FAREL ET LA RÉFORME KEUCHATELOISE
mateur en ce jour mémorable? La majesté de cette heure décisive dut lui inspirer d'incomparables accents ; la chronique se borne à nous apprendre qu'il prononça « Tun des plus forts sermons qu'il ait jamais faits. > A cette harangue enflammée, la foule répond tout d'une voix : « Nous voulons suivre la religion évangélique ; nous et nos enfants, nous voulons vivre et mourir en icelle. »
Puis la multitude, que Farel renonce à contenir, se jette sur les images des saints, fouille les chapelles, marche à l'assaut des autels, se distribue les objets sacrés, éparpille les hosties.... Scènes déplorables, que nous n'essayons pas de justifier, et où l'art ne fut pas moins outragé que la liberté et le droit : sculptures de prix, peintures naïves, antiques vitraux, tout cela disparaît dans la tourmente.... Mais la conscience religieuse du peuple était désormais affranchie.
Nulle part Farel ne trouva comme à Neuchâtel, en dépit des pouvoirs alliés de l'Etat et de l'Eglise, un écho aussi immédiat dans l'âme de la foule, une énergie morale aussi brusquement réveillée. La nouvelle croyance, comme l'a si bien dit l'historien F. de Chambrier, s'est établie « sans le souverain, sans les seigneurs, sous leurs yeux et malgré eux. » Partout ailleurs, a remarqué M. Snyous, Farel n'a triomphé qu'après deux combats successifs ; à Neuchâtel, il ne fut pas même vaincu dans le premier combat. Ce peuple et cet homme étaient faits l'un pour l'autre. Aussi Farel s'attacha-t-il d'une affection spéciale à la petite ville dont il devint le pasteur et où il voulut mourir.
Grâce à cette prompte acceptation de la Réforme, Neuchâtel fut, pendant un peu de temps, mais très réellement, le foyer de la propagande protestante en pays français.
Farel eut la douleur de voir Calvin mourir avant lui ; il eût volontiers donné sa vie pour conserver cette grande lumière à l'Eglise : « Oh ! que ne suis-je en son lieu retiré, et que lui, tant utile, tant servant, n'est en santé ici !» Un an plus tard, Farel, âgé de 76 ans, mourait à Neuchâtel. Sa vie avait été une continuelle paraphrase du mot de Jean-Baptiste : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ! » Il n'avait, on l'a dit, d'orgueil que pour la cause qu'il servait. Instrument d'une œuvre qui n'était pas la sienne, mais celle de Dieu, il a le saint oubli de sa propre personnalité. A Genève, qu'il vient de conquérir, il s'efface devant Calvin : plus âgé que lui de vingt années, il l'accepte pour guide et se soumet à ses conseils avec la simplicité d'un enfant. Cette humilité, jointe à tant de vaillance, est le trait le plus attachant de sa grande figure ; et lorsque les Neuchâtelois célébrèrent le troisième jubilé de leur Réformation, ils ne purent, pour rendre hommage à Farel en restant fidèles à son esprit, que graver sur une pierre de leur temple ces seuls mots :
Guillaume Farel. Gloire a Dieu !
Le combat de Gingins
par
Oscar Huguenin.
Le secours porté en 1535 par nos pères à Genève menacée, est une des pages les plus honorables de notre liistoire. La tradition veut qu'une femme, surnommée la Virago, ait accompagné les Neuchâtelois dans cette expédition : elle serait morte dans le combat livré aux Savoyard$ prés de Gingins. Dans son A mm ri,' r de Boudry (ïSS$)y un de nos conteurs les plus aimés, M. Oscar Huguenin, a tiré un heureux parti de ce glorieux épisode. 11 en a rais le récit dans la bouche de Claude Barbier, jeune armurier neuchâtelois, qui revient de son tour de compagnonnage avec un Genevois, nommé Perrin ; ces deux voyageurs, ayant renconiré à Saint-Cergues la petite troupe conduite par le capitaine bernois Wildermuth, se sont joints à elle pour marcher vers Genève.
