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UN NEUCHATELOIS ET LE GIRONDIN BRISSOT

teur, il garda le silence. Celui-ci répondit à l'employé que le jeune homme avait perdu son passeport. L'employé, ouvrant un autre registre, lut à haute voix cts mots : « Passeport de P. -A. Ramus, trouvé sur Brissot, arrêté à Moulins ; Brissot déclare qu'il a volé ce passeport. »

Ce mensonge de Brissot fut cause, sans doute, que mon père obtint ce qu'il demandait ; il quitta immédiatement Paris pour Neuchâtel, heureux d'en être quitte à si bon marché, et de sentir sa tête sur ses épaules. Brissot, on le sait, mourut sur l'échafaud le 31 octobre de cette même année (1793).

Dans la plupart des biographies de Brissot, il est question d'un passeport neuchâtelois, et je raconte ici la véritable histoire de ce fait.

Sous le règne de Louis-Philippe, me trouvant à une soirée dans je ne sais plus quelle maison à Paris, un de mes amis me présenta un jeune homme qui désirait faire ma connaissance, et qui, prenant ma main dans la sienne, me dit avec effusion : « Monsieur, je suis heureux de serrer la main du fils de l'homme généreux qui a voulu sauver la vie à un des miens : je suis le petit-fils de Brissot. »

Le général Oudinot

à Neuchâtel

par

Auguste Bachelin

Ce morceau est tiré du Musée neuchdtehis de 1866. Sur Auguste Bachelin voir notice à page 95.

La victoire d'Austerlitz eut pour la Principauté de Neuchâtel une conséquence curieuse et inattendue. L'Autriche et la Russie battues, le roi de Prusse, que ces deux puissances n'avaient pu ralliera elles, accepta les conditions dictées par Napoléon, et Neuchâtel, ainsi que les duchés de Clèves et de Berg, passèrent à la France, en échange du Hanovre cédé à la Prusse (15 décembre 1805).

Le peuple neuchâtelois n'en vécut pas moins tranquille, sans se douter qu'il venait d'être l'objet d'une tractation d'empereur à roi, et ce n'est qu'au mois de mars de l'année suivante qu'il eut connaissance du sort que la volonté impériale lui assignait.

Frédéric-Guillaume III abandonne ses droits sur la Principauté de Neuchâtel par un rescrit du 28 février 1806, qui arriva le 9 mars; le même jour Napoléon adresse au général Oudinot Tordre de prendre possession de la Principauté.

Le 16 mars, le Conseil d'Etat, informé que les troupes françaises étaient en route pour occuper notre pays, chargea MM. de Marval, lieutenant-colonel, et de Pourtalès, capitaine, de se rendre au Val-de-Ruz pour prendre les mesures nécessaires à la nourriture et au logement de ces troupes, ainsi qu'à l'ouverture des routes obstruées par une neige considérable. Mais le lendemain arrivait un rapport de M. Droz, maire du Locle, informant le Conseil que 746 hommes de troupes françaises étaient entrés la veille au soir dans le village, où ils avaient été logés, et que d'après les indications du quartier-maître un nouveau corps, fort de 5500 hommes, suivrait prochainement l'avantgarde. L'ordre de pourvoir à la nourriture et au logement des troupes fut expédié le même jour à toutes les communautés du pays.

Le 16 mars, on avait donc vu arriver à la Chauxde-Fonds les premières colonnes françaises venant de l'évêché de Bâle par Saint-Imier; il fallut frayer des chemins dans la neige pour donner passage à l'artillerie ; les chevaux et les traîneaux étaient mis en réquisition pour le transport des écloppés et des bagages. Oudinot, à cheval, dirigeait lui-même la marche des troupes. Les généraux Schramm, RufEn, Dupas et l'adjudant Jarr}' formaient son état- major. L'avant-

garde coucha au Locle la nuit du l6 au 17 mars; le lendemain arriva la division entière, composée de six bataillons de grenadiers, d'un bataillon d'infanterie de ligne et d'un détachement d'artillerie à cheval.

Les hommes de cette dernière arme, tous montés, portaient la veste courte avec brandebourgs rouges, la culotte collante à la hongroise, bleue, soutachée de rouge sur la cuisse, le dolman à fourrure et le colback empanaché couvrant les yeux et jetant une ombre épaisse jusque sur les pommettes; leurs cheveux poudrés à blanc tombaient en une large queue serrée de noir sur le derrière de la tête ; des moustaches fauves et allongées complétaient cette tenue, une des plus belles des troupes de l'Empire; ils étaient armés du sabre bancal et du mousqueton, et portaient la giberne et la sabretache.

Les grenadiers sont un des types les plus connus de l'armée française sous l'Empire; leur tenue en 1806 varie peu de celle qu'ils avaient en 179O. Comme on les trouve mêlés à toutes les affaires, au nord et à l'est, en Italie et à l'armée d'Helvétie, sur le Rhin et le Danube, ils occupent une large place dans toutes les toiles militaires de cette époque ; ils portaient l'habit bleu à pans longs, à retroussis, revers et épaulettes rouges, plastron et gilet blancs, culotte collante blanche, guêtres noires montant jusqu'au-dessus du genou, le bonnet à longs poils avec plaque dorée, tresses et plumets rouges ; ils portaient la moustache, et une touffe de barbe sur les côtés des joues, les cheveux longs et poudrés réunis en une queue; quelque temps aupara-

vant ils avaient encore les tresses nattées encadrant la queue, le sabre et la giberne à baudriers blancs; leurs sacs en peau de vache de couleur rouge n'avaient pas cette armature de bois qui leur donna plus tard une tournure régulière; ils étaient fermés dans le milieu par trois courroies longues et prenaient une forme arrondie comme celle d'un pain ; ils étaient surmontés de capotes multicolores, grises, bleues, rousses, vertes même, maintenues par deux courroies. Leurs sabres étaient ornés de dragonnes à glands, et le fourreau de leur baïonnette était fixé au baudrier du sabre.

Il y avait là des hommes de ces quatorze armées de lions, que la France, selon l'expression d'un de ses poètes, lâcha sur les tigres et les léopards, des faces bistrées, bronzées, couturées de blessures, des soldats de Toulon, d'Arcole, des Pyramides, de la Vendée, de Rivoli et d'Austerlitz, fatigués, exténués, mais qui marcheront jusqu'à la dernière heure de cette flamboyante épopée qu'on appelle l'Empire.

Leur peau bizarrement noircie Dit l'Egypte aux soleils brûlants, Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c'est sans doute

Du froid de la Bérésina ;

Et s'ils boitent, c'est que la route.

Est longue du Caire à Wilna.

Tels ils sont au moment où le poète les dépeint, tels on les vit à Neuchâtel le l8 mars l8o6.

