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M. GUIZOT

Le second volume des lettres de Taine, paru récemment, rappelle l'attention sur un des épisodes les plus intéressants et les plus honorables de ses débuts tourmentés : c'est l'appui que prêta M. Guizot à ses deux candidatures aux prix académiques pour V Essai sur Tite-Live et V Histoire de la littérature anglaise. L 'Essai ne fut, comme on dit, reçu qu'à correction : Y Histoire fut décidément écartée. Dans les deux discussions, qui furent vives, M. Guizot intervint de son autorité, de son éloquence, de sa sympathie pour l'ami de ses enfants.

Le labeur de Taine, sa jeunesse, son génie naissant, sa sincérité parfaite l'avaient gagné, malgré la divergence des vues et l'opposition des maximes. « Vous me connaissez, monsieur, lui écrivait Taine : j'ai pensé tout haut devant vous dans les conversations familières; j'ose dire que

j'ai toujours pensé aussi loyalement la plume à la main et devant le public. » Ces vertus, heureusement, ne sont pas rares chez les hommes à l'âge qu'avait alors Taine ; les tolérer et les encourager l'est infiniment plus chez les hommes de l'âge qu'avait alors M. Guizot et dans la place qu'il occupait en France. C'est un des plus beaux côtés de ce grand esprit, méconnu de ses contemporains parce qu'ils ne voyaient en lui que l'homme d'État, peu connu de nos contemporains, parce que, dans l'éloignement, on ne veut encore considérer de lui que ce qui marque le plus, mais s'efface aussi le plus vite : le personnage politique.

Dans un pays où l'on est plus pressé de juger que de lire, où l'on se montre plus avide de formules et de classifications que de connaissance personnelle des hommes et des œuvres, où l'on se contente, à si peu de frais, avec des numéros de catalogues, des étiquettes et des enseignes; où la conversation, pour nombre de gens, n'est qu'un examen mutuel pour le certificat d'études primaires mondaines que tout le monde réclame, sa vie durant, de tout le monde, M. Guizot a gardé contre lui trois choses redoutables et dont, à vrai dire, on ne se dégage jamais : une définition, doctrinaire ; un geste, la main dans l'habit boutonné, la tête raide, le profil hautain : « Vos injures n'at-

teindront jamais à la hauteur de mes dédains ! » et un portrait, celui de Paul Delaroche, qui semble fait pour fixera jamais, sur la toile et par la gravure, la définition, le geste et la phrase.

La définition est exacte, le geste est vrai, le portrait est beau; mais c'est une définition de dictionnaire, c'est une phrase de tribune, c'est un portrait de galerie : une grande attitude de l'homme, une partie seulement de l'homme, où manque l'essentiel, l'âme merveilleusement ouverte et riche, la parole chaude et animée, et cette générosité de l'intelligence et du cœur que n'oublieront jamais ceux qui ont eu la fortune de l'éprouver. Il faut se souvenir que ce « doctrinaire » a commencé, dans les lettres, par un essai sur le génie de Corneille et par des Salons de peinture; que ce fameux organisateur des études historiques en France a fini par une histoire de France à ses petits-enfants ; que ce réformé austère a connu les angoisses de la raison, traversé le doute; qu'il aimait avec passion, qu'il savait consoler avec tendresse; qu'il a écrit ces lettres incomparables à la duchesse de Broglie et à la princesse de Liéven; que s'il était arrivé à la foi, il ne s'y était point figé dans l'orgueil, et que de toutes

les conquêtes de l'homme sur la vie, il plaçait audessus des autres « l'équité, je ne veux pas dire la tolérance, envers la foi religieuse ou politique des autres, qui est venue prendre place et grandir à côté de ma tranquillité dans ma propre foi » .

Pour le bien comprendre , il faut connaître Nîmes, les contrastes de son paysage, les heurts de son sol, ses garrigues pelées et caillouteuses qui prennent des airs de Palestine, ses murs de pierre quasi cvclopéens; les violences de son climat; les surprises de son mistral, desséchant et glacial, qui bouscule la poussière dorée, comme ailleurs les flocons de neige ; son peuple toujours hors de chez soi, en spectacle à soi-même sur ses boulevards vibrants de lumière, dans ses petites rues noires d'ombre; ces oppositions de l'être humain, plus singulières encore que celles de la nature ; les emportements qui couvent sous les dehors d'exubérance et de gaieté; ce sur-méridional, le méridional taciturne; les tumultes des arènes où les jeux du cirque revivent dans les combats de taureaux; la « Maison Carrée », asile de la raison élégante et légère des Grecs ; ces eaux jaillissantes, où se noient les lianes flexibles; ces bains de Diane, évocateurs des grâces païennes non loin des temples réformés, au seuil de ce désert où les Huguenots allaient au prêche sous le soleil torride; ville d'explosions, qui

