NORMANDS ET CANADIENS
Une petite église de pierre, construite à la fin du quatorzième siècle, tout près des remparts, sur le bord de la vieille ville hérissée de toits à pignons. Alentour rampent des ruelles tortueuses, des étages surplombent, des combles se penchent, des lucarnes s'ouvrent dans l'ombre, des portes bâtardes, des escaliers en colimaçon, avec des cordes de navire qui servent de rampe, glissantes sous les doigts, contre le mur luisant de salpêtre. Désaffectée, l'an II, en l'honneur de la liberté, elle fut consacrée, successivement, au commerce, sous forme de magasin, d'ailleurs parfaitement vide, puis à la Raison, sous forme de théâtre, enfin au fisc, sous forme d'entrepôt.
C'est de cette servitude, très pénitentiaire, que la tira, il y aura bientôt dix ans, une société fondée pour la conservation des traditions locales , légendes, chroniques, costumes, objets d'art, meu-
bles, métiers, bref, de toutes les choses évocatrices de l'ancien temps et des gens d'autrefois. Nettoyée, munie d'un porche et de portes menuisées dans son style, ornée d'un clocheton, rhabillée, empanachée, comme un grognard prisonnier qui, la paix faite, revient au régiment, elle est maintenant un musée de portraits, de dessins, de statuettes, de bibelots énormes, coule vrines de neuf pieds, ancres incrustées de coquillages, boulets de granit, engins des bombardes de Sisyphe, saints de bois peinturlurés, sirènes dédorées qui dressaient leurs gorges vigoureuses à la proue des navires, peintures naïves, minutieuses et raidesdes combats soutenus par les corsaires ou bâtiments de l'Etat, que commandaient les marins du pays.
Avec la seule liste des noms de ces bateaux, baptême chrétien ou baptême civil, selon les temps, on composerait une litanie étrange où, par le choix des patrons, se trahirait, en contre-coups inattendus , l'influence de la littérature sur l'imagination des gens de mer : X Aimable Flore, contemporaine des bosquets de Versailles; VArêtuse sa compagne ; le Symbole de la paix, en plein règne de Louis XIV, déjà! il armait sûrement pour la Hollande avec lettres de change sur la Haye, où se tinrent, comme on sait, nombre de congrès de désarmement ... à la charge des vaincus ; le Sensible,
dont Jean-Jacques aurait pu être le parrain; le ATaturaliste, auquel s'intéressait Bernardin de Saint- Pierre; la Nouvelle Angélique, qui naviguait de conserve avec le Roy-des-Cœurs , à l'époque où Mme du Barry aimait « le Bien- Aimé » ; toute la série des guerriers et des guerrières, la Sorcière, la Serpente, qui virent le temps où Quinault mettait en opéra les Armides que M. de la Reynie mettait en prison; V A?nphion, qui porta la liberté aux Amériques; la Fraternité, qui prit la mer en même temps que la guillotine prenait l'Etat, la Montagne, en l'an II; V Alexandre, en l'an XII; le Scévola, en l'an VI, son chronomètre retardait; Y Hippocratc, corsaire de quatorze canons et soixante-dix hommes.
C'est tout près de cette église Saint-Etienne de Honfleur que s'embarqua, en 1608, Champlain, lorsqu'il partit pour le voyage au cours duquel il fonda Québec. Quand on voit sortir du Havre la carapace monstrueuse des transatlantiques et que l'on songe aux peuplades qu'ils emportent, on ne peut, sans effort d'imagination et sans quelques frissons secrets, se représenter ces départs d'autrefois, coques lourdes et compliquées de châteaux d'avant et de châteaux d'arrière, encombrées de canons, de munitions, d'ouvriers, de soldats et de jeunes filles même qui, sous la conduite de per-
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sonnes graves et prudentes — telle Mme Bourdon, veuve d'un procureur général — s'en allaient au Canada pour y chercher un mari et y fonder une famille.