Cette armée entra en ville par l'ancienne route des

montagnes, par ce chemin escarpé, sinueux et rocailleux qu'on appelle d'un nom caractéristique, les Pavés. Se figure-t-on cette descente au bruit des musiques, ces sapeurs aux larges tabliers blancs et à pistolets aux côtés, ces tambours-majors géants à chapeaux emplumés et à bottines serrées comme celles des guerriers grecs, et cts généraux dorés retenant leurs chevaux de leurs mains gantées de noir, ces drapeaux mutilés, et cette artillerie, descendant péniblement une pente plus ardue que celles du Saint-Bernard ou du Splugen? Ce souvenir n'a-t-il pas quelque chose de vertigineux?

La curiosité l'emporta sur la crainte, et toute la population de Neuchâtel, agglomérée sur la place de l'Hôtel de ville et les bords du laCj attendait avec une anxiété facile à concevoir l'arrivée de cette troupe, dont les baïonnettes scintillaient sur cette route en zig-zag.

Il n'y eut ni acclamations ni protestation, et la beauté du spectacle captiva seule les esprits. Oudinot, quoique grave, digne, n'avait pas l'air d'un triomphateur. La neige, qui était tombée en abondance aux montagnes, n'avait pas pris pied à Neuchâtel; le temps était clair. La division vint se ranger sur la place du Marché, trop petite pour la contenir toute ; acculée à l'hôtel de la Balance, elle remplissait toutes les rues avoisinantes ; l'artillerie se massa sur la Place d'armes, à l'endroit où sont aujourd'hui les rues de la Place d'Armes et du Musée; le train des équipages, les caissons d'infanterie et les bagages s'installèrent devant l'Hôtel de Ville.

La distribution des billets de logement s'effectua

immédiatetnent, et chaque homme se rendit à sa destination avec une tranquiUité que l'on n'attendait pas des vainqueurs de l'Europe. Les maisons de Neuchâtel, à cette époque, n'étaient pas numérotées, et dans la prévision de désagréments qu'occasionnerait ce fait à la troupe et aux habitants, chaque porte portait un chiffre inscrit à la craie les jours qui précédèrent l'arrivée de la division....

A peine arrivé, Oudinot commence son rôle d'administrateur; élevé à l'école de Napoléon, zélé, infatigable, plein d'activité, il ne songe nullement à se prélasser dans les loisirs d'une ville occupée militairement, quoique sans coup férir; et le IQ, c'est-à-dire le lendemain de son arrivée, il demande par lettre au Conseil d'Etat une instruction sur la situation financière et politique de la Principauté. Plusieurs personnes avaient fait des avances considérables pour le service de la maison du général; il donna l'ordre de ne faire aucun remboursement jusqu'à ce qu'il se fût entendu avec les autorités sur leurs intentions relativement aux dépenses de sa maison. Le trésorier-général de l'Etat fut chargé d'obtempérer aux désirs d'Oudinot ; k ville de Neuchâtel prit la dépense de sa maison à sa charge

Les appartements du Château avaient été mis à la disposition du général, mais il leur préféra une élégante maison du faubourg, propriété du général de Meuron. Une vaste pièce de style Louis XV aurez-de-chaussée, avec grandes fenêtres ouvertes du côté du lac dans

une façade en saillie, lui servait de salon de réception; à droite et à gauche étaient la salle à manger et les appartements; les dîners offerts par le général à son état -major ou aux autorités neuchâteloises avaient lieu dans un des hangars des côtés delà porte d'entrée du jardin, au milieu de tentures et d'emblèmes destinés, on le comprend, à cacher la destination primitive de cette construction. Nos lecteurs ont, sans doute, reconnu dans notre description la maison du faubourg, propriété de M. W. DuPasquier ^.

Les dîners d'Oudinot, disons-le en passant, réalisaient l'idéal des gastronomes, et leur célébrité n'est pas encore éteinte; la dépense en était payée par la ville de Neuchâtel, mais le général voulut la prendre à sa charge, ce qui eut lieu à partir du 23 mars. L'aubergiste de la Balance, chargé du service de sa table, pensant assurément qu'un dignitaire de l'Empire était une bonne fortune dont il fallait tirer tout le parti possible, présenta un mémoire si exorbitant, que le maire de la ville fut obligé de demander l'intervention du Conseil pour mettre cet homme à la raison.

Le fléau de l'occupation militaire commençait à

peser lourdement sur le peuple, et le Conseil d'Etat fut obligé de solliciter du général le renvoi de quelques troupes.

Le soldat français, facile, enjoué, serviable, devint dès les premiers jours un commensal aimé de ses hôtes agriculteurs ou artisans, et on le vit bientôt

^ Plus tard, propriété de M. Alphonse de Coulon, faubourg du Crét, 11° 60.

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vaquer aux soins du ménage; seuls les sous-officiers conservaient le verbe haut et la morgue caractéristique de la soldatesque de l'Empire : Tu n'as pas vu le soleil d' AusterlitT^! coupait court à toute discussion avec les jeunes soldats nouvellement incorporés. — Le langage des camps et les mœurs relâchées des grenadiers indisposèrent peu à peu nos honnêtes populations, et on commença à souhaiter d'être débarrassé de cette armée inutile dans un pays envahi sans résistance.

Cette division n'avait pas souvent rencontré une hospitalité aussi franche, une nourriture aussi saine et des soins si affectueux. Et le soldat, on le comprend, demandait une occupation ilHmitée du pays de Neuchâtel, qu'il appelait pittoresquement le lit de repos d'AusterlU:^^. .Quelques officiers, élevés sans doute à l'école de Masséna, voulaient qu'on décrétât des contributions; d'autres regrettaient de n'avoir aucun prétexte suffisant pour pouvoir s'approprier les montres de nos petits horlogers^ comme ils les appelaient. Oudinot ne tint aucun compte de leurs prétentions et se montra d'une sévérité romaine envers quelques officiers de probité douteuse.

Un autre fait rendit l'occupation encore plus pénible : l'armée était infestée de la gale, et sur les réclamations des autorités les malades furent envoyés, au nombre de trois cents, au château de Colombier, qui devint l'hôpital militaire de la division. Les communautés de Colombier, Auvernier, Areuse réclamèrent à leur tour et obtinrent la séquestration absolue des galeux.

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Oudinot prit des mesures pour une répartition plus égale des détachements dans le pays, et demanda un état exact des cantonnements, afin de pouvoir donner des compensations pécuniaires aux localités qui avaient eu le plus de troupes; mais ces demi-mesures ne répondirent qu'imparfaitement au désir général, et le Conseil d'Etat pria Oudinot de bien vouloir faire connaître au prince Alexandre l'état de détresse dans laquelle se trouvait sa nouvelle Principauté, par suite de l'occupation militaire prolongée (l6 mai).

Berthier répondir en annonçant son arrivée prochaine à Neuchâtel ; des députés partirent même à sa rencontre; mais son voyage, sans cesse remis, ne s'effectua jamais.

Le général ne pouvait prendre sur lui de disposer des troupes qui lui étaient confiées, et la situation ne fit qu'empirer : deux mois s'étaient écoulés sans aucun changement ; les quatre Bourgeoisies furent convoquées dans leurs chefs-lieux le 17 juillet, et, d'un commun accord, elles adressèrent à Berthier une pressante supplique, demandant en grâce la retraite des troupes françaises.

