LA RÉFORME SOCIALE
J'ai encore présente à l'esprit l'impression très vive que me donna la première lecture du livre de Le Play. J'étais en vacances à Honfleur, à l'automne de 1864; j'achevais ma troisième année de droit, durant laquelle j'avais fait, en battant les buissons, plus d'histoire et de littérature que de jurisprudence et plus fréquenté la Bibliothèque impériale que l'école. Je vis un jour, à la vitrine du libraire, deux beaux volumes, tout neufs, avec ce titre : la Réforme sociale. Le nom de l'auteur ne me disait rien : j'étais peu informé. Sans doute, Le Play était d'origine normande, de l'autre rive, du pays de Caux ; il était né à la Rivière-Saint-Sauveur, tout près de Honfleur, mais je ne le savais pas; le passage de sa famille n'avait guère laissé de traces parmi nous. C'est plus tard, beaucoup plus tard, que nous avons recherché ces traces et que nous nous sommes fait honneur de les relever.
Il y a des livres qui attirent, on ne sait pourquoi. Celui-là dégageait quelque chose de très particulier; il ne sortait de l'officine d'aucun des éditeurs consacrés aux études sociales et, ainsi qu'on commençait à dire, à la sociologie. Il n'avait pas l'aspect farouche, la couverture à nuance ingrate, le papier âpre, l'extérieur de boîte à chiffres et à raisonnements abstraits des ouvrages confessionnels. Il s'en dégageait je ne sais quoi de vivant, de personnel, de « sociable », ce qui pourtant est quelque chose (de rare, à la vérité) en matière de science sociale. Je le feuilletai, je parcourus, entre les pages non coupées, l'avertissement, la table, et l'attrait se précisa. La belle distribution typographique, — c'est une partie de l'art d'écrire que l'art de se faire imprimer — la belle ordonnance claire des divisions, chapitres et paragraphes, où se dessine aux yeux, du premier coup, l'architecture d'une œuvre, me frappa. Et encore plus les qualités de l'auteur : conseiller d'Etat, inspecteur général des mines, commissaire des Expositions universelles de Londres et de Paris ; enfin le titre lu de plus près et en entier : la Réforme sociale en France déduite de V observation comparée des peuples européens. Quoique ce livre fût d'un prix assez luxueux pour ma bourse d'étudiant, je l'achetai. En le coupant, je m'arrêtai sur ces lignes qui me prou-
vèrent que je ne m'étais pas trompé et que j'entrais dans un monde nouveau : « Le moment est venu pour la France de substituer aux luttes stériles, suscitées par les vices de l'ancien régime et par l'erreur des révolutions, une entente féconde, fondée sur l'observation méthodique des faits sociaux (1). »
Je n'avais pas encore rencontré, sauf peut-être en quelques phrases, mais trop denses et encombrées, d'Auguste Comte, autant d'idées génératrices en aussi peu de lignes lumineuses. Vices de l'ancien régime, erreurs des révolutions : c'était toute une philosophie de l'histoire. Imbu comme je l'étais alors de Guizot (Civilisation) et de Tocquevile (Ancien Régime et Révolution), cette philosophie m'était déjà familière, et ce m'était une surprise très engageante de la trouver sous la plume d'un homme d'une autre éducation, d'une autre couche sociale, un ingénieur, un homme de sciences physiques, un homme de la vie présente et de la vie active. Il se réclamait de Descartes, en son épigraphe; ce n'était point, en soi, ce qui me persuadait le plus : quel que fût mon respect , assez commandé et indirect encore, pour le Discours de la méthode, je savais déjà que, de ce fameux dis-
(i) La Réforme sociale, avertissement de 1864.
cours , il était sorti autant de déraison sociale et d'aberrations métaphysiques, d'abstractions et d'utopies, que de données positives ; que s'il menait à Comte, il avait aussi mené à Rousseau. Car il y a eu, pour la postérité et l'influence, deux Descartes ; celui qui a dit : « Je pris résolution d'étudier aussi en moi-même... Je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées (i). » De celui-là est venu le poison et le fléau de la pensée moderne, l'intellectualisme pur : la première atteinte, la première sensation de détraquement qui s'en était suivie chez moi avaient suffi à m'en détourner à jamais, et à m'offusquer. L'autre Descartes, le vrai, le grand, le total, celui qui, rejetant « les raisonnements » que « fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet » (2), voulut chercher la science de l'humanité où elle se trouvait, parmi les hommes vivants, « dans le grand livre du monde, » et employa sa jeunesse « à voyager, à voir des cours, des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences », bref, à faire ce que nous appelons de
(1) Discours delà méthode. Première partie, dernière ligne. Deuxième partie, premières lignes.