Il y en avait de qualité, filles de gentilshommes très pauvres, orphelines le plus souvent, pour les officiers qui consentaient bien à devenir colons, mais non à déroger; il y en avait d'extraction populaire pour le peuple des soldats. On ne leur demandait que l'honneur et l'endurance, la bonne renommée et la bonne santé. Celles de Paris semblaient trop peu résistantes à la fatigue du ménage et à la culture de la terre. Colbert, qui s'occupait de tout, s'occupa de pourvoir la colonie de « jeunes villageoises vigoureuses » .
« Comme il s'en pouvait trouver dans les provinces aux environs de Rouen, écrivit-il à l'archevêque, j'ai cru que vous trouveriez bon que je vous suppliasse d'employer l'autorité et le crédit que vous avez sur les curés de trente ou quarante de ces paroisses, pour voir s'ils pourraient trouver en chacune une ou deux filles disposées à passer volontairement au Canada pour être mariées. » Il en vint
de toute la province, vaillantes, saines, ménagères prolifiques et sensées, — race admirable de femmes, de « maîtresses-femmes », c'est le mot de chez nous — entreprenantes comme les hommes qu'elles épousèrent, qui mettraient toute l'imagination de leur vie dans l'aventure de leur voyage et toute leur littérature dans le « livre de raison » de leur famille.
Ces alluvions de sang français, jeune et vaillant, expliquent le développement extraordinaire de notre race au Canada, la fidélité de cette race à la langue, à la religion, aux traditions de ses provinces d'origine. Ces femmes y ont porté ce qu'il y a de plus solide en France; le foyer, dont la flamme ne s'éteint pas. On ne fait point, sur cet article, aux Françaises la part qui leur revient.
Sans elles, sans leur maternité matérielle et morale, on ne saurait pourtant comprendre ni comment le Canada, qui comptait, à la fin du dix-huitième siècle, 65,000 Français, en compte aujourd'hui plus de deux millions, ni comment cette « France nouvelle » du grand siècle ressuscite pour nous, avec son parler, sa vigueur, ses vertus, la « France ancienne » ; ni comment elle est, hors de nous, notre passé vivant, le témoin d'un avenir que nous portions en nous; ni comment cet avenir a justifié la parole de Louis XIV : « Cette partie de
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la monarchie française deviendra quelque chose de grand. »
Faire grand : les Français de ce temps-là y pensaient autant que Français de France. Leurs desseins développaient la simplicité de plan, la majesté de lignes de nos architectures classiques. L'intendant du roi, Talon, que l'on a si justement qualifié de Colbert colonial, écrivait, en 1665 : « Le Canada est d'une très vaste étendue... Du côté du Nord, je n'en connais pas les bornes... » Et, en 1670 : « Ce pays est disposé de telle sorte que, par le fleuve, on peut remonter partout, à la faveur des lacs qui portent à la source vers l'ouest, et des rivières qui dégorgent dans lui par ses côtés, ouvrant le chemin au nord et au sud. C'est par ce même fleuve qu'on peut espérer de trouver quelque jour l'ouverture du Mexique. »
De l'Acadie à la Louisiane, de l'embouchure du Saint-Laurent à celle du Afississipi, de Québec à la Nouvelle-Orléans, c'était tout l'arrière-pays de l'Amérique du Nord francisé, les colonies anglaises, très humbles alors, prises à revers et investies. Ce projet égale, s'il ne les dépasse, les conceptions les plus grandioses des partageants de l'Afrique au
dix-neuvième siècle. Chateaubriand, qui eut l'intuition de toutes les destinées de la France, se sentit l'âme comme obsédée de celle-là, dan:; ce voyage où, faute du passage par le nord, il ouvrit à la France une littérature nouvelle, et d'où il rapporta les Natchez, Atala, René et un chapitre incomparable des Mémoires.
