COMBRAY ET LA CHANTERIE
HISTOIRE, LÉGENDE ET ROMAN (i)
J'ai infiniment goûté le Tournebut de M. Lenôtre, quand il paraissait en feuilleton. Je l'ai repris, à tête reposée, en volume, et j'en ai apprécié tout le solide, après tout l'agrément.
Je ferais œuvre bien vaine en essayant d'en parler ici, après l'étincelante préface de Sardou. Si Rossini, que Balzac aimait tant, — voir M assimila Doni — avait composé quelque ouverture pour un acte de la Comédie humaine, il n'aurait fait ni mieux ni autrement. « Quel divin et délicieux allegro! » disait la duchesse... « Un art qui peut peindre en deux phrases!... » Pour M. Lenôtre, il a ce rare privilège des gens très laborieux, qui content, avec art, des choses amusantes : il se
(i) La Chouannerie normande au temps de l'Empire, Tourxebut, 1804-1809, d'après des documents inédits, par G. Lenôtre, avec une préface de Victorien Sardou, de l'Académie française. 1 vol. in-8°, Paris, Perrin, 1901.
loue lui-même, en les contant, et de la « formidable » besogne de son investigation et de son habileté à n'en rien laisser paraître que l'intérêt.
Cette façon de prendre l'histoire, comme au vol, par l'épisode, par le paysage, m'enchante. C'est la mise en scène du drame, qui donne la couleur, le mouvement, l'illusion de la vie. Si vous passez ensuite aux grands appartements et aux grandes scènes, vous y arrivez tout inspiré de l'air du temps. L'imagination est en branle et la résurrection s'opère. Ne dites point que c'est seulement r à-côté de l'histoire; c'en est le train même, qui emportait les contemporains, d'où ils voyaient, en passant, les villes, les châteaux, les donjons, les collines, les plaines, et où il nous faut remettre si nous voulons retrouver quelques-unes de leurs impressions. Mais, pour que l'illusion soit complète, il ne faut pas seulement représenter les premiers plans; il faut le fond, la perspective, la lumière ambiante. Si le chroniqueur vivifie l'anecdote, c'est qu'il s'est fortement imprégné de l'ensemble. La grande histoire seule donne ce jour et ce. recul. De tous les écrits — si variés et si vifs — de M. Lenôtre, Tournebut est celui où cette impression maîtresse se dégage le mieux, et c'est ce qui en fait la saveur particulière.
Les premiers romans historiques que j'ai lus :
Walter Scott et Dumas père, ne m'ont pas seulement diverti de merveilleuse façon, — ce dont je leur garderai une reconnaissance de toute ma vie — mais ils m'ont induit en curiosité; ils ont éveillé en moi le goût, l'instinct de la chasse. Après avoir tourné et retourné le jouet enchanteur, j'ai voulu le démonter : j'ai cherché la machine du théâtre de fées. Trouver ce qu'il y a de réel dans Quentin Durward, dans Redgauntlet, dans les Mousquetaires, les Compagnons de Jêhu, les Mohicans de Paris, a été, je crois bien, ma première impulsion vers la critique et l'histoire. Les Misérables, un peu plus tard, m'ont révélé Paris et engagé, à la suite de Jean Valjean, dans un voyage qui ne finira qu'avec mes jambes. M. Lenôtre est le compagnon par excellence de ces expéditions où Sardou est le maître guide. Mais, avec son Tournebut, il retourne le jeu. Ce nJest pas, cette fois, le roman qui nous mène à l'histoire, c'est l'histoire qui nous ramène au roman.
L'Envers de l'histoire contemporaine occupe une place à part dans Balzac. Si ce n'est ni le Colonel Cliabert, ni le Ménage de garçon, ni Une Ténébreuse Affaire ; c'est, avec un génie de l'étoffe de Balzac, quelque chose de plus peut-être qu'un chef-d'œuvre accompli, c'est l'ébauche d'une œuvre étrangement puissante et que l'on peut se figurer
superbe. L'auteur n'a point risqué de l'alourdir en essayant de l'achever.