Berthier accéda à ces prières, et le 28 juillet, l'artillerie à pied et à cheval et les compagnies du train de l'artillerie, quittèrent le pays; la lettre de remerciements que reçut le prince en reconnaissance de ce soulagement si ardemment désiré, prouve autant que la supplique de quel poids onéreux le peuple était écrasé.

.... Les événements ont marché dans notre petite patrie, et l8o6 est déjà si loin de nous que nous pouvons juger froidement et sans passion cette mémorable phase de notre destinée. L'histoire de la domination française chez nous ne peut- elle pas se résumer. par CQs mots : Contentement des autorités et fonctionnaires, prostration et découragement du peuple ?

« La fusion du pays de Neuchâtel dans la grande nation française, qui devait éteindre leur nationalité de plusieurs siècles d'existence, écrit Nollet-Fabert , ne souriait nullement aux habitants. » Nous ajouterons à ce que dit l'historien français, que cette domination ne fut jamais goûtée, et qu'Oudinot seul, par l'heureuse nature de son caractère, parvint à la rendre momentanément supportable; mais, une fois le général parti, le peuple neuchâtelois commença à expérimenter la puissante protection de la France, son soleil pur et vivifiant et les nombreuses bénédictions promises dans la phraséologie retentissante de ses proclamations; il vit tomber une à une toutes ses libertés, fut accablé d'impôts et de levées de troupes, enfin livré à tous les fléaux du despotisme militaire.

Mais il est dans la destinée des peuples d'avoir des périodes de souffrance et de deuil, pour en sortir épurés et plus forts. De l8o6 à 1814, le canton de Neuchâtel souffrit de la France, et ce mal, salutaire par son résultat, n'a pas peu contribué à lui faire tourner les regards vers le faisceau delà Confédération suisse, auquel il est indissolublement lié.

La fête des Armourins

par

Alphonse Wavre

On a beaucoup discuté sur l'origine de l'antique procession des Armourins, dont le souvenir est resté aussi vivant parmi nous que la mélodie populaire jouée par les fifres à cette occasion. Dans un article donné au Musée neuchdtelois en 1866, M. Alphonse Wavre, notaire à Neuchâtel, a exposé avec agrément ce qu'on sait — ou croit savoir — sur l'origine et la signification de cette vieille coutume. Nous reproduisons les passages essentiels de cette étude.

La fête des Armourins était une de nos fêtes les plus anciennes, une vraie fille du sol neuchatelois, sans pareille ailleurs, et dont le souvenir est encore bien vivant...

C'était la veille de la foire de novembre qu'elle se célébrait. Pendant toute la journée, une soixantaine de jeunes garçons, l'écharpe sur l'épaule ou autour des reins, petite épée au côté, trois plumes à la toque, celle du milieu penchée en avant, les deux autres retombant de chaque côté, avaient parcouru la ville dans leur costume d'éclaireurs (ci-devant claireurs).

Aux premières ombres de la nuit, le cortège, avec ses flambeaux, partait de l'Hôtel de ville dans Tordre suivant :

Les fifres et les tambours avec le tambour-major en tête;

Les sautiers de la ville, avec le manteau mi-parti rouge et vert, coiffés de tricornes et portant le sceptre de la juridiction;

Le major de ville, qui avait le commandement du cortège, dans son uniforme militaire ordinaire; de chaque côté deux petits pages pour l'éclairer et quelquefois un cinquième pour porter sa canne ^ à pommeau d'argent doré ;

Les deux capitaines de la garde avec uniforme vert, collet rouge;

(Les hommes de la garde, qui se composait des gardes de jour et des gardes de nuit ou guets, avec l'uniforme vert et rouge, formaient la haie au cortège) ;

Le capitaine des Armourins (primitivement Armurins) avec deux éclaireurs devant lui, puis, deux à deux, les vingt-quatre Armourins revêtus de cuirasses, avec Tépée au côté, la hallebarde au poing, le casque ombragé -d'un plumet de fleurs de roseaux, avec leurs éclaireurs devant eux.

Devant chaque file marchaient ainsi quatre éclaireurs à quelque distance de leurs cuirassiers, pour permettre à ceux-ci de faire sans gêne le maniement de leurs hallebardes. Le cortège était fermé par quel-

' La canne était un attribut essentiel du major de ville.

ques hommes de la garde, puis venait la foule des curieux qui escortait la procession jusqu'au château.

De THôtel de ville, le cortège passait par la rue de l'Hôpital, la Grand'rue, la rue des Moulins, la place du Marché, où il suivait la première rangée des baraques de foire à droite ; vis-à-vis de la ruelle de Flandres il faisait un demi-tour à gauche, et revenant par le même chemin jusqu'à la Croix-du-Marché , montait au Château tambour battant et entrait dans la cour, éclairée de nombreux feux de poix. Le gouverneur sortait bientôt par la porte de la tour et se plaçait visà-vis de la troupe. Il était alors harangué par le capitaine des Armourins, qui lui faisait un discours au nom de la compagnie.

Il est un point que, dans sa harangue, le capitaine ne faisait qu'effleurer, à savoir, si c'était un devoir que les bourgeois de Neuchâtel accomplissaient en venant ainsi rendre hommage au gouvernement et se mettre à sa disposition eux et leurs enfants, ou si c'était un droit qu'ils exerçaient en pénétrant en armes dans le château du prince. Evitait-on de s'appesantir sur ce point, parce que la chose n'était pas certaine, ou parce que le gouvernement et la Bourgeoisie n'étaient pas toujours d'accord à cet égard? C'est plutôt pour cette dernière raison. Une année même, le dissentiment éclata d'une manière assez évidente.

C'était au milieu du siècle dernier; lorsque le cortège arriva tambour battant devant le Château, il trouva portes closes. Le vice-gouverneur, Michel, qui ne comprenait rien à la fête et qui était irrité des grands

privilèges de la Bourgeoisie, avait prononcé le huisclos de sa demeure. Grandement ébahis et courroucés furent les bourgeois, qui s'attendaient à toute autre réception. Le major de ville, commandant du cortège, craignant que l'affaire ne tournât mal à cause de l'indignation de ses hommes, les calma momentanément, et se faisant ouvrir la poterne, se rendit auprès du gouverneur, auquel il cria : « Monsieur le Gouverneur, si vous ne nous baillez passage, nous ferons sauter vos portes à coups de canon. »

Le gouverneur, voyant qu'on ne badinait pas, fit ouvrir les portes et dut bon gré mal gré recevoir le cortège.

Ce qu'on célébrait surtout dans le discours, c'était la fidélité des Neuchâtelois aux traditions et leur bravoure et loyauté comme confédérés, puisque dans les journées mémorables où il s'agissait de défendre contre d'injustes agressions l'indépendance de la patrie suisse, leurs bannières n'étaient pas en arrière sur les champs du devoir et de l'honneur.

