempler le pays que je parcourais; je me plongeai dans une méditation ravissante. Le jour baissait que je n'étais pas encore à la vue de Valence, ville antique où je me proposais de m'arrêter. Cheminant ainsi délicieusement, j'entrai dans un chemin garni d'arbres; je m'arrêtai un instant pour considérer ce lieu que la lune n'éclairait que faiblement, étant voilée par les nuages. Quel fut mon saisissement dans cette solitude, un peu écartée de la grande route, en apercevant un gibet garni de pendus, et plus loin une roue sur laquelle était fixé un cadavre dont la tête semblait me regarder! Glacé d'effroi, je m'abandonnai à mon cheval, qui retrouva son chemin de lui-même. Je n'arrivai que tard dans la ville; et la première chose que j'appris fut l'exécution d'un certain nombre d'assassins et de brigands, qu'on disait avoir fait partie de la bande du fameux Mandrin.
J'arrivai à Lyon peu de jours après, et je descendis chez M. Revol, notre correspondant. J'y rencontrai un de mes compatriotes, M. Jérémie Vitel, homme très instruit et d'une rare intelligence, et qui avait beaucoup voyagé. Je l'engageai à venir à Neuchâtel, et à y descendre dans notre propre maison ; ce qui lui fut très agréable. Mon père, depuis, s'attachant à lui de plus en plus, lui donna ma sœur aînée en mariage.
Le séjour de Lyon avait pour moi beaucoup de charmes; les beautés pittoresques du pays et le caractère enjoué des habitants me le faisaient chérir. Dans
les différentes soirées où je fus invité, j'eus l'occasion de me lier avec des personnes qui, depuis, ont joué un assez grand rôle sur la scène politique.
... Je quittai Lyon à regret, et je me dirigeai sur Genève, où je m'arrêtai aussi quelque temps. J'avais d'ailleurs des parents dans cette ville, et j'eus l'occasion d'y voir, de la part de mon père, MM. Charles Bonnet, De Saussure, Pictet, Lecointe, Puerari, l'aimable professeur Le Sage, si chéri de la jeunesse, et M. Bertrand, célèbre mathématicien, beau-père de M. Wickham, plénipotentiaire de S. M. britannique en Suisse.
J'eus déjà occasion de remarquer combien le ton de la société de Genève était différent de celui des autres villes que je venais de visiter. A Genève, on parlait toujours politique, et d'un air fâché ou moqueur. Les partis se donnaient entre eux des sobriquets offensants ou ridicules, tels que corniaux, grimauds, négatifs, représentants^ etc., ce qui me faisait toujours appréhender que de discussions en discussions on n'en vînt à des voies de fait. Cela m'était si insupportable, que je me retirais dès que la conversation devenait un peu vive. Je savais me dédommager, il est vrai, de l'humeur discordante des Genevois en parcourant les beaux environs de leur ville, si admirablement située. Toutefois, je ne pouvais comprendre alors comment ils se laissaient ainsi aller à en profaner la tranquillité, et cela en se querellant pour des riens, et sur des sujets aussi ennuyeux que ceux de leur éternelle politique. Je ne me doutais guère que cette manie
deviendrait plus tard une épidémie universelle. Heureusement qu'elle a cessé à Genève, et que le peuple genevois est redevenu ce qu'il n'aurait jamais dû ne pas être, c'est-à-dire un peuple aimable, gai, spirituel, et qui gagne à être connu.
....Je quittai Genève dans le courant de 1781, et je retournai à Neuchâtel. Mon père me reçut avec la plus vive tendresse. Content de tout ce que j'avais fait dans ce premier voyage pour les intérêts de notre maison, il me prépara bientôt à partir pour l'Allemagne, que je devais parcourir dans le même but. Mais, d'abord, il me présenta à différents auteurs célèbres, qui étaient venus à Neuchâtel pour y faire imprimer leurs ouvrages. Voilà comment je fis connaissance avec M. Mercier, l'auteur du Tableau de Paris ^ ouvrage dont la vogue fut prodigieuse alors, en France et dans l'étranger.
Non seulement M. Mercier s'était lié d'affaires avec mon frère aîné, Jonas Fauche, mais encore avec mon beau-frère Vitel, qui venait d'imprimer son Tableau de Paris. Vitel y étant allé pour placer une partie de l'édition, fut arrêté et conduit à la Bastille, où il resta six semaines. On mettait pour condition à sa liberté qu'il dénoncerait l'auteur du livre : il n'y voulut jamais consentir. Ce trait frappa le bon roi Louis XVI, qui, touché de la disgrâce du libraire suisse, ordonna qu'on le mît sur-le-champ en liberté. Cette auguste intervention pénétra Vitel de reconnaissance pour ce monarque, dont il ne parlait jamais qu'avec attendrissement.