J'en avais, naturellement, cherché l'origine et le fond réel, dès la première lecture. Le pays où se passe l'événement, des contemporains que j'ai connus dans ma jeunesse et qui en avaient gardé le souvenir, tout m'y attirait. Mais ni les études érudites et fouillées de mon vieil ami M. de la Sicotière — que Sardou pardonne à sa mémoire, en l'honneur de tant de découvertes précieuses et de divulgations rares, son péché contre la tour de Tournebut! — ni, dis-je, les études de M. de la Sicotière dans ses appendices à l'histoire de Frotté, ni le travail, fort sérieux et habile, mais tout politique, ainsi que le voulait l'auteur, de M. Ernest Daudet, dans la Police et les Chouans, ni M . Edmond Biré dans son Balzac royaliste ne m'avaient entièrement satisfait. Je voyais bien le fait, le théâtre, le complot, mais les personnages m'échappaient. Je ne découvrais pas la passion qui avait dû tout mener, ni le fond humain de ce drame dont Balzac avait recueilli la tradition, mais qu'il avait refondus et transformés en son mystérieux laboratoire. M. Lenôtre m'a fait entrevoir le maître à ses fourneaux, au milieu de ses cornues, soufflant, chauffant, tout au grand œuvre de la transmutation suprême qui fait de l'or avec le plomb et du diamant avec la houille.
La première impression déconcerte : il semble que le monde se renverse. Le terrible réaliste de la Cousine Bette est en reste, et de beaucoup, avec la réalité. L'alambic atout sublimé, dans ce drame, s'il en a conservé le fond et l'action. Ducray- Duminil, avec ses fictions invraisemblablement puériles, ses souterrains, ses séquestrés, ses oubliettes et ses trappes, est plus près du fait brutal que n'a voulu l'être, cette fois, le créateur de Vautrin (1). Nous avions déjà vu, avec Une Ténébreuse Affaire, comment il savait mêler l'héroïsme et la vertu, Mlle de Cinq-Cygne et Michu, avec l'étude la plus poussée et la plus merveilleusement clairvoyante d'une affaire de haute police. Il en a été de même avec l'affaire d'Aché. C'est que la réalité qu'il s'identifiait n'était que l'aliment de son génie, la matière à animer l'élément, à créer des êtres et à refaire un monde. Un épisode, une anecdote étaient pour lui l'étincelle qui fait la combinaison; ainsi, des légendes du Nord, des conteurs italiens, des débris de la chronique romaine, un Shakespeare tirait Hamlet, Roméo, Jules César.
Balzac avait séjourné en Basse-Normandie, au pays des chouans et des chauffeurs ; il avait recueilli
(1) Voir, sur Ducray-Duminil, la très curieuse étude de M. Lebretox : le Roman français au dix-neu~;<?ne siècle. Paris, Lecène, 1898.
les récits romanesques de la duchesse d'Abrantès et reçu de mon amie, Mme D..., — dont le rôle, en sa vie, a été si vigoureusement détaché par M. Gabriel Hanotaux — mainte confidence directe sur les gens et sur les choses. Il avait poussé plus loin, rassemblé, dépouillé plusieurs pièces du dossier de l'affaire de 1807. De ces éléments, il a entendu composer non un drame historique, mais une étude morale, de l'humanité la plus haute. Un désœuvré, un naufragé de la vie moderne, Godefroid, qui a tenté de la politique et en est sorti rompu, de l'amour et en est sorti meurtri, qui ne reconnaît à la vie qu'un but : faire fortune ; et s'en juge incapable, « recherche dans la retraite la seule vie qui convienne à un être dont les facultés étaient incomplètes, sans force à opposer au rude mouvement de la vie politique, fatigué de ses avortements, sans amis, parce que l'amitié veut des défauts saillants... » Il est en quête d'un logis très modeste, et il lit cette annonce dans les Petites Affiches : « Petit logement de soixante-dix francs par mois. On veut un locataire tranquille ; il trouverait la table en cas de convenance mutuelle... S'adresser rue CJianoinesse... » Il y va et tombe dans une petite thébaïde de saints qui semble ressuscitée de Port-Royal; une vieille dame et quatre vieillards, ses amis, ses commensaux, ses associés
en bonnes œuvres. Ils ont la paix, la notion et l'emploi de la vie ; ils ont ce que Godefroid souhaite, sans le posséder : « Quand les choses de la vie ne nous ont pas donné le bonheur que nous en attendions, il faut chercher le bonheur dans la vie supérieure, et voici la clef d'un nouveau monde. »
C'est V Imitation; mais le livre est encore fermé à Godefroid. Il lui faut apprendre à le lire. La vie de ses hôtes le lui enseigne. Comment sont-ils venus à ce monastère sans clôtures, comment sontils entrés dans « le chemin royal de la Sainte- Croix »? Les épreuves, des injustices subies et des injustices commises. Ils en font à Godefroid la confidence. C'est l'antipode de la pension Vauquer, où s'est réfugié ce Rastignac pénitent. Balzac prend les confessions de ses saints dans l'histoire du temps, politique, sociale, passionnelle; il groupe les épisodes, il les lie l'un à l'autre, à sa manière de créateur de mondes. L'histoire de Mme de la Chanterie en est le principal, et c'est, tout idéalisée, l'histoire de Tournebut. Vous voyez par où l'idéal s'y introduit; voyons avec M. Lenôtre par quels souterrains Balzac a dû le faire passer.