Le gouverneur ou le président du Conseil d'Etat répondait, puis, en faisant circuler quelques coupes, on portait les santés du prince, de la Confédération, du Conseil d'Etat, de la compagnie des Armourins, portées et bues avec acclamations. Après quoi, la troupe reprenait le chemin de l'Hôtel de ville, où un banquet (qui commençait par une soupe au riz traditionnelle) était offert aux jeunes éclaireurs d'abord, et aux Armourins après, sous la présidence du major de ville.

Ceux qui ont assisté à la fête des Armourins ou qui s'en souviennent, savent ce qu'il y avait de solennel dans cette longue procession, qui lentement se déroulait dans les rues.

La lumière rougeâtre des torches, le bruit de fer des armures, le salut d'armes répété lorsqu'on passait d'une rue à l'autre ou devant les personnages importants, contribuaient avec la vieille marche à donner à la procession un cachet particulier.

Le premier salut d'armes se faisait devant la fontaine de la Grand'rue; le capitaine, arrivé en face, donnait le signal en saluant de sa hallebarde ; les cuirassiers répétaient le salut à la même place que leur capitaine, de sorte que le salut durait aussi longtemps que le défilé des Armourins devant l'endroit ou le personnage salué.

C'est sous cette forme que cette fête nous est parvenue en dernier lieu, sans avoir subi cependant de grandes modifications depuis son origine.

Dans les commencements, la procession était moins longue, n'étant composée que de douze, puis de dixhuit cuirassiers; elle finit par l'être de vingt-quatre; en temps extraordinaire, comme lors de la visite du roi en 1842, on avait emprunté quelques cuirasses à nos confédérés de Soleure, de sorte qu'il y avait trentehuit cuirassiers.

Le capitaine des Armourins était pris dans le Petit Conseil de ville, le lieutenant dans le Grand Conseil; on n'acceptait pour novices que ceux qui n'avaient jamais porté la cuirasse; eux et les autres bourgeois

qui désiraient être Armourins s'inscrivaient à l'avance . Le choix était fait par les Quatre-Ministraux.

Cette fête s'était si bien ancrée dans nos mœurs, que même en des années de famine, comme le prouvent les arrêts du Conseil de ville, elle fut célébrée malgré des demandes de suppression momentanée.

La première fois qu'il en est fait mention, c'est en 1473 ; depuis lors elle avait été continuée presque sans interruption jusqu'en 1846, où elle fut célébrée pour la dernière fois sous l'ancien régime; en 1863, lors de la fête fédérale de gymnastique, elle fut tirée de son sommeil, et, quoique incomplète, bien des gens eurent du plaisir à la revoir.

Mais quelle est l'origine de cette fête? Nos historiens neuchâtelois nous en apprennent fort peu de chose, nous disant qu'on ne sait point avec certitude l'origine et la cause de cette singulière cérémonie; qu'une seule chose est certaine, c'est qu*elle est fort ancienne. Elle existait déjà lors de la bataille de Morat, puisqu'il est question d'Armourins en 1473. D'après la tradition populaire, mise en vers par de Pradel en 1829, des Savoyards, au xiv™* ou xv""^ siècle, maîtres de la rive sud du kc, avaient médité de prendre Neuchâtel par surprise. Un beau jour aborde sur la rive une barque chargée de tonneaux à l'adresse du gouverneur; les tonneaux sont transportés dans la cour du château; le soir, des enfants en jouant à chouël entendent avec effroi des voix et des bruits d'armes sortir de ces tonneaux. Maîtres de leur épouvante, ils descendent en ville en toute hâte avertir leurs pères.

qui, conduits par leurs enfants et éclairés par eux, accourent en armes et ont bientôt fait bonne justice de l'ennemi. Le gouverneur était-il de connivence avec les Savoyards? C'est à supposer; quoi qu'il en soit, l'Etat et la ville furent sauvés par cet acte des jeunes bourgeois.

Quelque honorable que soit cette tradition, elle a été mise en doute. En effet, il est une autre version, moins répandue, qui peut sembler plus probable au premier moment, lorsqu'on étudie la fête en ellemême : c'est que la cérémonie ne repose que sur l'institution des gardes-foire.

Jusque vers la fin du siècle passé, les Armourins se célébraient quatre fois par an, à chaque foire, soit à Saint-Gall, Saint-Martin, Saint-Jean et à la Chandeleur. Nous lisons, il est vrai, que les cuirasses étaient revêtues dans d'autres occasions; ainsi, quand les Princes de Neuchâtel venaient visiter leur Principauté, le Conseil de ville endossait les armures, allait attendre le souverain aux limites de la mairie et l'y complimentait en lui présentant la bannière et le bataillon des bourgeois.

Mais ce n'était pas là la fête des Armourins ; elle ne se célébrait qu'à l'époque des foires ; le magistrat choisissait alors quatre jeunes bourgeois adultes, appelés novices; ils portaient la cuirasse comme les autres, mais ils se distinguaient par les fleurs et les rubans qui ornaient leur casque. Ces novices remplissaient les fonctions de gardes de foire, car dès que la cérémonie était terminée, ils dépouillaient la cuirasse, et gardant

la hallebarde et l'épée, ils visitaient après le souper les rues, les auberges et les ruelles de baraques, et cela tant que durait la foire. Primitivement il n'y avait que deux novices ; les foires de Neuchâtel étant devenues plus fréquentées, leur nombre fut porté à quatre au siècle passé, puis à six en dernier lieu. Ils gardèrent les fonctions de gardes de foire jusqu'en 1830, et alors, comme il arrivait parfois qu'ils troublaient l'ordre plutôt que de le maintenir, ils furent remplacés dans ces fonctions par la police ordinaire de la ville. Ils continuèrent cependant à figurer dans le cortège jusqu'en 1846, avec de superbes bouquets, dont les décoraient les dames. Eux, en revanche, leur donnaient un bal un des jours suivants.

La marche suivie par le cortège à travers la Croixdu-Marché et la place du Marché le long des baraques de foire, ne semble-t-elle pas venir encore à l'appui de cette seconde version? Si la procession montait ensuite au Château, ce n'était peut-être qu'une parade de garde. On aurait pris occasion de cela pour faire briller au jour les trophées obtenus par la valeur des ancêtres, et inciter ainsi les jeunes gens à imiter leur courage et leur dévouement à la patrie.

Que concluerons-nous de tout cela ? Nous ne pouvons complètement nous ranger à l'opinion de ceux qui ne voient à l'origine de la fête que la surprise des Savoyards ; mais nous ne pouvons non plus admettre la version de ceux qui n'y voient que l'institution des gardes-foire, ce qui aurait fait de la fête célébrée de nos jours un anachronisme et presque une comédie.

Non, cette fête avait, à plusieurs égards, une importance historique, et les souvenirs qu'elle était destinée à perpétuer n'étaient que des souvenirs glorieux.

