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LORRAIN ET NORMAND

Je pourrais dire aussi bien : Champenois et Breton, Dauphinois et Picard, Parisien et Lyonnais, Armagnac et Bourguignon, et discourir, à propos de chaque province et de chaque race, de cette force vitale de ]a France, qui fait que nous aimons tous, à notre façon, notre petite patrie, mais que nous n'avons qu'une façon d'aimer la grande. Je prends la Lorraine, parce que c'est un livre de M. Maurice Barrés qui m'incite à écrire cette chronique, et, quant à la Normandie, je ne la prends pas : c'est elle qui m'a pris quand je vins au monde, qui m'a nourri et qui m'a porté.

Je l'avais lu autrefois, ce livre de V Homme libre, insinuant et déconcertant; ai-je besoin de dire avec quel goût je l'ai relu? L'auteur ysa-t-il ajouté quelques retouches, précisé quelques nuances, adouci quelques pointes trop aiguës? L'a-t-il rendu plus compréhensif sans lui rien enlever de son

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caractère personnel? Suis-je devenu moi-même plus perméable et plus sensible à sa manière rompue, étincelante, qui ressemble à une escrime sobre, élégante et pleine de surprises? Me suis-je fait à le suivre dans les galeries sinueuses, lambrissées de miroirs à facettes, où il se promène, y cherchant sa propre image qui passe et la figure fuyante et fragmentaire du monde? Ce cristal froid au toucher vibre en notes intimes et profondes. J'ai lu autrefois un conte de V Eau qui chante; le style de M . Maurice Barrés, avec sa transparence, ses reflets et ses frémissements de musique, me fait penser à cette eau-là.

Mais je n'apportais pas seulement à cette lecture une curiosité de goût; j'y mettais, et davantage, une curiosité d'esprit. Comment et par quels chemins l'auteur de V Homme libre, puisqu'il remontait à son point de départ, rejoignait-il l'auteur des Déracinés? Que ce fût bien le même homme, il n'y avait qu'à considérer son profil et son allure : de l'énergie, sans doute, au lieu de la morbidesse des débuts; de la volonté à la place de l'inquiétude; c'est la maturité de l'homme, ce n'en est pas le changement. Ce qui rend si intéressante cette évolution d'un esprit si rare, c'est qu'elle me paraît celle de nombre de jeunes hommes de ce temps; que la maîtrise de M. Barrés sur eux procède

d'analogies et sympathies secrètes; que, subtils et agités, à sa façon, très français d'instinct, de tempérament, de fibres, de sang, de tout leur être inconscient, malgré leur aspiration à une extrême indépendance intellectuelle , ils le rencontrent , subissent son ascendant et marchent avec lui.

Ils l'aiment parce qu'il leur montre à régler leur pas, qu'il éclaire la route déjà parcourue et reconnue par lui, qu'il les explique à eux-mêmes en s'expliquant à eux et leur montre qu'ils retournent tout simplement chez eux en partant du Jardin de Bérénice, où l'on s'évertue de sentir et d'analyser sans trêve, même dans les divertissements, car il y en a parfois, pour s'arrêter au pays natal, qui commande de vivre sans trop analyser.

Cette dialectique, encore qu'elle se dévide en fils très déliés, se noue cependant et forme trame.

L'homme libre de M. Barrés s'entend comme la terre libre, qui est la terre sans seigneur et sans mouvance. L'homme libre est le seul maître de soimême dans ses émotions, dans son intelligence ; il est l'affranchi, le révolutionnaire, j'oserais dire l'anarchiste de la féodalité intellectuelle, de cette hiérarchie, de ces suzerainetés, jurandes, maîtrises,

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corporations de pédagogues, examinateurs, inspecteurs, inquisiteurs de toute provenance et de tout ordre qui prennent le jeune Français au moment où s'éveille en lui la conscience de sa vie et la perception du monde, et ne le quittent que quand elles l'ont conduit au terme prescrit de son existence subalterne, laquelle se déroule entre le numéro de la lingerie, au collège, et le numéro final, dans le cimetière, sur le carnet du gardien.

« Un Homme libre, pauvre petit livre ou ma jeunesse se vantait de son isolement. J'échappais à l'étouffement du collège, je me libérais l'âme, je prenais conscience de ma volonté. » Il prenait conscience aussi de son être intime, qui est celui d'un Français et non d'un étranger, qui est soi et non autre, qui ne saurait souffrir l'accaparement de sa terre natale et qui, de tous les pédants dont la vocation est d'énerver et d'estropier la pensée, haït surtout le pédant d'outre-monts, d'outre-fleuve ou d'outre-mer, celui du dehors, le Horsin, disent nos gens, qui n'a appris à parler notre langue que pour nous enseigner à l'oublier.

Cette conception de la liberté d'esprit ramène l'homme à l'âme nationale, comme la liberté de ses pas le conduit à la maison paternelle. L'homme libre de M. Barrés s'est cherché très loin; il ne s'est trouvé que là, dans sa Lorraine natale.