Mme de la Chanterie est une sainte, et il faut à la donnée de Balzac qu'elle ait touché toutes les extrémités de la souffrance humaine. Il faut que sa fille soit une victime. D'où la transfiguration
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des deux femmes. — « Qu'était en réalité cette Mme de... sanctifiée par Balzac? — Une fanatique et une intrigante. — Et sa fille? — Une héroïne et une détraquée. — Et l'amant? — Un vaillant ou un aventurier. .. (i). » Comparons donc; le rapprochement est intéressant, et peut-être y saisironsnous, au passage, quelque chose du procédé de Balzac. D'abord les premiers rôles : la mère, la fille, le mari et l'amant.
Mme de Combray, l'authentique héroïne de Toumebut, était riche, mariée à un homme riche et indolent qui lui abandonnait la direction du ménage et de la fortune. C'était, dit une note de son gendre , « une femme d'un caractère altier et impérieux; son âme était forte et pleine d'énergie, son ambition était démesurée... » Cette Mme de Combray, dans Balzac, devient Mme de la Chanterie et se transfigure. Elle est prédestinée, par ses vertus mêmes, aux désastres qui la doivent accabler : « Une piété solide, un bon sens inaltérable, une droiture inflexible, et l'une de ces âmes qui ne doivent jamais se détacher d'une affection, fût-elle ordonnée. » Elle tombe en proie à un libertin, qui l'épouse par intrigue, la ruine et la trahit : la Révolution fait de lui « la terreur de la Norman-
(i) Préface de M. Victorien Sardou.
die ». Ce scélérat n'a de commun avec le bonhomme de Combray que sa mort, qui arrive à temps pour laisser sa femme veuve au milieu des orages. Mme de Combray reste avec quatre enfants; mais il y en a trois qui ne comptent point dans Y affaire. Balzac ne laisse à Mme de la Chanterie qu'une fille, singulièrement ressemblante, d'ailleurs, à Caroline de Combray. « Caroline était de très petite taille, grande comme un chien, disait-on, mais charmante ; son teint était d'une pureté parfaite, ses cheveux noirs d'une abondance et d'une longueur peu ordinaires. » Aimante, sensible, romanesque, vive et franche, mélange piquant, en sa menue personne, d'énergie et de douceur. Ainsi la représente M. Lenôtre. « A dix-huit ans, raconte Balzac, Mlle de la Chanterie — Henriette — était une jeune fille d'une complexion entièrement délicate, brune, à couleurs éclatantes, svelte et de la plus jolie figure... Une sorte de mignardise dans la physionomie trompait sur son véritable caractère, et sur sa mâle décision. Elle avait de petites mains, de petits pieds, quelque chose de mince, de frêle dans toute sa personne. » Toutes deux, — ou plutôt toutes quatre — celles de la réalité comme celles du roman, enragées contre la Révolution, fanatiques des Bourbons et subissant Bonaparte comme un fléau de Dieu infligé à la France, en châtiment
de ses crimes. Cette humeur conduit la mère et la fille à se jeter dans les complots, chacune selon son âge et son tempérament : la mère par passion politique et la fille par amour. Mais pour l'une et pour l'autre, ainsi qu'il en a été de tout temps pour toutes les femmes qui ont conspiré contre quelque gouvernement que ce fût, le complot, c'est l'homme. Dans l'histoire, l'homme est un conspirateur de race, d'Aché, qui fait grande figure dans la coulisse et dessine, en s'agitant, de grandes ombres sur le décor. Il remue toute la machine dans le récit de M. Lenôtre; le mystère dont il s'environne ajoute encore à son prestige. Il semble qu'il y ait là un héros mûr pour le roman. Balzac n'avait qu'à le cueillir. Mais si Mme de Combray fut une digne complice de d'Aché, il fallut que Mme de la Chanterie parût la victime de ses alliés politiques; aussi le chouan Boislaurier, dit des Lorières, qui tient lieu de d'Aché, dans le roman, ne fait que le traverser.