(2) Discours. Première partie.
« l'observation sociale », — c'est de ce Descarteslà que Le Play s'inspirait.
Le Play, très rapidement, mit d'accord en moi diverses tendances qui me travaillaient et me portaient dans des directions opposées, ainsi que des chevaux mal attelés qu'on ne sait pas conduire. Elles se contrariaient, il les concilia; et le premier service qu'il me rendit fut de me faire comprendre, dans sa portée réelle et sa vérité moderne, le Discours de la méthode, que j'avais absorbé en collégien trop docile et repoussé en étudiant trop émancipé : comme on a trouvé le Cid très vieux, à seize ans, et qu'on le trouve très jeune quand on en a trente.
Une fois pris, je le fus tout à fait. Mon père, homme de grand sens et de grande expérience, qui avait fait sa carrière dans l'industrie et le commerce, très fin observateur des affaires, bien qu'infiniment trop modeste, méfiant de lui-même et embarrassé trop aisément par le bavardage et l'aplomb des raisonneurs, tempérait mon premier enthousiasme, notamment sur le chapitre de la liberté testamentaire : il n'en avait pas le goût, il n'y avait pas confiance; personne, ou à peu près, n'usant de celle que nous laissait le Code, il redoutait, pour la stabilité même des fortunes, l'héritier unique de préférence, à considérer ce que faisait
l'héritier unique de nature : la division du patrimoine en pouvait sauver au moins une partie. Ses arguments me faisaient réfléchir, et, dans la suite, je les ai jugés de plus en plus probants, à me pénétrer surtout de cette pensée, qui est, dans le fond, la pensée maîtresse de la Réforme sociale. — « Je commençais à entrevoir qu'au lieu de changer sans cesse nos lois écrites, comme nous le faisions si stérilement depuis 1789, il fallait décider les classes dirigeantes de la nation à modifier leurs idées et leurs mœurs (1). » Les bonnes lois déclarent et. définissent, elles ne créent pas les idées, elles ne décrètent pas les mœurs; elles organisent; elles procèdent des besoins sociaux, non des spéculations et hypothèses des sociologues. J'ai retrouvé les observations de mon père dans le bel article que Sainte-Beuve consacra, en cette même année 1 864, au livre de Le Play, et que je lus plus tard, après 1867, dans les Nouveaux Lundis (2).
Mais ce n'est point par des propositions personnelles de réformes que Le Play me frappa si fort et que j'ai gardé l'empreinte de son livre. C'est par la méthode, l'impulsion capitale, X observation des faits sociaux, dans le présent et dans le passé. C'est le propre des idées fortes, simples et à longue
(1) La Ré forme sociale . Introduction, chap. vu, § 2.
(2) Tome IX. Article sur Le Play.
portée, qu'elles prennent, à la durée, tant de place dans l'esprit qui les reçoit et en occupent si peu dans le livre qui les donne. Quelques pages de confidences dans la première partie, quelques lignes de préceptes dans la seconde, — encore celles-là contiennent-elles toute l'essence — voilà le Discours de la méthode qui a été une époque de la pensée humaine. Toute- celle d'Auguste Comte se peut condenser en deux pages, qui résument toute la méthode positive. A relire la Réforme sociale, j'admire comment les vues qui m'y avaient tant frappé et qui, en l'éloignement de la perspective, se sont tant étendues dans ma pensée et me semblaient si développées, se réduisent, en réalité, à quelques paragraphes. J'y vois la marque de supériorité de l'homme et du livre, et le lieu par où Le Play se rattache à la grande lignée des maîtres.