semble bâtie sur un volcan mal éteint; la gravité, l'éloquence, la lumière, mais la passion surtout, refrénée ou épandue; une cité de culture antique qui a donné à la France, nés presque côte à côte, l'un de ses plus grands historiens et l'un de ses plus exquis conteurs, et où la statue de Guizot devrait faire face à celle d'Alphonse Daudet.

Si la proscription révolutionnaire força la mère de M. Guizot, veuve de par la Terreur et la guillotine, de se réfugier en Suisse; si Genève fut pour M. Guizot l'asile et l'école; si elle lui donna le moule et l'enveloppe, la cravate noire rigide, l'habit fermé jusqu'au col; si elle contribua à préparer le doctrinaire, l'homme, en son essence intime demeura Français et Français de Nîmes, aussi loin d'un Jean-Jacques que d'un Benjamin Constant et surtout peut-être d'un Amiel, séquestré en son journal et consumé en son laboratoire de psychologie : une âme expansive, ambitieuse de gouverner, mais davantage de convaincre, d'instruire, de mener les hommes par la parole; un grand professeur dans la chaire, un grand orateur à la tribune, et, dans l'intimité de la famille, le

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plus pieux, le plus affectionné des pères, le plus familier et le plus vénéré des grands-pères.

L'enfant, autour de lui, n'était ni un jouet, ni un bibelot de nursery; c'était une petite âme humaine en train de s'ouvrir et à laquelle, plus encore que l'air et la lumière du jour, il fallait l'atmosphère libre et vivifiante de l'esprit. L'enfant avait toujours la parole, et c'était chose touchante, de voir le mélange d'aisance et de respect avec lesquels les petits s'adressaient au grand-père, et la patience infinie, infinie comme la joie qu'il en éprouvait, avec lesquelles les écoutait , leur répondait cet homme si redoutable à ses contradicteurs dans les assemblées, et si redouté toujours des candidats académiques. « Il me semble, écrivait Taine à Cornélis de Witt, au retour d'une de ses visites au Val-Richer, que j'ai appris chez vous ce que c'est que la famille, la maison, l'héritage; je n'avais encore vu que des rassemblements, des logements et des successions; j'ai vu pourtant bien des intérieurs; mais la vraie concorde, le vrai bon sens, la vraie autorité y manquent. » Elle y régnait, parce qu'elle se fondait sur cette parole que M. Guizot aimait à citer et qui, dans son culte domestique, aussi bien que dans sa vie intellectuelle, résume sa foi chrétienne : « 11 y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. »

Ajoutez un trait particulier de l'homme, de son temps et de son monde. En dehors du commun de la vie, de la politique, des affaires, un petit monde, le sien, très séparé du reste, la famille qui était close, la société qui était limitée. Un domaine étendu, parc, pelouses et bosquets de grands arbres, de la vue et des ombrages, mais encore que percé de larges portes, enveloppé d'une grille que ne franchissait point le premier venu. L'accès était difficile ; une fois admis, on devenait l'hôte confiant et en confiance.

Le maître, alors, se donnait si volontiers, avec une telle verve de souvenirs, une saillie si naturelle d'expressions, tant de trouvailles de mots piquants, un si large courant d'idées, une éloquence qui jaillissait si spontanément de la source et coulait comme l'eau, selon la pente du terrain, que Ion perdait tout scrupule de l'importuner; on osait le questionner. Les jeunes gens plus que les autres : il les y conviait par prédilection. « Le nom même de la libéralité sonne liberté, » dit Montaigne; et il dit plus vrai encore de celle de l'esprit que de l'autre, qui n'est que de la main.