C'est par lui, ou à son propos, que se fait, dans les deux récits, le mariage de la fille. Acquêt de Férolles se présente à Tournebut comme l'agent des princes, avec une lettre d'un prêtre réfractaire; il se donne pour un paladin : c'en est un de grand chemin, détrousseur de diligences et découvreur de trésors cachés, par les procédés du chauf-
fage. Mme de Combray est riche; ses fils ont émigré; il s'insinue près de la fille, la séduit, force la mère à consentir au mariage et, le mariage fait, commence à rouer de coups sa femme pour en avoir de l'argent. C'est un grossier coquin. Balzac, au contraire, — on verra pourquoi et quelles grandes vues il avait sur lui — en fait, sinon un héros, au moins un personnage, un traître de qualité. Bernard-Polydore Bryond des Tours-Minières est un Tartufe de l'émigration. L'édification, la « coqueluche » de toute la gentilhommerie d'Alençon, — qui nous est connue par le Cabinet des antiques — il a extorqué de l'argent à ces crédules royalistes ; mais, tout dévoués qu'ils sont à la bonne cause, ils n'ont point perdu tout sentiment de leurs créances, et, pour s'en faire payer, ils facilitent le beau mariage. Le Tartufe, dans ce Bryond des Tours-Minières, est doublé d'un Yalmont. S'il ne bat pas sa femme, comme Acquêt de Férolles, il la débauche, avec délectation. C'est une note du temps, et Balzac n'a garde de l'omettre, pour en relever son personnage. « Pendant les premiers mois que les nouveaux mariés passèrent ensemble, il eut une espèce d'action sur sa femme, il essaya de la corrompre par ses doctrines, si tant est que l'athéisme soit une doctrine. »
Il la prépare ainsi à recevoir de ses mains un
amant, qui l'exploitera, peut-être pour son compte, puis il disparaît tout à coup et retourne à Paris où il plonge, absorbé par une mystérieuse besogne. L'amant, dit Balzac, aussi franc et vaillant que Bryond était hypocrite et lâche, — « cet hôte dont le caractère, la vie aventureuse devaient influencer une jeune fille — fut entre les mains du mari comme un instrument , et il s'en servit pour appuyer ses infâmes théories. » C'est le chevalier Rifoël du Visard, dont le caractère romanesque, la réputation, les exploits et la belle mine expliquent trop bien « l'abîme » où tomba Henriette de la Chanterie.
Le séducteur de Caroline de Combray — femme Acquêt — ne manque point de romanesque en ses discours, non plus que d'imagination dans ses complots. « Né généreux et amoureux de la gloire », dit-il de lui-même, lettré suffisamment pour se croire de l'éloquence, il pratiquait, non sans effet, l'apostrophe et les lamentations. « Rien ne peut remplir le vide de mon cœur. J'ai vécu... Oh! bien trop! O moment de l'anéantissement ou de l'éternité, que vous me semblerez doux ! »
C'en était plus qu'il ne fallait pour étourdir Caroline, trop « sensible » pour se plaire longtemps à être battue. Ce Saint-Preux de la chouannerie possédait aussi d'autres séductions , aux-
quelles la mignonne personne ne parait pas avoir été inaccessible. Le chevalier nous fait toute la figure d'un « homme à femmes » , ce qui permet de soupçonner comment — malgré sa figure épaisse, commune, son front bas et son cou épais — il sut lui plaire et se l'attacha jusqu'à la porter, par amour, aux derniers sacrifices que les « amoureuses » du dernier étage ont coutume de faire à leurs amants.
Les personnages ainsi posés, je ne poursuivrai point le parallèle entre 1' « affaire » comme la reproduit M. Lenôtre, et comme la réinvente Balzac. Tout y est transposé, transmué jusqu'aux plus petits détails, jusqu'aux noms des comparses que Balzac s'est donné la peine de refaire pour leur donner plus de vraisemblance, plus de caractère et aussi pour leur faire prendre rang dans les vitrines de son muséum.