M. Barrés en a donné, dans les Déracinés, une vue large et approfondie; ici, ce ne sont que des visions, mais vivantes comme des croquis sur nature, précises et symboliques à la fois. Pays resserré sur soi-même, retiré en ses places fortes, parce que ses grandes plaines, ses cuvettes de terre labourée aux « formes solennelles » ne possèdent point de défenses naturelles; que l'étranger le guette de toutes parts. S'il veut subsister, il faut qu'il se défende, qu'il se close, qu'il se couvre. « Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles; mais, dans son jardin fermé, il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens. » — « Pays d'inquiétude, l'inquiétude continue d'être; attaqué, délogé de sa demeure pillée, exilé de son champ saccagé et de ses cimetières violés. Pays de bons soldats, forcés de ruser en même temps que de combattre, et qui s'est personnifié en donnant au monde ce chef-d'œuvre d'humanité française, Jeanne, « la bonne Lorraine ». — « Jeanne d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les charmes des grandes amoureuses, demeure dans la légende lorraine, celle qui protège et cela uniquement. Elle est la sœur du génie de René II; persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. »

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La grande école de vivre est de savoir comment, pourquoi les pères ont vécu. « J'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet horizon. A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant lequel furent posées mes propres assises. »

Dans le pays où je suis né, les vallées duvetées d'herbes douces s'inclinent vers la mer et débouchent, se jettent pour ainsi dire, dans des prairies d'herbes salines. Sur les plateaux boisés, aux détours des collines, les lointains s'ouvrent, horizons d'eau et de brume. L'homme se devrait trouver à l'aise en ses métairies tièdes, encloses de hautes futaies : les bêtes sont grasses et les plantes fécondes. Mais l'appel de la mer, du nuage, de l'inconnu, trouble le bien-être et la tranquillité de vivre. La même inquiétude ancestrale, la même curiosité de voir et d'éprouver, le même appétit de découvrir et de prendre, qui a fait remonter ces rivières à nos pères, les incite à les descendre.

Le flux les apporta, le reflux les emporte.

Il sont venus du Nord vers ces climats plus cléments ; ils s'embarquent pour des climats plus doux, des terres plus voluptueuses ; ils y portent leur conquête, leur commerce, leurs lois et leurs architectures, car ces corsaires sont des artistes. « Cette race, disait M. Barrés de la Lorraine, cette race à son éveil craint de se confesser ; peu de pierres ici qui puissent nous conter les origines de nos âmes. » Normands de Normandie, d'Angleterre, de Sicile ou de Palestine, leurs églises sont autant de confessions de pierre. Chacun de nous, au tournant des promontoires, aux heures de crise et de doute, peut interroger l'âme des anciens, d'où confusément est émanée son âme; elle lui répond : a Tu es inquiet? lève l'ancre, ouvre la voile, la barre au vent, et cherche les étoiles fixes; elles ont guidé tes ancêtres : elles te feront retrouver ta route, même sur la plaine sans traces, la plaine fluide et incessamment balayée des eaux. »

M. Barrés représente, en une belle image, ce qu'il appelle la logique supérieure de l'arbre. Sainte-Beuve, qui fut un moment, sinon son maître, au moins un de ses directeurs d'exercices spirituels, avait dit déjà : « De même qu'un arbre

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pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même l'homme, qui a eu l'illusion de se croire libre, pousse et se porte du côté où il sait que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. » Si j'ai bien compris la culture du moi, l'art en consiste surtout à démêler d'où vient la lumière et par où l'homme trouvera le jour qu'il lui faut. C'est ce qui a conduit M . Barrés à chercher la source « des énergies profondes », à repousser de lame ce qui les contrarie , à écouter les voix qui appellent l'homme et le guident vers sa destinée : « Voix du sang, voix du terroir, » et ces voix l'ont conduit du moi individualiste au moi collectif, de la Lorraine à la France.

Ecoutez ce langage qui se dépouille de l'ironie et du symbole, et prend sa gravité : « Quelque chose d'éternel gît en nous, dont nous n'avons que l'usufruit, et, cette jouissance, même nos morts nous la règlent... Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs. Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages : c'est... que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères. »

Je reviens, et je m'y arrête, à cette figure que

M. Maurice Barrés a faite sienne et qui, par lui, est entrée, avec toute son expression, dans la littérature. La vie de l'arbre est double; il respire par ses feuilles, il se nourrit par ses racines; tordu, rompu par le vent, effeuillé par l'hiver, entamé par l'usure du temps et les plaies de la vieillesse, il végète encore tant que ses racines absorbent et lui portent les sucs cachés de la terre où il a germé.

On ne le peut transplanter qu'en emportant avec lui la motte du sol d'où il est sorti. Sa vie souterraine et cachée est le principe de sa vie. Supprimez-la, arrachez l'arbre et les racines , il se dessèche, il pourrit et il meurt. Ainsi l'homme, avec l'inconscient de son existence et toutes les fibres secrètes qui l'accrochent à sa patrie ; ainsi les nations, avec l'inexprimé de leur vie, le grand secret de leur naissance et de leur destinée, qui se transmet en les chants dont les mères bercent les enfants et les murmures mystiques dont les enfants endorment du dernier sommeil ceux dont ils. sont nés.

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