Des relations, qui remontaient à mes grandsparents et à la première candidature de M. Guizot

dans notre pays normand, en 1829, m'avaient fait admettre très jeune à cette incomparable hospitalité. En 1865, à l'automne, je passai une matinée au Val Richer. Je revenais d'Allemagne où j'avais séjourné près d'une année. En fait d'Université, je n'y avais connu que l'école buissonnière, celle du passant qui regarde, écoute, ressent. Je me trouvais assez gêné de n'avoir à me réclamer d'aucun professeur. Mais je ne fus point dans le cas de le regretter. A peine à table, M. Guizot me prit à partie. Quel maître examen, et quel art à tirer de l'homme, non seulement ce qu'il se flatte d'avoir appris, mais surtout ce qu'il ne croit pas savoir! Quel art de vous mettre à l'aise, de vous faire sentir qu'il s'agit non de choses scolaires et livresques, mais de choses vues et vécues ; que, si mince que soit votre expérience, elle est intéressante dès qu'elle est personnelle et spontanée ! « Avez-vous vu M. de Bismarck? Quelle impression en avez-vous? » Et tout y passa , la ville , le théâtre , la vie à la campagne ; et je ne savais ce qui m'étonnait le plus de me découvrir tant de connaissances et d'éprouver si peu d'embarras, moi qui ne puis, encore aujourd'hui, me présenter sans un trouble secret devant les trois messieurs en habit noir, qui veillent aux portes du théâtre et qui évoquent à mes yeux de vagues fantômes de dispensateurs de baccalauréat.

Ce doctrinaire n'endoctrinait point; ce professeur ne professait pas. Il discutait, et il vous faisait honneur de ses arguments qu'il semblait avoir trouvés tout exprès pour vous, et pour vous seul.

Des traits où l'homme se peignait tout entier; où, du même coup de crayon, net et définitif, il dessinait le profil d'autrui. Comme on parlait des anciennes luttes parlementaires et de la rhétorique des grands orateurs : « Quand M. Thiers me répondait, j'avais quelque loisir, me disant que, s'il trouvait un bon argument, il le répéterait plus d'une fois et que je le saisirais toujours. Lorsque c'était M. Dufaure, il ne fallait pas penser à prendre l'air. »

Un autre jour, vers la fin de l'Empire, il causait avec le marquis de Banneville du rétablissement de la tribune. M. de Banneville racontait que M. Thiers était allé voir la fameuse machine de guerre, tournant autour, la regardant de bas en haut avant d'en faire, ou plutôt d'en refaire l'ascension. « Il préfère parler de sa place, dit M. de Banneville; il estime qu'il vaut mieux être entouré de ses amis, se sentir soutenu. — Moi, dit M. Guizot, je préfère la tribune. — Vous en parlez fort à votre aise. — Il vaut mieux être seul et au-dessus des autres, même matériellement. »

Lorsque M. Boutmy fonda l'École des sciences politiques, Taine eut la bonté de me désigner à lui pour un cours d'histoire diplomatique. Je n'avais, de ma vie, parlé en public, fût-ce le public de coterie de la plus modeste parlotte. En fait de « compétence », je ne me reconnaissais qu'un très grand zèle, une foi ardente dans l'œuvre à entreprendre. J'allai consulter M. Guizot qui avait été un des premiers patrons de l'école. Il m'encouragea, me promit ses conseils, puis, comme j'en venais à cet aveu redouté : « Mais j'ignore moi-même le sujet que je dois enseigner. — Hé bien ! vous ferez comme nous, vous apprendrez votre cours en le faisant. »

Ah! ce « vous ferez comme nous »! il n'est jamais sorti de mes oreilles. Voilà les paroles de maîtrise, les mots de commandement, ceux qui vous font escalader les montagnes. D'autres me montraient la témérité, l'imprudence de l'aventure; ils déployaient devant moi l'inventaire sans fin de mes ignorances, le défaut de mes études; ils me rappelaient la pénurie de mon tiroir à licences, la maigreur de mon portefeuille aux diplômes et le néant de mes certificats d'aptitude pédagogique.

Les empêchés sont toujours prêts à vous dire : « Rentrez en votre logis, » et les pédants : « Taisezvous. »

Le maître dit : « Répandez-vous dehors, regardez et parlez, » et l'on voit et l'on parle. Il y a des hommes, délicieux et rares, qui vous laissent toujours sous cette impression, après avoir causé avec eux, que l'on a beaucoup d'esprit. Tel était Guillaume Guizot. Son père vous donnait le sentiment que vous étiez robuste et plein d'idées, et, quand on le quittait, on ouvrait les yeux grands sur la vie, se croyant d'intelligence à la comprendre et de force à l'embrasser.

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