Le premier bienfait que nous recevons d'eux, c'est de secouer les préjugés, les notions flottantes, les mots creux et jamais scrutés ni fouillés, ni vérifiés. Auguste Comte et Taine y ont puissamment contribué pour les hommes de ma génération ; Le Play, au moins autant; et leur autorité vient précisément des mêmes causes : Comte était un savant, un mathématicien; Taine, un savant, un psychologue; Le Play, un savant, un ingénieur,
et aucun d'eux, les ayant connus de près, n'était dupe des étiquettes et des diplômes. Les divagations des feints savants, professionnels et bénéficiaires de la « science », leurs divagations, dis-je, sur ce qu'ils ne savent pas, — et c'est ce dont ils dissertent avec le plus de complaisance — ont plus nui, chez les gens de mon âge, au prestige des « sciences » que nombre de découvertes admirables, de conseils et d'exemples, ceux de Claude Bernard, entre autres, n'y ont servi. La déception sur les « savants » a engendré chez la plupart d'entre nous, un moment, le scepticisme sur les sciences. Il a fallu un détour pour revenir au vrai, en tournant le dos à l'abus et au masque. Le professionnel, quand il parle d'autre chose que de sa profession, en parle à l'aveugle; pire encore, à la fantaisie de son amour-propre, de son ambition, de ses intérêts; et, s'il affirme, c'est par ricochet, invoquant, pour soutenir ce qu'il imagine, l'autorité des connaissances positives qu'il possède et qui, transportées à ce qu'il ne possède pas, devient l'incompétence. Le Play a secoué, demain experte et vigoureuse, ce fantôme de la caverne scientifique, ce fantôme de la mine, du laboratoire, de la clinique et du tableau noir. « Les savants ne peuvent exceller aujourd'hui, dans les connaissances si complexes, qu'en se renfermant dans une spér-
cialité restreinte. Il se produit par conséquent dans l'emploi de leurs facultés un phénomène analogue à celui qui résulte, pour les artisans, de l'extrême division du travail manufacturier. L'homme se rapetisse sous certains rapports, pendant que le savant grandit... C'est ainsi qu'une application trop absolue aux sciences physiques, loin de guérir les maux provenant du désordre moral, peut quelquefois les aggraver. Les fausses doctrines, qui troublent maintenant la paix sociale, ont été propagées aussi souvent par cette classe de savants que par les lettrés qui recherchent les nouveautés et s'inspirent exclusivement de leur propre raison (1). »
Donc la sociologie sera une science d'observation, de critique positive et d'empirisme, ou elle ne sera rien; et, en attendant qu'elle soit constituée, la politique demeurera un art qui procédera « du cœur encore plus que de l'esprit » (2), où un empirisme éclairé, se connaissant et se défiant de soi, restera très supérieur aux digressions et aux aberrations d'une ignorance qui s'ignore. Ajoutez que, comme il s'agit du maniement des hommes, la pratique, la « manière », la « main », sont beaucoup, qu'elles sont souvent le principal et toujours le
(1) La Réforme social;. Introduction, chap. 11, § 2.
(2) lbid.} chap. vin, £ 3.
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nécessaire. Le commencement de la critique en cette connaissance des hommes et des affaires consiste à se rendre compte des raisons pourquoi un médecin ne confiera pas les malades de son hôpital à un géomètre éminent, ni à un illustre sociologue, encore que tous les deux raisonnent sur les livres et sur les propos de physiologie et de thérapeutique.
Aller voir les hommes, les étudier sur le vif, les interroger, examiner les conditions et circonstances de leur vie, de leur travail, les comparer les uns aux autres, dans le même pays et entre des pays différents, c'est la méthode de Le Play pour l'observation des faits sociaux contemporains. Elle était neuve, et singulièrement, quand il la définit et en proposa en exemple ses premières applications. Elle n'est pas moins féconde quand on la transporte à l'histoire, qui n'est que l'observation rétrospective de l'activité des hommes et des conditions de la vie dans le passé. Ici, Le Play n'est point un précurseur au même degré qu'en sociologie pure, mais il reste à un degré très élevé un éveilleur d'esprit et un défricheur de chemins.
Au seul titre des Ouvriers européens qui parurent en 1655 : Etudes sur les travaux, la vit domestique et la condition morale des populations ouvrières de V Europe, précédées d'un exposé de la
méthode d'observation, on comprend l'intérêt, le goût, la sympathie scientifique qui portèrent Sainte-Beuve vers Le Play, malgré tant de dissidences sur divers articles et notamment sur celui de la religion chrétienne. Il y vit un modèle, « qui devrait être une leçon pour tous les réformateurs, en leur montrant par quelle série d'études préparatoires, par quelles observations et comparaisons multipliées il convient de passer avant d'oser se faire un avis et de conclure (1). » Il y reconnut surtout sa tendance propre, ce qu'il se piquait de ne point appeler sa méthode, un peu, beaucoup même par dédain des infatués de mots, des attifés de toques à galons, fagotés de robes, rabats et chaperons ; il y reconnut sa parenté directe avec « cette méthode ou plutôt cette pratique... naturelle », définie un jour par lui, au passage (2), avec les Lundis mêmes, qui en étaient autant d'applications par monographies de détail, enfin avec son œuvre essentielle, son Port-Royal, qu'il s'occupait alors d'achever.