Il est certain que les gardes-foire jouent un rôle dans cette fête, mais est-ce le rôle essentiel? Si cela était, qu'aurait signifié la présence au cortège du Petit Conseil de ville, de la cour de justice, du major de ville et de plusieurs membres du Grand ConseiP Auraient-ils voulu se mettre à la remorque de simples gardes-foire ? Pourquoi tout cet éclat, ce pas d'armes, cette musique militaire, cette réception solennelle au Château? Dans les villages voisins, nos vieillards se souviennent encore d'avoir vu des gardes-foire et des brévards comme à Neuchâtel, avec la hallebarde à la main et une espèce d'uniforme militaire; mais lorsqu'ils se réunissaient pour entrer en fonctions, il n'y avait aucune cérémonie, aucune fête où les enfants jouassent un rôle quelconque. Dans bien des villes l'institution des gardes-foire existait comme à Neuchâtel, mais notre fête des Armourins n'y était pas célébrée, il n'y avait rien qui pût la rappeler, elle se célébrait seule à Neuchâtel.

Pourquoi tant d'enfants faisaient-ils partie du cortège, puisque pour vingt-quatre cuirassiers il y avait quatre-vingts éclaireurs environ? Pourquoi la ville leur payait-elle un repas après la cérémonie ? Pourquoi les gratifiait-on de tant d'honneurs? La veille de la fête et le jour même, pourquoi ces promenades dans la ville et chez les parents des enfants déjà costumés et escortés d'un guide habillé de noir ?

Pourquoi, le lendemain de la fête, le cortège, uniquement composé des enfants, recommençait-il, se dirigeant cette fois au Crêt, où Ton allait consumer ce qui restait des flambeaux. La fête était presque une fête d'enfants; elle semblait calculée en leur honneur. Eux-mêmes sentaient si bien leur importance, qu'ils s'envisageaient comme les personnages essentiels dans le cortège, et les cuirassiers comme un hors-d'œuvre. Ces derniers ne faisaient partie du cortège, semblait-il aux enfants, que pour qu'ils eussent l'occasion de les éclairer.

Enfin, le mot Armourins, qui, évidemment, désignait à l'origine ceux qui portaient l'armure, avait fini par s'appliquer aux jeunes gens et nous prouve le rôle important qu'ils y jouaient.

On ne peut donc nier la grande part qu'avaient les enfants à cette fête, et à défaut de nos archives, plusieurs fois détruites par le feu ou par les eaux, ce rôle, qui s'est maintenu jusqu'au bout, suffit pour accréditer la tradition populaire que Neuchâtel dut une fois son salut à ses jeunes enfants....

La fête des Armourins, avons-nous dit, se célébrait en novembre. La tentative des Savoyards avait probablement eu lieu à la même époque de l'année, au moment de la foire, alors que les gardes étant plus occupés, ne pouvaient pas tout surveiller avec autant de soin, et ainsi, quelques semaines après vendanges, au moment où les bourgeois ne devaient pas être surpris de voir des tonneaux arriver, en quête de vin nouveau, de pays plus déshérités que le leur.

Une fois que les bourgeois, guidés par leurs enfants, eurent fait bonne justice des Savoyards, il est assez probable qu'ils allèrent tous ensemble trouver M. le Gouverneur, à l'adresse duquel, dit la tradition, étaient les tonneaux, et qu'ils lui donnèrent une verte leçon.

Aussi n'est-il pas étonnant que, quelques siècles plus tard, M. Michel, moins sot qu'il n'en avait l'air et qui connaissait probablement ses antiquités, ait voulu refuser l'entrée du Château au cortège, jugeant inutile de s'entendre rappeler par les bourgeois, qu'il aimait peu, quelque fragment de cette histoire.

fe^

Léopold Robert

Charles Berthoud

Né à Couvet en 1813, consacré au ministère en 1841, Charles Berthoud fut diacre du Val-de-Travers, pasteur à Londres, professeur de littérature à Neuchâtel, pasteur à Florence, puis passa la fin de sa vie dans sa retraite de Gingins. Il dirigea quelque temps la Revw suisse, collabora plus tard au Journal de Genève, à la Bibliothèque universelle, au Musée neuchdtelols, où il a fait paraître sa belle étude, pleine de renseignements et de documents inédits, sur les Quatre Petitpierre, et une remarquable biographie de Léopold Robert. La notice qu'on va lire, plus condensée, fut écrite pour la Galerie suisse (t. II) de M. Eug. Secretan. — Charles Berthoud fut, dès 1842, le premier secrétaire de la Société des Amis des Arts ; il porta toujours aux choses de la peinture l'intérêt le plus vif et le plus intelligent. Il était passionnément épris d'histoire neuchâteloise, et rien de ce qui était « du cru » ne le laissait indifférent. Il eût certainement applaudi à la pensée qui a inspiré ce recueil. Charles Berthoud est mort à Gingins le ler mars 1894. La Société d'histoire a publié, sous le titre à' Etudes et biographies (Attinger, 1894), un choix de ses articles, parmi lesquels figure la notice que nous reproduisons ici .

Chez le peuple neuchâtelois, doué d'un esprit positif, mais inventif, ingénieux et réfléchi, l'idéal du beau

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ne s'est réalisé que sous sa forme la plus précise et la plus arrêtée; ce peuple n'a guère produit de poètes, mais il a eu des graveurs illustres et des peintres de génie. Parmi ces derniers, aucun n'a marqué autant que Robert, un peintre qui avait commencé par la gravure.

Il était né à la Chaux-de-Fonds, le 13 mai 1794, dans une vieille famille des montagnes neucliâteloises, où se conservaient, avec la frugalité des mœurs antiques, des traditions de respect moral, et l'éveil continu de l'esprit au milieu des humbles occupations de l'industrie nationale. Il tenait beaucoup de sa mère, femme singulièrement intelligente, d'une âme aimante et religieuse, mais d'une sensibilité très vive et facilement douloureuse. Il grandit dans son village natal, et passa quelques mois dans une bonne institution du temps, à Porrentruy, où i! fut presque constamment malade, et perdit, chose singulière, le goût du dessin, qu'il avait eu de fort bonne heure.

Ce goût lui revint à la Chaux-de-Fonds, où ses années d'école furent bien employées ; s'il ne put faire des études classiques, il apprit de lui-même beaucoup de choses, et contracta dès lors des habitudes d'examen et d'analyse qui ne le quittèrent plus. On le destinait au commerce, dont il commença l'apprentissage à Yverdon ; mais il se dégoûta vite de cette carrière et revint dans sa famille, où bientôt, son goût pour le dessin se prononçant toujours davantage, on résolut 'd'en faire un graveur et de l'envoyer à Paris.

Il fut placé, à seize ans, chez l'un de ses compa-

triotes, Charles Girardet, graveur passionné de son art. Tout en travaillant sous les yeux de son maître, il allait souvent dessiner à l'Académie impériale ; Girardet, loin de le retenir dans le métier, Tencouragea dans cette voie; bientôt le goût de la peinture se montra, et l'apprenti graveur entra dans l'atelier de David.

Peu de jeunes gens ont mené à Paris une vie semblable à celle de Robert, partageant ses journées entre le petit atelier de Girardet et l'école du grand peintre, et ses soirées entre la musique et la lecture, s'attendrissant à la pensée des siens et des sacrifices qu'il leur coûtait, et, grâce aux railleries que lui attiraient de la part de ses camarades sa figure de peu d'apparence et sa gaucherie, se concentrant de plus en plus en lui-même après avoir été, de nature, expansif et plein d'abandon.