La neige avait fini de tomber comme nous débouchions d'une gorge resserrée, au sortir de laquelle nous vîmes soudain paraître devant nous tout le pays de Vaud, avec ses villages, ses tours et ses châteaux, son grand lac et, par delà, les puissants monts des Alpes; enfin, sur la droite, là où le lac se faisait plus
étroit, Perrin me montra de la main une ville éloignée, entourée de remparts : Genève ! me dit-il, la voix tout étranglée.
Je vis pour lors qu'il avait les yeux troubles de larmes et je lui serrai la main chaudement.
Cependant nous descendions en silence, sur le commandement des chefs ; car, étant présentement sur les terres de Savoie, il fallait se donner garde d'éveiller l'attention des bandes ennemies, lesquelles devaient assurément battre les alentours.
Au dire de Perrin et de Fiva^, nous ne devions pas être loin du village de Gingins, quand fut donné l'ordre de s'arrêter en un ravin resserré, derrière un taillis, où l'on ne pouvait marcher que deux de front. Tandis que plusieurs murmuraient de ce retard, je m'enquis à Perrin de ce qui l'avait rendu si soucieux à notre départ de Saint-Cergues et paraissait l'inquiéter encore en cet instant.
— Tu as vu, me dit-il à voix basse, ces trois hommes désarmés avec qui je me suis entretenu.
— Assurément ; qui sont-ils }
— Ils se disent citoyens de Genève et envoyés par les honorables syndics à notre rencontre, afin de nous conduire par le plus sûr chemin. Le capitaine m'a enjoint de les interroger adroitement, pour s'assurer s'il y a lieu de faire fond sur leurs dires. Je m'y suis employé du mieux que j'ai pu ; mais ils n'ont point bronché et connaissent Genève et les magistrats aussi bien que moi; néanmoins....
— Quoi donc ? te méfierais-tu d'eux ?
— Il y a anguille sous roche ! Je veux passer pour un Savoyard, si ces émissaires ne sont pas bourgeois d'Evian ou de Thonon !
— Mais, lui dis-je en grand émoi, n'en as-tu point avisé le capitaine ?
— Assurément ! mais il ne laisse pas de vouloir se confier à eux, disant qu'au surplus il se tiendra sur ses gardes.
Sur ces entrefaites, on apprit de rang en rang que c'était sur l'avis des trois messagers susdits que la troupe s'était arrêtée en ce lieu, pendant qu'ils allaient à Gingins quérir des provisions de bouche.
— Dieu damne ces mécréants! s'écria Pcrrin; je mettrais ma main au feu qu'ils sont allés avertir quelque troupe embusquée aux alentours !
Ces paroles, ouïes de tous, firent naître une grande rumeur, et ce fut bien pis, quand à l'entrée du ravin où nous étions enserrés, on vit apparaître une foule de cavaliers et de gens à pied, lesquels s'apprêtaient à nous assaillir.
Incontinent, Wildermuth se porta à la rencontre du chef ennemi, lequel s'avançait flanqué d'un arquebusier: ce que voyant, moi qui étais tout proche, je m'en fus délibérément et en quelques enjambées aux côtés du capitaine, afin de le protéger de ma dague si besoin était.
— Or ça, fit le chef savoyard , d'un ton hautain, quel est votre dessein ?
— Aller à Genève, répliqua tranquillement le vieux capitaine, ses yeux dans les yeux du Savoyard.
— Oui bien ! mais s'il ne nous plaît pas de vous donner passage ?
— A votre aise ! nous le prendrons.
Avant que j'eusse pu m'y opposer, le soudard qui était aux côtés du chef savoyard asséna soudain à Wildermuth un violent coup du bois de son arquebuse. Le choc fit chanceler le vieux capitaine ; mais, avant qu'il eût repris son aplomb, je l'avais vengé de cette félonne attaque en me jetant avec fureur sur le traître arquebusier et lui perçant la gorge de ma dague.
Le chef savoyard fit retraite vers les siens, tandis que Wildermuth m'entraînait vivement dans le ravin et disposait ses hommes pour le combat. C'est là que le vieux capitaine fit connaître sa valeur et sa science aux choses de guerre, car ayant observé que l'arquebuserie des ennemis s'avançait hors du bois pour faire feu, il commanda d'une voix retentissante : « A bas, enfants ! visage en terre ! » juste au moment où le tonnerre des arquebuses éclatait, nous envoyant une volée de fer et de plomb, laquelle passa par-dessus nos têtes sans toucher nul d'entre nous.