L'âge de mon beau-frère était le même que celui de Louis XVI, Vitel étant né la même année, le même jour et à la même heure, et, par une plus funeste conformité, il fit aussi une fin tragique, comme on le verra dans ces Mémoires, pour avoir fait hautement l'apologie de ce prince et invectivé contre ses bourreaux.
Dans ce temps-là, je fus mis personnellement en rapport avec le fameux Mirabeau, qui, malgré sa détention au château de Joux, obtenait du commandant la permission de venir à Neuchâtel ; il y traita avec mon père de l'impression de ses ouvrages, et en particulier de celui qui a pour titre : Des lettres de cU' chet. Il se prit d'amitié pour moi, et voulut absolument me faire quitter le commerce de la librairie, disant que je devais parcourir une carrière plus relevée, sous SCS auspices, et à laquelle il prétendait que j'étais propre. Il cherchait ainsi à faire germer l'ambition dans mon âme, et cela aux dépens du bonheur de ma vie.
Il y avait alors, chez mon père, l'abbé Raynal, dont la conversation avec M. Mercier était si animée et si intéressante qu'elle faisait souvent perdre, à la fin du dîner, le temps que réclamaient les affaires, surtout quand le marquis de Langle, auteur d'un voyage en Espagne assez bizarrement écrit, venait à se mêler de la conversation. Je me rappelle que ces messieurs se faisaient souvent raconter, par mon père, des particularités sur J.-J. Rousseau, dont il avait imprimé plusieurs ouvrages.
.... Je partis pour mon voyage d'Allemagne en 1 782 . Je trouvai à Strasbourg M. Jacques-Louis de Pourtalès, notre célèbre compatriote, qui se rendait à Francfort. Ce négociant distingué, dont la réputation était vraiment européenne, avait acquis le nom de grand Pourtalès. C'est lui qui a fondé le magnifique hôpital qui porte son nom à Neuchâtel. Aimant mon père, il me témoigna un grand intérêt, et me donna une place dans sa chaise de poste. Pendant le voyage, je reçus de lui des leçons de conduite et d'économie qui me furent d'une grande utilité par la suite. C'était le plus grand appréciateur du temps qui ait jamais existé : les privations qu'il s'imposait étaient, quoi qu'on en ait dit, bien plus dans la vue d'épargner le temps que l'argent. 11 esquivait dans ses voyages, autant que possible, le dîner, qui, disait-il, absorbait la meilleure partie du jour. Voici quelle était sa maxime favorite : Pendant qu'on digère, j'opère. Il ne se délassait jamais des affaires qu'après souper. Ce grand citoyen aurait applaudi à nos habitudes nouvelles, qui, en retardant l'heure du dîner, permettent d'employer la plus grande partie du jour aux affaires et à l'étude.
De Francfort, je me rendis à Berlin : je visitai cette belle capitale, ainsi que tous les environs, particulièrement la résidence du Grand Frédéric. Je le vis se promenant avec tranquillité dans les allées du jardin royal. Sa santé commençait déjà à décliner, et tous ceux qui en faisaient l'observation s'en attristaient.
Je retournai à Hambourg, et je revis, avec un grand plaisir, mes amis et mon ancien patron, M. Virchaux.
J'entrai avec lui dans des relations intimes, qui, par la suite, furent l'occasion de l'établissement de mon frère Pierre-François Fauche à Hambourg, établissement qui devint, en peu d'années, l'un des plus considérables de l'Allemagne. Je quittai Hambourg en 1784, après plusieurs mois de séjour, et après avoir fait différentes excursions en Danemark et à Lubeck. De retour à Neuchâtel par la Hollande, je trouvai qu'on s'y occupait sérieusement de l'érection d'un nouvel Hôtel de ville, que fondait notre généreux compatriote, M. David de Purry, fils de Jean-Pierre Purry, fondateur de Purisbourg dans la Caroline, et mort colonel au service de la Grande-Bretagne. Il fut, comme son père, l'artisan de sa fortune ; mais cette fortune, il la fonda sur les rives du Tage. Très jeune, adonné au commerce, il était doué d'un tact remarquable et sûr qui lui faisait juger d'un coup d'œil le prix du diamant. Devenu riche à Lisbonne, l'épouvantable tremblement de terre qui écrasa cette capitale rompit un brillant mariage qu'il allait conclure, et réduisit ses richesses, par suite du désastre, à un capital de cinquante un mille francs. Loin d'être abattu par les coups redoublés d'une destinée adverse, son courage se roidit et prit un nouvel essor : trois années après, sa fortune ne se ressentit plus du terrible événement qui l'avait presque réduite à rien. Telle était la confiance qu'inspiraient au gouvernement portugais ses lumières et sa capacité commerciale, que ce gouvernement lui concéda la ferme des diamants du Brésil et le privilège exclusif pour la vente des bois de Fer-
nambouc. Au milieu même de ses immenses richesses, David de Purrj- avait toujours sous les yeux Neuchâtel, sa ville natale.