Il nous a révélé la poésie de cette France inconnue et toute pleine de prodiges; plus tard, aux Canadiens eux-mêmes, il a révélé l'art de voir et l'art de décrire les beautés de leur pays. Après lui, après Victor Hugo, dont le génie a porté sa moisson magnifique en toute terre française, les poètes canadiens ont célébré, tantôt
Les grandi bois ténébreux tout pleins d'oiseaux chanteurs,
tantôt
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage.
Ainsi au pays français du Canada, comme aux slaves en Europe, dans le même temps et par le même ouvrage de l'âme ancestrale, s'est accompli ce grand mystère de la survie d'un peuple.
La chanson murmurée au berceau des enfants, la religion identifiée à la patrie, la tradition fami-
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liale assimilée à l'histoire du pays, des contes appris des grand'mères du village natal, des chroniques parlées de l'émigration, puis des chroniques écrites, des romans, des poèmes, c'est partout la marche naturelle de cette grande réparation des peuples blessés qui ne veulent pas mourir. Comme en exil dans leur propre pays, dispersés mais non déracinés, les Canadiens se sont raconté, de l'aïeul au petit-fils, l'épopée des humbles et des abandonnés, la lutte pour la vie, la lutte pour l'honneur de la naissance et de la langue nationale, et ils se sont ainsi tenus en veille pour le jour où, rendus à eux-mêmes, ils sont devenus ce que le roi de France attendait d'eux, « quelque chose de grand » parmi les nations du monde.
« Ils reviendront, » disaient, en parlant des Français, les compagnons de Montcalm. Quand des Français sont revenus, non plus, hélas! en frères d'armes, mais en parents, en hôtes et en amis, on s'est reconnu, dès les premiers mots :
On est tous des Français, nous aussi, que je pense.
— C'est vrai. Mais moi, je suis un Français de la France.
— De la France? Eh bien, nous, de quel pays est-on?
Leur progrès vers le nord, leur conquête du pays des lacs et des forêts, leur marche vers le pôle, ce sont autant de chants nouveaux à l'immortel Geste de Dieu par les Français. Nous saluons dans leur
jeune littérature un rejet, une repousse, une province de la nôtre.
Elle a son caractère, son accent, comme, chez nous, les écoles de poésie, selon la région où le poète a reçu l'initiation de la vie, de la terre et de la lumière de France; mais ce sont les impulsions d'âmes sœurs, exprimées dans la langue maternelle. Notre Académie, vers laquelle ils se tournent volontiers, leur est hospitalière, non sans prédilection : aima parens. Il n'est guère d'année où quelque ouvrage venu de Québec ne figure à notre tableau d'honneur. Cette année même (1), un livre de M. Chapais, consacré à ce Jean Talon, dont je citais les rapports prophétiques; et, en même temps, une étude d'ensemble sur la littérature canadienne, composée par un Français, M. Ab-der- Halden.
A leurs poètes : Crémarrie, Fréchette, Chapman , Beauchemin , nous avons envoyé , avec l'épopée,
Ailes au vent, l'essaim des victoires chantantes.
Nous recevons d'eux l'écho du chant de dé
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tresse , le De profundis que , dans les années d'abandon, ils élevaient vers la patrie absente. Comme, au pays de Cornouailles, on entend, les jours de tempête, sonner les cloches de la ville d'Is, nous entendons, quand la mer monte et que le vent vient du large, la Chanson de la cloche de Lonisbourg :
C'est une précieuse relique, On peut la baiser à genoux ; Elle est française et catholique Comme les cloches de chez nous.
Voilà de quoi nous devisions, ce quinzième du mois d'août, en recevant, à Saint-Etienne, M. Adélard Turgeon, ministre de la province de Québec, Normand d'origine — sa famille vient de Mortagne. Nous faisions hommage, en sa personne, à nos communs ancêtres, de verrières commémoratives de l'embarquement de Champlain. Le soleil, qui s'immerge en la splendeur du soir, dardait ses rayons couchants sur ces images illuminées, et ces images semblaient sortir des fenêtres de l'église comme de grands yeux qui les auraient recueillies, il y a trois cents ans.