David avait deviné sa vocation; il avait remarqué chez Robert cette patience qui est la moitié du génie, et s'était attaché à lui. Sans vouloir le détourner de sa première carrière, il lui faisait remarquer que les grands graveurs savaient peindre, l'encourageait, le consolait. Robert apprit là ce qu'il y avait de meilleur dans l'école du peintre des Sabines, la justesse du dessin, le sentiment classique de la composition, une sévérité inexorable envers lui-même. Il allait compléter à l'amphithéâtre de l'école de médecine l'étude du modèle humain, et ce peintre, dont on a dit ridiculement plus tard, qu'il était surtout un « peintre de costumes, » pouvait se vanter à bon droit d'avoir su des-

siner dès lors une figure « sous toutes ses faces, et la disséquer jusqu'aux os, en nommant tous ses muscles, leurs origines et leurs insertions. » « Etudiez les maîtres, mais surtout la nature, » lui répétait souvent David, et ce précepte fut la devise à laquelle il resta inébranlablement fidèle.

Cependant la gravure restait toujours sa première visée. Il concourut en 1814 et obtint le second prix; un de ses compatriotes, Forster, qui devint dans la suite un graveur illustre, eut le premier. Les deux jeunes gens sont couronnés par l'Institut; Robert déborde de joie, et se figure « voir » les siens présents à cette fête. Bientôt il assiste indigné aux avanies royalistes faites à son maître David. L'année suivante, pendant les Cent- Jours, le vieux conventionnel à son tour est au pinacle, et Robert, satisfait, philosophe à sa manière sur ces vicissitudes tout en gravant le portrait de M"^ David. Mais bientôt le grand peintre part pour l'exil, en recommandant à Gérard « son ami Léopold. »

Au printemps de 1816, Robert entre de nouveau en loge : il touchait cette fois au premier prix de gravure, et la pension de Rome ne semblait pouvoir lui échapper, lorsque, malgré le chaleureux appui de Gérard, il fut mis hors de concours, parce que son pays, redevenu principauté prussienne, avait cessé d'appartenir à la France.

Il revint en Suisse, et le séjour qu'il fit à la Chauxde-Fonds et à Neuchâtel décida de sa carrière. Tout en peignant des portraits, où l'on retrouve, avec sa distinction native, l'empreinte de son découragement.

mécontent de son travail et sentant qu'il pourrait faire mieux en Italie, il songe avec amertume que la réalisation de ce plan est impossible. Un paysagiste de premier ordre, Max. de Meuron, qui revenait de Rome et souffrait de ne pouvoir s'y fixer lui-même, intéressa à Robert un riche Neuchâtelois, M. Roulet de Mézerac, dont la femme aimait et comprenait les arts. M. Roulet se décida à faciliter au jeune peintre ce séjour que Robert avait entrevu avec une explosion de joie au concours de l8l6, et auquel il avait cru devoir renoncer pour toujours.

Il arriva à Rome en l8l8, âgé de vingt-quatre ans. Là, entre la nature et les maîtres, il n'hésite plus. Tout en admirant Michel- Ange, au-dessus duquel il ne voyait rien, tout en se sentant attiré par la pensée profonde du Poussin, c'est vers la nature qu'il incline. David lui avait souvent répété qu'il ne fallait pas voir la réalité « bêtement, » mais y chercher la beauté : cet avertissement familier ne fut pas perdu. De David il garda le sentiment de la noblesse, tout en poursuivant un idéal moins abstrait que le sien. A force de travail, de tentatives multiples, de recommencements, son goût s'épure et s'agrandit, sa tête se monte: à Rome, dit-il, on est forcé de penser. Cependant il avait apporté en Italie ce fonds de tristesse propre aux races du Nord, et en même temps que le regret douloureux et tendre de la famille, « un principe de mort, » dont il signalait le contraste avec la joie de vivre des méridionaux. Ces sentiments, qui ne devaient guère le quitter, aident à comprendre son œuvre et sa vie.

Lié avec Schnetz, suisse d'origine et élève de David, que rappelle singulièrement sa première manière, et avec Granet, dont le voisinage faillit faire de lui un peintre d'intérieurs, il hésite d'abord et cherche sa voie ; la peinture d'histoire effraie sa timidité naturelle ; il voudrait s'élever au-dessus du genre proprement dit ; il aspire au style tout en étant préoccupé de l'exactitude du costume et de la vérité du rendu. La Religieuse mourante, d'une exécution faible mais d'un sentiment vrai, est le meilleur tableau qui soit resté de cette première période.

Bientôt, l'arrivée à Rome d'une partie de la population de Sonnino lui ouvre un nouveau champ d'études : il s'installe aux Termini, apprend la langue de ces déportés qu'il trouve assez bonnes gens, fait collection d'armes et de costumes, et travaille d'après ce peuple de modèles non touchés encore par la civilisation, les hommes d'une énergie concentrée, les femmes d'une beauté classique, superbe et fière; l'une d'elles, Teresina, devient son modèle favori, son inspiratrice, et on en retrouvera la figure dans ses plus beaux tableaux. Brigands blessés, femmes et filles de brigands, pèlerins et bergers, voilà le monde qu'il ne quitte guère de 1819 à 1822, et où il trouva les sujets d'une série de toiles qui eurent un succès assez vif, succès qu'explique aussi le goût du moment. On y remarque la pureté du dessin et le goût croissant du style, avec des imperfections de métier bien plus sensibles que dans la suite, mais dont il ne put jamais complètement s'affranchir.

Le charme que lui firent éprouver, dans un voyage à Naples, « la douceur et l'ondulation des lignes diT pa)'sage, » lui inspira bientôt de nouvelles œuvres, qui le firent connaître à Paris. On lui avait demandé une Corinne au cap Misène. Robert n'avait pas l'imagination littéraire, et goûtait médiocrement le pathétique par lequel M""* de Staël suppléait la vérité locale dans ses descriptions de l'Italie. Corinne le déconcertait, Oswald le tourmentait, « lui qui n'avait jamais fait que des brigands et des bergers. »

Insensiblement il revint à son vrai domaine ; des figures populaires prirent la place des types du roman, et il peignit l'Improvisateur^ qui marque le moment où il entra dans la grande peinture. D'une composition moins liée, moins savante, moins harmonieuse que les tableaux qui le suivirent, cette scène familière mais choisie, et régulière sans froideur, avec les belles lignes du paysage qui l'encadre, montrait qu'il avait trouvé sa voie.

Encouragé par ce succès, Robert appelle à lui, pour travailler sous ses yeux, son frère cadet Aurèle, pour lequel il ressentait une affection quasi-paternelle. Ce furent de belles années ; mais, en 1825, la mort tragique d'un autre frère, un aîné, qui avait avec lui, selon le témoignage des siens, de nombreuses analogies de caractère et d'humeur, porta un coup terrible à Léopold. Cette date du 20 mars devait avoir, dix ans plus tard, un sinistre anniversaire.