La fumée de la poudre n'était pas dissipée, que, sur le commandement du capitaine, toute la troupe se relevant s'en fut, malgré la fatigue, charger d'un furieux élan les Savoyards étonnés. Mise en désordre par la décharge de nos arquebusiers, dont furent jetés à bas nombre d'ennemis blessés ou tués, cette première bande fut tôt culbutée par notre petite troupe formée en bataille au sortir du ravin et jouant bellement de la hallebarde, de l'épée et de la dague.
Mais ce n'était là que Tavant-garde : le gros de l'armée était derrière. De la lisière du bois il sortait incessamment de nouvelles bandes de lansquenets et hallebardiers qui se venaient ranger tout autour de la clairière où nous étions, et s'approchant toujours plus, marquaient le dessein de nous envelopper.
Sans perdre de temps, Jacques Wilderniuth et les autres chefs nous rangèrent en un carré tout hérissé de pertuisanes, épées et hallebardes, se mettant euxmêmes aux quatre coins.
Perrin et moi, après nous être escrimés au mieux de nos dagues en cette première escarmouche, avions ramassé dans la neige des arquebuses savoyardes, lesquelles, encore qu'elles fussent déchargées, ne laissaient pas que de faire des massues fort honnêtes.
Et nous en eûmes bon besoin !
L'affaire de Pontareuse n'était qu'une amusette au regard de la furieuse mêlée qui s'engagea pour lors. Telle qu'un troupeau de moutons pressé par des masses de loups dévorants, notre petite bande serrait ses rangs, non par couardise, mais pour mieux résister au choc des nuées de Savoyards qui nous assaillaient furieusement.
Mais nous étions moutons bien endentés et d'humeur non moutonnière ; les loups le virent bien ! Nos pertuisanes, hallebardes, épées à deux mains lardaient, tailladaient, pourfendaient sans relâche, ou frappaient bruyamment les armes adverses en parant les coups furieux qui nous étaient portés. La crosse d'arquebuse de Perrin et la mienne ne chômaient point aussi et
défonçaient les plus durs crânes savoyards. En peu d'instants, il y eut tout à Tentour de notre carré comme un rempart de corps morts et d'agonisants, tellement que les ennemis, voyant qu'ils ne parvenaient point à nous entamer, commencèrent à perdre le courage et à se ramasser en un seul endroit au lieu de disperser leurs forces.
Il est à considérer que nos arquebusiers, se tenant au second rang, ne cessaient de décharger leurs armes dans les masses savoyardes, lesquelles ondulaient comme blés mûrs au souffle de la bise et comme blés mûrs, aussi, tombaient sous le tranchant de nos faux de guerre.
Heureux fut-il pour nous d'avoir commencé la bataille en passant sur le ventre des arquebusiers savoyards, et d'en avoir occis et mis hors de combat le plus grand nombre, sans quoi l'affaire eût bien pu tourner d'autre façon pour nous.
Dieu nous avait jusque-là miraculeusement préservés, car peu des nôtres étaient blessés, et deux seulement tués par des arquebusades.
Voyant que l'ennemi ne menaçait plus nos derrières et qu'au surplus il faisait mine de plier, Wildermuth donna l'ordre de le charger, ce que nous fîmes incontinent d'un élan impétueux et avec de grandes clameurs.
Pour dire le vrai, les Savoyards soutinrent le premier choc de pied ferme et se comportèrent vaillamment, blessant grièvement, voire tuant quelques-uns des nôtres. Mais pour un de notre bande qui était mis
LE COMBAT DE GINGiNS 51
hors de combat, il y avait cinq Savoyards d*occis, tant nous mettions de furie à les assaillir. Encore qu'ils fussent une multitude, au regard de notre petite bande harassée par la fatigue et affautie par le besoin, ils ne purent prévaloir contre la fougue* de notre attaque, car nous étions comme enivrés de carnage et acharnés à la curée, tels que chiens de chasse courant sus au sanglier.
Bientôt la débandade commença de leur côté, quelques efforts que fissent leurs chefs pour les ramener au combat, les sommant avec imprécations de se comporter en hommes, et frappant du plat de leur épée ceux qui tournaient visage. Mais rien n'y faisait.
