FAREL ET LA RÉFORME NEUCHATELOISE
De retour en Suisse à la fin de 152O, il prêche la réforme partout où la langue du pays n'est point un obstacle à sa mission ; il gagne à sa cause Aigle, Morat, Bienne, Neuchâtel, Orbe,Grandson, et entraîne sur ses pas des disciples auxquels il communique sa flamme, entre autres Viret. Il pousse jusqu'au fond des vallées vaudoises du Piémont, où des frères lui tendent les bras, et à son retour (1532) entre pour la première fois à Genève, qui va devenir, grâce à lui, le point d'appui de la Réforme française.
Quel était donc le secret de ce Farel pour prendre les villes et terrasser les consciences? — C'était une âme de feu et de foi, servie par une éloquence souveraine. Dans l'histoire littéraire, Farel, comme tous les improvisateurs de génie, n'occupera jamais une place égale à l'action qu'il a exercée. Que nous reste-t-il de lui? Des traités en style souvent diffus et lourd. C'est vrai, mais son œuvre, c'est la Suisse française réformée : cela peut suffire à la gloire du plus humble des réformateurs, de celui qui eut plus que tout autre l'art sublime de l'oubli de soi-même. Il a réformé nos contrées ; par quoi je veux dire qu'il a communiqué à nos populations endormies la première étincelle. D'autres après lui ont entretenu la flamme, mais c'est lui qui l'a allumée, au péril de sa vie ; la figure du « chétif prédicant » de Gap, avec ses yeux ardents et sa barbe rousse inculte, domine l'époque héroïque de notre Réformation.
Mais il faudrait « avoir entendu le monstre luimême. » Comment nous représenter cette éloquence
redoutable qui déchaînait les foules sur les sanctuaires pleins d'images taillées, qui tenait tête aux huées, bravait les menaces et tonnait plus fort à mesure que grandissait Torage ! Nous ne pouvons plus l'analyser dans tous ses éléments, ses moyens d'action et ses procédés; mais les effets en sont constatés par l'histoire : cette parole a accompli des révolutions, Farel fut, a dit Mignet, « le plus entraînant des réformateurs. » Il était doué d'une voix puissante et chaude, qui s'imposait aux auditoires les plus rebelles ; il avait le geste d'une énergie singuHère; il parlait avec une abondance, une verve, une couleur inconnues dans nos calmes contrées ; il avait par-dessus tout ce don mystérieux, l'autorité, et cette force qui décuple toutes les autres, la foi. Il se sentait invincible : « Par la parole de Dieu, je suis assuré, tant que je la porte purement, de n'être vaincu par raison, et j'ai promesse de Dieu d'avoir bouche et sagesse, à qui tous adversaires ne pourront résister ^. »
Quelques traits de ses discours populaires nous ont été conservés par la chronique et la tradition ; ces brusques élans d'éloquence ont un caractère commun, qui contribue à en expliquer l'effet prodigieux : l'àpropos dans l'audace. Farel n'a pas seulement la fougue qui se jette en plein péril et brave l'adversaire; il a l'intuition très sûre du moment psychologique, où il importe de frapper un grand coup pour enlever le succès ; son œil pénétrant discerne le point faible ; son
* Lettre à tous cœurs affamés.
FAREL ET LA REFORME NEUCHATFLOISE \l
vif esprit trouve instantanément' la repartie qui écrase, le mot qui cloue l'adversaire au sol. Ses contemporains parlent volontiers de ses tonnerres : Tua illafulgura, lui écrivait Calvin ; nemo tonuit fortins, dit de lui Théodore de Bèze. La soudaineté et le roulement de la foudre, voilà l'image de sa parole : Farel fut un orateur d'inspiration brusque et instantanée. Nul jouteur ne devait être plus redoutable dans ces luttes ardc-ntcs de la rue et de la place publique, où le triomphe appartient moins à l'éloquence savante qu'à l'escrime alerte et vigoureuse.
A Neuchâtel, il prêche une première fois en décembre 1529, au cœur de la ville, et saisit aussitôt l'attention et la conscience de la foule : « Ce sermon, dit une chronique, fut d'une si grande efficace, qu'il gagna beaucoup de monde. » Et tel était le prestige de l'orateur, que la rigueur de la saison ne pouvait retenir les Neuchâtelois à leur foyer : à peine voyait-on le petit homme à barbe rousse arrêté à quelque carrefour, que le peuple accourait pour l'entendre : « Nous leur avons annoncé la Parole, écrivait t'arel, aux portes de la ville, dans les rues, dans les granges et dans les maisons. » Un jour, des jeunes gens affichent sur les murs un placard portant ces mots : « Tous ceux qui disent la messe sont des larrons, des voleurs et des séducteurs du peuple. » Farel, traduit en justice, au lieu de biaiser, accepte hardiment la lutte sur le terrain où ses partisans l'ont portée : « Eh ! bien, oui, s'écrie-t-il, où y a-t-il des meurtriers et des voleurs plus redoutables que ceux qui vendent le paradis et
qui anéantissent les mérites de Jésus-Christ ? » Vainement les chanoines objectent, avec quelque raison, que la question n'est pas là : Farel a vaincu ; sa réplique était le mot qui répondait à la conscience du peuple.
Une autre fois, il prêche en plein air; la foule le conduit dans la vaste chapelle de l'Hôpital : Farel monte en chaire et trouvé aussitôt un rapprochement pittoresque : « Il paraît que, comme jadis Christ est né dans une étable pauvrement, à Neuchâtel aussi l'Evangile doit naître parmi les infirmes et les pauvres. »
Nul orateur populaire n'avait plus que lui le mot de la situation, qui électrise une assemblée ; on le vit bien le 23 octobre 1530, jour où la messe fut abolie de fait à Neuchâtel. Farel prêche à l'Hôpital, qui ne suffit plus à contenir l'auditoire. Par une inspiration subite il s'écrie : « Pourquoi faire moins d'honneur à l'Evangile que les papistes n'en font à la messe? N'est-ce pas à l'église que l'Evangile doit être prêché ! » Ce mot, comme l'a dit l'historien de la Réforme neuchâteloise ^, fut une étincelle dans un tas de poudre ; un seul cri retentit : « A l'église ! ^ La foule entraîne maintenant l'orateur qui l'a déchaînée ; le flot furieux monte vers le Château ; les chanoines et leurs adhérents sont bousculés, le sanctuaire de Notre-Dame est forcé, la foule l'envahit. Farel monte en chaire : à sa voix puissante, le tumulte s'apaise. Que dit le réfor-
* Frédéric Godet, Histoire de la Réformation et du Refuge dans le canton de Neuchâtel.