Cette liste des accusés, dans le roman, est un chef-d'œuvre, et, si j'osais prendre au maître une de ses formules favorites, je dirais que tout le génie de la Comédie humaine se décèle en ce passage. Comparez cette liste à celle que donne M. Lenôtre, il vous paraîtra impossible de décider quelle est l'authentique, tant la couleur est bien imitée. Mais la liste authentique n'est qu'une liste de noms insignifiants ; quelle saveur, au contraire, quelle force de suggestion dans celle de Balzac, et, même en
cette geôle de province, que de jours entrouverts sur l'histoire du temps : « Jean Cibot, dit Pille- Miche, l'un des plus hardis brigands du corps formé par Montauran, en l'an VII, l'un des auteurs de l'attaque et de la mort du courrier de Mortagne. » Que vous dit un Flierlé, un Harel, un Grand- Charles même? des syllabes groupées un jour, par hasard, et à jamais dispersées. Ici, les noms évoquent des êtres ; c'est tout un monde qui vous environne, vous pénètre, vous transporte dans le passé; c'est l'aventure des Chouans, ce sont les Scènes de la vie de province, Marie- A mie Cabot, dit la Jeunesse, ancien piqueur du sieur Carol d'Alençon. Les Carol, ce sont les d'Esgrignon, ramenés à leur nom patronymique, à la Capet.
Balzac a poussé la conscience de son art jusqu'à récrire l'acte d'accusation, féroce et emphatique, qu'il attribue à ce Bourlac qui fournira un autre épisode de son récit. Un rapprochement de quelques lignes montre le procédé sur le vif. Voici comment s'exprime Chapais-Marivaux — Balzac a eu de la vertu à ne point s'approprier ce nom digne de son répertoire — ceci est extrait du réquisitoire authentique devant la cour d'assises de Rouen :
Cet attentat qui se rallie à des souvenirs odieux, quoique heureusement éteints, offre dans ses vues et dans ses mesures le produit des conceptions de la scélératesse en délire. Pour
nœud (sic) qui rassemble ces atroces catégories, on découvre avec horreur, malgré son impuissance, les vestiges de l'esprit de désordre, aiguisant les poignards du brigandage.
En copiant, Balzac aurait paru forcer la note. Voici comment s'exprime Bourlac devant la feinte cour d'assises d'Alençon :
Cet attentat qui rappelle les déplorables souvenirs d'une guerre civile si heureusement éteinte, a reproduit les conceptions d'une scélératesse que la flagrance des passions ne justifiait plus... Ainsi que les éléments du crime, ses artisans sont à découvert. On voit le monstrueux assemblage des délires d'une faction avec les amorces de la rapine, l'assassinat conseillé par l'esprit de parti, sous l'égide duquel on essaye de justifier à soi-même les plus ignobles excès.
Que c'est plus drôle et, du même coup, plus vrai ! Que c'est bien Empire! L'entre-deux de Fouquier- Tinville et Marchangy ! Chapais-Marivaux est un vulgaire gâcheur de mots, Bourlac a passé par l'officine des Contes drolatiques .
J'ai dit que la réalité passait en horreur le roman. La fin de Mme de la Chanterie est poignante, mais de haute édification. La fille périt en chrétienne repentante, la mère vit pour expier le péché de son enfant et laver la souillure de son sang. Dans la réalité, Mme Acquêt tombe dans la boue et meurt en détraquée falote qu'elle était.