— Sauve qui peut ! criaient nombre de Savoyards en jetant leurs armes et s'enfuyant dans les bois, tandis que les nôtres clamaient horriblement :
— A mort ! à sac ! tue ! tue !
La crosse de mon arquebuse avait fini par se rompre sur le casque d'un chef savoyard ; mais sur le champ de bataille il y avait plus d'armes éparses que, sur un champ de blé, d'épis à glaner après la moisson ! Je ne perdis point de temps pour y ramasser une solide épée lansquenette, laquelle me vint fort à point pour parer l'assaut furieux d'un grand vilain balafré, duquel je faillis être embroché et qui me fit tout le long du bras une maîtresse estafilade. Sur-le-champ je lui rendis la monnaie de sa pièce en lui coulant mon épée au défaut de son gorgerin. Le balafré ne demanda pas son reste et s'en fut rouler dans la neige. A mes côtés, Perrin besognait de même façon, tout
couvert de sang, dont il y avait du sien un peu et de celui des Savoyards davantage.
Quant à Fivaz et Wildermuth d*Erlach, dès les premiers coups, je ne les avais plus vus et ne savais s'ils étaient morts ou blessés, ou bien s'ils combattaient d'un autre côté.
Il n'y eut bientôt plus qu'à donner la chasse aux fuyards, besogne qui ne m'allait guère, non plus qu'à Perrin. Comme nous cherchions quelque ennemi à combattre face à face, nous vîmes en un coin de la clairière un chef savoyard, à cheval, armé de haut appareil, avec un heaume empanaché, lequel chef, ayant raUié une bande de lansquenets, avait fait face à quelques-uns des nôtres qui le poursuivaient chaudement, et profitant de ce que ceux-ci étaient en petit nombre, les avait aisément enveloppés avec sa troupe.
Incontinent, tels que deux boulets lancés par une même coule vrine, Perrin et moi nous tombâmes sur le dos des Savoyards, les assommant et pourfendant sans merci et avec une fougue si endiablée, qu'ils crurent sûrement avoir affaire à une douzaine d'ennemis et s'éparpillèrent comme un vol de moineaux.
Non point tous, pourtant, car nous vîmes pour lors le chef savoyard aux prises avec un rude jouteur des nôtres, lequel n'était autre que la femme-soudard.
Toute couverte qu'elle était de son sang, coulant par plus d'une blessure, elle s'escrimait néanmoins, avec une vigueur non pareille, d'une épée à deux mains, qu'elle faisait tournoyer comme un éclair à l'entour du Savoyard.
— Tudieu ! fit Perrin émerveillé, quelle virago! l'homme n'a qu'à se bien tenir ! je ne donnerais pas un denier de sa peau !
Le Genevois parlait encore, que la flamboyante épée de la virago, — ainsi qu'il nommait la femme, — s'abattait telle qu'une masse d'armes sur le heaume du chef, le fendant en deux, et le crâne du même coup ! Frappé à mort, le cavalier tomba en arrière, et sa bête effarée, qui se sentait la bride sur le cou, s'enfuit au galop, traînant sur la neige son maître accroché à un étrier.
Comme nous approchions de la femme pour lui faire compliment de son exploit, nous la vîmes chanceler et tomber lourdement sur le corps des Savoyards qu'elle avait abattus avant que de frapper leur chef ;i mort. Ceux des nôtres qui étaient avec elle, et n'étaient autres, à ce que nous apprîmes pour lors par leurs paroles et lamentations, que son mari et ses trois fils, l'entourèrent incontinent pour lui porter secours. Mais il n'y avait plus rien à faire ! En vain les siens s'efforçaient de panser ses plaies et d'étancher le sang qui en coulait encore goutte à goutte : ce sang généreux s'en était échappé à flots durant le combat, et présentement la vaillante femme s'éteignait comme une lampe où l'huile vient à faillir.
Perrin et moi, derrière les quatre hommes qui sanglotaient, nous considérions la pâle figure de la moribonde, naguère si terrible en sa force, mais où s'étendaient pour lors les ombres de la mort.
— Viens-t-en, Claude, me dit tout bas Perrin, se
passant la main sur les yeux ; c'est chose trop navrante à voir, et nous n'y pouvons rien.