Sa mère et sa sœur vinrent le rejoindre à Rome. Ainsi « enveloppé » de toute sa famille, voyant Aurèle

faire de rapides progrès dans l'art qu'ils adoraient l'un et l'autre, porté lui-même de plus en plus par la faveur croissante qui accueillait sts ouvrages, ses amis le croyaient heureux, il se trouvait heureux lui-même ; mais le coup fatal était porté.

C'est à cette période que se rapporte son projet d'une série de tableaux dans lesquels il voulait reproduire à sa manière, tout ensemble réaliste et idéale, la vie populaire italienne, et qui auraient symbolisé les saisons dans les quatre régions de l'Italie. La Madone de l'Arc fut le premier tableau de cette série qui devait rester incomplète, mais qui est son vrai titre à la gloire. Le caractère des figures de Pompéï l'avait frappé : l'idée lui vint de représenter le retour d'une fête dont il avait été témoin, en donnant à cette scène moderne, empreinte de tout le brio de la vie napolitaine, quelque chose de la noble simplicité de l'art antique. Il y avait là des difficultés redoutables : aussi ce tableau, qui respire pour nous tous les enchantements du Midi, ne fut-il longtemps pour lui qu'une cause de découragements et de désespoirs. Mais quel charme il finit cependant par y répandre, et, en dépit d'une certaine sécheresse d'exécution, quelle clarté dans l'effet général, quelle distinction dans les attitudes, quelle suprême élégance dans les détails et le costume !

Au Salon de 1829, à Paris, le succès fut grand. Ce fut comme une révélation. Jamais le cathoUcisme à demi-païen de l'ItaUe, jamais le charme des environs de Naples, les harmonies secrètes du sol et du climat

avec le peuple qui y vit, n'avaient été mieux rendus que dans cet épisode populaire, qui semble découpé dans quelque sculpture antique où serait reproduite une procession de Cérès sur ce rivage de la Grande- Grèce.

Mais le succès de Robert fut douloureusement troublé par un chagrin domestique ; il perdit sa mère, à laquelle il devait tout, disait-il, au moment même où il venait d'être classé parmi les grands peintres de son temps.

Revenu de Suisse en Italie après la mort de sa mère, il conçut bientôt l'idée du tableau qui marque l'apogée de son talent, les Moissonneurs.il était Mé étudier jusque sous leurs tentes des Marais Pontins cette population aux traits énergiques, d'une beauté naïve et passionnée, qu'il avait appris à connaître autrefois dans les prisons de Rome; il avait trouvé le cadre simple et solennel de cette scène de moissons, dont l'attelage des grands bœufs de Cisterna devait former le centre, et entrevu d'un coup son tableau tout entier, sans ces hésitations et ces tâtonnements laborieux auxquels il n'échappa que cette seule fois dans sa carrière d'artiste.

De toutes les compositions de Robert, cette toile, où se retrouvent, comme on l'a dit, la dignité romaine dans sa simplicité rustique et la puissance de l'été, est celle qu'il peignit avec le plus de rapidité, sans lassitude, sans défaillances, savourant cette fois la joie du travail, dont il n'avait guère connu jusqu'alors que l'effort laborieux : de là l'unité de cette belle scène, sa

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naïveté émouvante, son caractère tout ensemble majestueux et familier. Ce tableau résume le long séjour de Robert en Italie, ses patientes études d'hiver aux Termini, ses stations dans la campagne de Rome ; il résume en même temps ce qui fait l'individualité de son génie, la recherche patiente de la noblesse humaine dans la vie populaire, la vérité locale, dans sa précision et sa justesse, relevant la beauté éternelle par l'accent de la réalité, tout cela aboutissant à l'expression d'une pensée générale, cette fois empreinte de profondeur et de paix.

Les Moissonneurs furent le plus grand succès du Salon de 1831. Et à côté de ce tableau où Robert luimême, le plus modeste des artistes, sentait qu'il avait mis toute « l'expression et la fermeté » dont il était capable, il avait exposé encore l'églogue cliarmante des Pifferariy le Jeune Grec, l'un de ses rares essais dans la peinture de grandeur naturelle, enfin l'une de sts oeuvres les plus pathétiques, V Enterrement d'un fils aîné de paysans romains,

La gloire était venue. Arrivé à Paris pendant l'exposition, il fut le seul des peintres exposants qui reçut la croix d'honneur, et sa première pensée fut d'aller « faire hommage de sts couronnes à son vieux maître Girardet. »

Il vit alors pour la première fois un homme avec lequel il était depuis longtemps en correspondance, M. Marcotte d'Argenteuil, le meilleur de ses amis, dont on a pu dire justement qu'il fut pour Robert ce que M. de Chantelou avait été pour le Poussin. Mais,

au milieu des bruits de la renommée, la lutte des deux écoles rivales, dont chacune le réclamait et voulait s'autoriser de son nom, peut-être aussi le sentiment des rivalités qui grandissaient autour de lui, lui faisaient regretter la paix de son atelier de Rome. Il revint bientôt à Florence, où il retrouva la jeune veuve du prince Napoléon Bonaparte. Il s'était lié antérieurement, à Rome, avec les deux époux, et ce nom de la princesse Charlotte, auquel on a donné, dans la biographie de Robert, une place trop considérable, ne peut ici être passé sous silence.

Il avait espéré faire en Toscane le tableau qui aurait représenté V Automne dans la série des saisons ; il en avait placé d'avance la scène dans l'un des sites les plus charmants de ce pays, aux environs de San-Geminiano. Il renonça trop vite à ce projet de composition, qui ne réveillait dans son âme que de douces images, et dont l'idée lui semblait « philosophique. » Mais « une épine le piquait à Florence, » disait-il ; il s'arracha à la Toscane et partit pour Venise, où se passa la dernière période de sa vie, la période douloureuse.

L'histoire du tableau des Pécheurs est celle de la fin de Robert. Ce tableau devait être d'abord une scène de carnaval, qu'il eût voulu rehausser par la noblesse de la pensée, en la traitant comme l'art antique a traité les scènes de bacchanales. Cette donnée ne correspondait guère à sa nature, parce que, comme il le disait lui-même, « elle ne touche point l'âme. » Il modifia son idée première, et introduisit dans sa com-

position des figures sans masque, des pêcheurs, des enfants de mariniers. Il entrevoyait déjà l'idée d'un épisode de la rude vie des gens de mer, qu'il voulait faire contraster avec les joyeuses folies du carnaval vénitien. Mais cette combinaison malheureuse de deux pensées différentes emportait avec elle l'ambiguïté et la confusion.

Après des essais et des tourments sans fin, il abandonna peu à peu l'idée à laquelle on s'étonne qu'il ait pu s'arrêter si longtemps; la scène populaire du départ des Chiozzottes pour la pêche au long cours ne laissa plus de place dans son imagination à la gaie scène du carnaval ; la note triste se prononçait de plus en plus ; l'homme du Nord l'emportait en lui; c'est une pensée grave qui le domine, « la tristesse des adieux, la famille au loin sur les flots ; » il y a là quelque chose qui le séduit : « ce départ annonce la fin de tout. > Mais il n'était pas au bout de ses labeurs, et l'on peut voir dans ses lettres et ses dessins les vicissitudes par lesquelles passa ce tableau avant de prendre sa forme définitive.

