UN NEUCHATEI.OIS ET LE GIRONDIN BRISSOT
que ce passeport serait renvoyé dès que Brissot aurait passé la frontière suisse.
Dans la séance du mercredi 13 juin 1793, il est fait lecture à la Convention nationale, de la pièce suivante :
Citoyen président, les circonstances où nous nous trouvons commandent la surveillance la plus active. Pénétrée de ce sentiment, la Municipalité de Moulins a arrêté aujourd'hui et fait conduire au conseil général du dépôt un étranger se disant négociant de Neufchâtel en Suisse, qui lui a paru suspect. Le conseil général n'ayant point trouvé sur son passeport la signature du citoyen Barthélémy, chargé d'afi'aires de la République en Suisse, a cru devoir s'assurer de sa personne. Le comité de salut public a été chargé de visiter ses papiers et sa voiture. Il s'est transporté à la maison de commune, où l'étranger a déclaré s'appeler J.-P. Brissot, et être membre de la Convention, etc. — Signé : Dubarry , président du conseil général du département de l'Allier.
Lecture est faite ensuite d'une lettre de Brissot au président de la Convention ; on y lit le passage suivant :
« Mon passeport était sous un nom étranger; c'est une faute, sans doute, mais les persécutions qui, en environnant mon nom d'une cruelle célébrité, me forçaient à le taire, la rendent sans doute excusable. »
Le même soir, dans les rues de Paris, les marchands de journaux criaient à tue-tête : « Arrestation de Brissot à Moulins, faux passeport, etc. ! »
Dès ce moment, mon père n'osa plus rentrer chez son patron : il erra dans Paris, alla loger dans difFé-
rentes maisons, ne sachant plus quel parti prendre. Il ne pouvait quitter la capitale sans passeport, et il risquait sa tête s'il était arrêté comme coupable d'avoir voulu favoriser la fuite d'un Girondin.
Un jour, dînant au Palais-Royal, le jeune Ramus entendit parler le patois neuchâtelois. La langue du pays lui fit dresser l'oreille, et il ne put s'empêcher de sourire en regardant les deux personnages qui causaient ensemble à une table voisine. « Citoven, dit l'un d'eux, s'adressant au jeune homme, comprends-tu notre patois? » Ayant répondu affirmativement, le jeune commis est invité à venir prendre place à la table de st^ compatriotes. On boit, on cause, on en vient aux confidences, et mon père confie son embarras à ses amis de fraîche date. Je suis connu à la préfecture, dit le plus âgé des deux; j'ai même quelque influence dans ces régions : nous irons demander un passeport pour toi.
A la préfecture, le Neuchâtelois demande un passeport pour son jeune protégé; mais à peine celui-ci eut-il décliné ses noms et prénoms, que l'employé, ouvrant un gros registre, déclara que P. -A. Ramus, de Neuchâtel, avait déjà un passeport, et qu'on ne pouvait pas lui en délivrer un second. Mon père, qui sans doute ne voulait pas se poser en héros parfait devant moi, m'a avoué que cette déclaration de l'employé l'avait fait trembler et pâlir, d'autant plus qu'il y avait là deux sentinelles dont les figures n'avaient rien d'aimable;.... on était en quatre-vingt-treize! —
Il voulut parler, mais sur un signe de son protec-