Hôpital, hôtel de ville, établissements d'éducation, promenades, fontaines et chemin public, il aurait tout voulu fonder ou faire fleurir. Son bonheur consistait à verser à pleines mains ses bienfaits sur sa patrie. Les sommes les plus considérables ne lui coûtaient rien pour elle, à la seule condition qu'on ignorerait que tes secours venaient de lui. Frédéric-le-Grand, de glorieuse mémoire, qui savait si bien apprécier tous les genres de mérite, le créa baron.
.... Je ne puis m'empêcher d'éprouver un sentiment d'orgueil quand je pense que j'appartiens à un pays qui a produit des hommes d'un caractère aussi honorable par leur patriotisme, non seulement que M. de Purry, mais encore que M. Lallemand, le fondateur de la Maison des orpheUns, et que M. Pourtalès, fondateur du bel hospice pour les étrangers. Combien ces actes de libéralité les rendent chers à leurs compatriotes et recommanda blés devant la postérité !
Un Neuchâtelois et le Girondin Brissot
par
Auguste Ramus
Charles- Auguste Ramus, né en 1807 d'un négociant neuchâtelois établi à Hambourg, et d'une mère allemande, parente du poète Klopstock, fit ses classes à Londres d'abord, puis à Paris. Parlant également bien l'allemand, l'anglais et le français, passionné de poésie, de théâtre et de musique, il résida plusieurs années à Paris, où il gagnait sa vie en donnant des leçons. Après une longue maladie mentale, durant laquelle il perdit sa femme et son fils unique, il vint se fixer à Neuchâtel. C'était vers 1850. Il fut maître d'allemand au collège tant que l'état précaire de sa santé le lui permit, puis se retira à Chanélaz, où il mourut en 1870. Il a laissé, entre autres ouvrages, un poème, Taul Raymond, ou Femme et Muse, publié en 1852, et un recueil de Toèsies (1859).
Le morceau qui suit est extrait du Musée tieuchdtelois (1865).
Dans les premiers jours de juin 1793, trois convives étaient à table dans une maison de campagne située entre Saint-Cloud et Versailles. Le plus âgé des trois
était M. Beau, chef de la maison de banque, très connue alors, Beau, Balguerie & C*, de Bordeaux; les deux autres étaient M™^ Beau et un jeune commis de la maison, nommé Pierre- Alexandre Ramus, fils de l'ancien pasteur neuchâtelois , Hugues Ramus. Le dîner n'était pas achevé, qu'un domestique vint parler tout bas à son maître qui, se levant de table, sortit précipitamment. Peu de temps après il rentra, et s'adressant à sa femme et à son commis, il leur expliqua le motif de sa brusque sortie.
Ce sont des Girondins, dit-il, qui ont quitté Paris pour se soustraire au décret d'arrestation que la Convention nationale a rendu contre eux. Ils demandent à passer la nuit ici, et demain à la pointe du jour, ils prendront un parti quelconque. Il n'y aurait aucune sûreté pour eux à entrer dans la maison, nos domestiques étant presque tous jacobins, et ces messieurs seraient bien vite dénoncés ; il faut donc qu'ils passent la nuit dans le parc, où ils sont maintenant.
On tint conseil, puis le banquier et son commis, munis d'un panier contenant de la viande, du pain et quelques bouteilles de vin, allèrent rejoindre les Girondins cachés dans le parc.
Je tiens ces détails de mon père, le jeune commis de M. Beau; il m'a souvent nommé les Girondins qui étaient venus chercher un refuge chez le banquier de la Gironde; mais les noms m'échappent aujourd'hui. Un nom cependant m'est resté dans la mémoire ; c'est celui de Brissot. Ce Girondin partit le lendemain, avec un passeport que mon père lui prêta, et il fut convenu