Une fois maître de sa pensée, il recommence, avec une hâte fiévreuse, cette dernière œuvre, qu'on peut bien dire aussi faite de son âme et de son désespoir. Cependant les incertitudes et les découragements qui avaient accompagné son long travail étaient le résultat d'un état physique et moral profondément douloureux, et ne firent que l'aggraver. Aussi il peignit les Pêcheurs avec des pressentiments de mort, et, en les achevant, ce ne fut pas un soupir de soulagement qui

s'échappa de sa poitrine, mais cette parole de sinistre augure : « Ce tableau a été mon mauvais sort ! »

Cette toile n'offre pas la clarté de pensée et la netteté de composition des précédentes ; on y chercherait en vain l'unité harmonieuse des Moissonneurs ; l'histoire de sa composition explique ce qui y manque, au point de vue de l'équilibre et de la spontanéité ; chacune de ses figures semble traitée à part, et il en est quelques-unes qui trahissent la tension et l'effort. Mais si les Pêcheurs sont loin d'être le chef-d'œuvre de Robert, c'est de toutes ses œuvres celle qui nous émeut le plus, à cause de la puissance du sentiment qui l'anime, et parce qu'elle révèle sa disposition d'âme alors qu'il se préparait à partir pour « l'éternité au long cours. »

Ce tableau arriva trop tard pour prendre place à l'exposition de 1835. Tourmenté de ce contre-temps, inquiet de l'accueil qui lui serait fait à Paris, où il n'avait plus exposé depuis 1831, Robert hésitait entre divers projets, et venait de se décider à quitter Venise avec un ami, lorsqu'on apprit tout à coup qu'il s'était coupé la gorge dans son atelier, dix ans jour pour jour après la mort de son frère aîné, le 20 mars 1835.

La pensée du suicide remontait aux premiers temps de son arrivée en Italie, et ce seul fait montre combien il est peu sûr de vouloir expliquer sa mort par un désespoir d'amour, à l'occasion d'une personne qu'il n'avait connue que dans les dernières années de son séjour à Rome. Il y avait chez lui, en même temps qu'une prédisposition constitutionnelle, un état de

souffrance, d'inquiétude et d'insomnie : Robert était atteint de ce qu'on a appelé la maladie de quarante ans. On lui conseillait le mariage, mais il se disait vieilli avant l'âge, atteint d'un « froid de cœur » qui contraste avec la tendresse naturelle de son âme. Peut-être, un « coin de roman » avec la princesse Charlotte l'empêcha-t-il de s'arrêter à ce projet ; ce serait en tout cas la seule influence qu'aurait eue sur sa destinée cette affection qui n'avait rien d'orageux, et qui, au témoignage des meilleurs amis de Robert, fut étrangère à sa mort. Il ne s'appartenait plus tout entier. Les clameurs glorieuses qui avaient naguère salué son nom à Paris, lui revenaient à Venise, et le faisaient trembler sur l'accueil qui serait fait à son tableau des Pêcheurs ; il pressentait des exigences nouvelles, et se sentait incapable de les satisfaire ; après avoir désiré la gloire, il s'apercevait que la gloire ne l'avait pas rendu plus heureux. Surtout il était en proie à des idées fixes qui confinaient à l'hallucination, et la date de sa mort achève de nous éclairer sur les causes qui l'ont amenée.

Il mourut sur son œuvre inachevée, mais cette œuvre suffit à lui assurer, dans l'histoire de l'art, une place élevée au-dessus des vicissitudes et des retours de l'opinion. C'est qu'il chercha le beau avec une infatigable persévérance, et qu'il le chercha dans le vrai, sans se préoccuper des systèmes, des engouements d'école et des partis pris. A force de travail, de réflexion et de scrupules, il finit par se trouver luimême. Il appelait David et Girodet ses maîtres, mais

ne concevait pas qu'on passât des années à « se traîner » sur des modèles, au lieu de s'adresser au grand maître, c'est-à-dire à la nature. A ce point de vue, il est du côté des novateurs. Il lui semblait que la peinture vieillissait : il lui venait parfois « des envies terribles de voir du neuf, » et de le chercher, s'il le fallait, en dehors de cette nature italienne que nul n'a aussi bien interprétée que lui. A un moment même, il crut entrevoir une rénovation possible dé la peinture biblique, vers laquelle, d'ailleurs, l'eût attiré un sentiment religieux très intime, mais libre et dégagé de formules. Il se figurait que Raphaël lui-même eût gagné à donner à ses sujets religieux tout le caractère qu'offre la nature, et croyant avoir découvert au Ghetto de Venise des Rebecca et même des Madones, il aurait voulu appliquer à la peinture d'histoire ses habitudes de vérité exacte, plutôt que « l'abstraction harmonieuse des maîtres. » Qui sait où, plus jeune, l'eût conduit cette pensée ?

D'autre part, il se sépare des novateurs en attachant moins de prix qu'eux à la couleur, à la magie du clair- obscur, aux ressources du faire et du métier. La préoccupation de la forme et de la sévérité du dessin primait pour lui toutes les autres : aussi, de tous les peintres modernes, c'est celui qui gagne le plus à être connu, moins par ses œuvres originales que par les reproductions qu'en a faites l'art qui avait été sa première vocation. Il ne voulait pas, comme les romantiques de son temps, « inventer » le beau, mais le découvrir en le « déchiffrant » sous les ombres de la

réalité. Il pressentait un idéal de caractère et de force, mais n'espérait pas s'élever jusque-là, et enviait Ingres d'avoir osé le tenter. Il se contenta d'aller aussi loin dans sa voie que le lui permirent ses facultés trop vite épuisées par un travail excessif. Jamais peut-être, chez aucun artiste, les dons naturels n'ont dû autant à la conscience, et. c'est ainsi qu'il fit produire à son génie, plus tenace que prime-sautier, tous les fruits qu'il pouvait porter.

La véritable biographie de Robert est dans sa correspondance. Quand il prend la plume, il hésite d'abord comme il le faisait avec le pinceau, mais il finit par rencontrer l'expression, parce qu'il a quelque chose à dire. Jusque dans ses incorrections et ses incertitudes, comme l'a fait remarquer Sainte-Beuve, son expression a du charme. On voit dans ses lettres (et quel artiste en a écrit plus que lui !) l'homme en même temps que le peintre, et l'un et l'autre s' élevant peu à peu, dans l'art, à une conception plus haute, dans la vie, à des horizons plus purs. Il a dit quelque part que les idées morales, « tout en mettant dans l'âme de grands principes de bonheur, donnent aussi au talent quelque chose d'original. » Bien que ce passage semble contraster avec les tristesses de ses dernières années et sa fin malheureuse, on y trouve pourtant la clef de sa nature et de son génie.

Un philanthrope neuchâtelois

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