Avant que de m'éloigner, je considérai une dernière fois la mourante : sa face pâle, tournée vers le ciel, n'était nullement convulsée par la douleur, ni par les affres de la mort, mais sereine et triomphante. Ses yeux grands ouverts semblaient voir bien loin, par delà les nuages, des choses merveilleuses et invisibles à toute autre vue humaine. Mais soudain son regard se troubla et, tournant faiblement la tête vers les siens agenouillés à ses côtés, elle prononça quelques paroles dont je ne pus entendre le sens. Lors, son mari, découvrant sa tête grise, se mit à dire d'une voix brisée:
— Notre Père qui es aux cieux....
Mais quand il eut dit : Ton règne vienne, il ne put aller plus outre. L'un des fils reprit :
— Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. La moribonde, faisant effort, posa sa main sur l'épaule de son époux et répéta faiblement :
— Ta volonté soit faite. ...
Puis la main glissa lentement, sa voix s'éteignit dans un dernier souffle et la vaillante femme rendit son âme à Dieu.
Je n'en vis pas davantage, car je me tournai promptement, et d'ailleurs il y avait un brouillard devant mes yeux.
Le bon prince Henri II
par LE CHANCKLIER DE MoNTMOLLIN
Georges de MontmoUin, chancelier (1628 à 170^), est le plus éminent de nos hommes d'Etat. Il eut surtout le mérite de discerner avec la clairvoyance du génie et de fixer, pour ainsi dire, à l'avance les destinées de son pays. C'est lui qui prépara les voies, en même temps que les esprits, à la pacifique révolution de 1707 ; c'est grâce à son plan merveilleusement conçu que, après la mort de la duchesse de Nemours, la souveraineté du pays fut adjugée par le tribunal des Trois Etats à la maison de Prusse. — Les recherches récentes par lesquelles M. Arthur Piaget a démontré le caractère apocryphe de la belle Chronique des chanoines du chapitre de Neuchâtel, ont rendu aussi très vraisertîblable l'hypothèse que MontmoUin serait l'auteur de ce curieux et intéressant pastiche. Nous n'avons pas cru devoir en extraire un fragment, parce que l'archaïsme ingénieux de la langue ne rend pas très aisée la lecture de la Chronique. Il en est autrement des Me f noires de MontmoUin. Ces Mémoires sur le Comté de Neuchdtel en Suisse, publiés en 183 1 seulement, sont aussi remarquables par la saveur du style que par l'étendue et la pénétration du sens politique. Nous en avons détaché les pages émues et charmantes où le chancelier raconte le séjour du prince Henri II d'Orléans-Longueville à Neuchâtel, en 1657.
Puisque je suis à parler de ce vertueux et aimable souverain, je crois que par devoir et raison il est à propos de raconter certains de ses dits et faits, alors de son séjour en ce pays en 1657, tant à cause de leur rapport avec notre constitution, que parce qu'ils me semblent propres à instruire autant qu'à charmer. Et comme S. A. S. souffrit que je fusse sans cesse auprès de sa personne, par mon office de procureurgénéral que j'exerçais pour lors, j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles les choses ci-après.
Il arriva le l**" juillet 1657 sur la frontière par Pontarlier, avec un nombreux cortège de seigneurs français, ayant à sa suite plus de deux cents chevaux. Là il fut complimenté par le chancelier Hory à la tête du Conseil d'Etat ; il nous répondit : « Messieurs ! Je « viens en ma vieillesse voir encore une fois mes « fidèles sujets et bons amis de ces lieux, et vous « témoigner à tous combien je vous aime; j'ai pris « soin de vous conserver vos franchises et libertés, « voire celles de votre religion, qui n'est la mienne, et « le ferai tout le temps de ma vie, afin qu'à l'heure de « ma mort j'aie le doux contentement de vous laisser « heureux. »
Deux régiments du pays, de mille hommes chacun, commandés par Sigismond et Jacques Tribolet, se trouvèrent aussi sur la frontière pour le recevoir ; le prince prit grand plaisir à les considérer, parlant à tous avec grâce et affabilité. Arrivé sur les champs de Peseux, il y trouva la bandière de Neuchâtel, avec neuf cents hommes commandés par le maître -bour-
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