Balzac a-t-il connu le policier Licquet, a qui M. Lenôtre consacre un chapitre, l'un des plus
singuliers et des plus neufs de son ouvrage? S'il l'a rencontré, Balzac s'en est détourné aussitôt. Il avait son plan sur le policier de X affaire et c'est un des endroits par où V Envers de V histoire contemporaine se rattache à la Comédie humaine. Acquêt de Férolles a-t-il réellement livré sa femme, la police le tient-elle? On n'en sait trop rien, et ce qu'il ne sait pas, ce qu'il n'a pas lu, M. Lenôtre n'est point homme à le dire. Cette infamie du mari n'est, dans sont récit, qu'un épisode. Dans le roman, c'est un événement. Bryond, le mari, réunit en lui le d'Acquêt et le Licquet de la réalité. Il apparaît, vers la fin, sur le devant de la scène. On lit dans un Précis pour Mme Henriette Bryond des Tours- Minières, née Lechantre de la Chanterie, par Bordin, avoué près le tribunal de la Seine, celui qui avait défendu, peu de temps auparavant, Michu et les Cinq-Cygne :
La chancellerie de S. M. I. et R. sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur le personnage mystérieux nommé Le Marchand, dont la présence dans le département de l'Orne n'a pas été niée par le ministère public pendant le cours des débats, mais que l'accusation n'a pas jugé convenable de faire comparaître et que la défense n'avait ni la faculté d'amener ni le pouvoir de trouver. Ce personnage est, comme le parquet, la police de Paris et la chancellerie de S. M. I. et R. le savent, le sieur Bernard-Polydore Bryond des Tours-Minières, correspondant, depuis 1794, du comte de Lille, connu à l'étranger comme baron des Tours-Minières et dans les fastes de la police parisienne sous le nom de Contenson.
C'est ce Contenson, en effet, l'un des fameux policiers de la Comédie liumaine, avec Peyrade et son élève Corentin, destinés à pâlir tous les trois devant le satanique trésorier du bagne, Jacques Colin; c'est ce Contenson que Nucingen chargera, quelques années après, de retrouver Esther; Contenson qui eût donné des leçons à Frederick Lemaître; affidé de Fouché, peut-être de Talleyrand ou tout au moins de Montrond; « un des plus curieux produits de l'écume qui surnage aux bouillonnements de la cuvée parisienne; » « attitude diogénique ; » un crâne semblable à celui de Voltaire : misérable et redoutable. « A son aspect, vous eussiez deviné que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l'audace dans la friponnerie de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esprit et de misère. » Et voilà pourquoi, dans le roman, Mme Bryond avant d'être livrée par son mari au bourreau, devait être corrompue et ruinée par son mari, et comment le baron des Tours-Minières, au lieu de déclamer comme Saint-Preux et Le Chevallier, devait raffiner à la Yalmont.
On voit ce que Balzac prit et ce qu'il laissa dans
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Y affaire du courrier d'Alençon. Mais ce qu'il laissa, il sut le retrouver quand il en eut besoin. Avec lui, rien n'était perdu. Ainsi, dans Tournebut, Mme de Combray, enfermée au Bicêtre de Rouen, adresse à l'empereur une supplique en commutation de peine de Mme Acquêt, condamnée à mort. La pièce avait été rédigée par le célèbre Chauveau- Lagarde, son défenseur aux assises. La sœur de la condamnée, Mme d'Houël, et un vieil ami, Ducolombier, mènent jusqu'au fond de l'Allemagne les deux petites Acquêt. Les suppliantes se trouvent devant la grille de Schœnbrùnn , deux semaines après Wagram. Napoléon arrive; elles se jettent à genoux, il les relève : « Sire, rendez-nous notre mère! » L'empereur interroge Ducolombier, puis, se détournant : « Je ne peux pas, » dit-il sèchement. L'auteur des Mémoires de Rovigo rapporte que des larmes parurent dans les yeux de l'empereur. On peut croire que cette scène, qu'il n'a point reproduite dans Mme de la Chanterie, a inspiré à Balzac l'admirable épisode du soir d'iéna, quand Mlle de Saint-Cygne demande à Napoléon la grâce de Michu et de ses cousins.
Mme de la Chanterie et Mme de Combray finissent comme elles ont vécu. Mme de la Chanterie, graciée, réhabilitée par Louis XVIII, ne réclame de ce roi que la faveur facile de vieillir dans l'oubli,
en priant pour sa fille. Tous les complices de l'affaire sont comblés ou, à leur défaut, leurs descendants : Boislaurier, qui survit, est lieutenant général; si Rifoël est mort, son frère, du moins devient pair de France. Mme de Combray — l'authentique — rentra triomphalement en son Tournebut, fut admise à faire sa cour à Louis XVIII, avec mention au Moniteur, se montra aux fêtes de la préfecture de Rouen avec des lis dans les cheveux, y reçut les hommages de tous les gens bien pensants, mourut en 1823, âgée de quatrevingt-un ans, et obtint sur sa tombe une belle épitaphe en latin. C'est de là que M. Lenôtre l'a tirée pour la rendre à la curiosité, sinon à la sympathie de nos contemporains.