De même, plus tard, pour Taine et ses Origines de la France contemporaine, toutefois avec une nuance assez marquée. Taine aimait à admirer et personne n'eut jamais plus de goût à rendre justice,
(1) Nouveaux Lundis, t. IX, p. 167.
(2) Ibid., t. III v. 14, article sur Chateaubriand.
que dis-je? à rendre hommage à la supériorité intellectuelle et au talent. Mais il resta toujours l'homme le plus réfractaire à l'influence et le plus rebelle à la discipline d'une méthode. Il tenait à la science parce qu'elle était l'essence même de sa pensée; ce qui le frappa, l'intéressa et l'attira le plus peutêtre chez Le Play, ce fut la confirmation qu'il y découvrit de cette méthode. On sait quelle place, dans la méthode de Taine, occupent le groupement et la classification des faits et des idées, le petit fait, « tête de ligne, » comme il l'appelait, « l'idée maîtresse » qui gouverne tout. La monographie est pour lui le procédé par excellence de l'investigation, le premier article de la collection future. La monographie est, de même, pour Le Play, le point de départ de toute étude ; mais voici la différence : Le Play cherche à élucider et déterminer, en étudiant la vie des travailleurs, les conditions sociales du travail; Taine, en psychologue, cherche à dégager les facultés maîtresses et les caractères dominants du travailleur même. La famille-souche de Le Play est, si l'on veut, un type, c'est-à-dire un modèle de famille ouvrière ; Le Play la décrit et la propose en exemple. Taine tire de ces éléments, crée dans son esprit et représente le « type » intellectuel. L'ouvrier européen de Le Play est un phénomène de la nature humaine, un cas de l'observa-
tion des hommes ; le « jacobin » de Taine est un produit de l'esprit humain. « Famille, commune, province, Etat, église, école, hôpital, entreprise commerciale, industrielle, chacun de ces groupements d'hommes à chaque époque et dans chaque pays, est une sorte d'individu distinct, un corps vivant... »
Taine est un philosophe et le reste dans ses études historiques et dans ses études sociales. Le Play est un sociologue et il le reste dans ses études d'histoire et dans ses considérations philosophiques. Mais ce que Taine, positiviste et positif dans la recherche scientifique, a très bien discerné et rendu puissamment à sa manière, c'est le caractère de la méthode de Le Play, ce caractère de science naturelle qui sera nécessairement celui de la sociologie, si la sociologie cesse d'être une politique contingente, ou une spéculation sur l'humanité, pour devenir la science des sociétés humaines. Taine voyait dans la Rêforrne sociale la revanche de l'esprit positif et scientifique du dix-neuvième siècle, contre l'esprit spéculatif, déductif et abstrait du dix-huitième. « Si Ton continue, disait-il, à travailler en ce sens, et aussi bien, nous aurons dépassé, d'ici à un demi-siècle, la période descriptive; en biologie, elle a duré jusqu'à Bichat et Cuvier; en sociologie, nous y sommes encore;
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tâchons de nous y tenir, avec application et intelligence, sans ambition excessive, sans conclusions précipitées, sans théories hasardées et préconçues, pour entrer bientôt dans la période des classifications naturelles et définitives, avec l'espoir de démêler plus tard les lois générales et de fournir un jour aux gouvernements et aux peuples des préceptes d'hygiène sociale, analogues aux prescriptions d'hygiène physique que les physiologistes et les médecins introduisent aujourd'hui dans les hôpitaux (i). »
C'est dans le Régime moderne de Taine, dans ses conceptions d'une société de plus en plus dégagée de l'État, de groupements libres entre les hommes, groupements de croyances, de labeur scientifique, de travail industriel, dans la reconstitution de grands corps sociaux, organes de ce qu'on appelle le corps social, et surtout, je crois, dans l'intelligence de ce grand fait social, la religion, que Taine a le plus appris, — et je me hasarderai à le dire sans diminuer en cela ce grand et original esprit — le plus profité de la Reforme sociale. Je ne crois pas exagérer en disant qu'il professait pour
(i) Lettre à M. Alexis Delaire, 19 août 1890, pour servir de préface au volume : la Réforme sociale et le centenaire de la Révolution, compte rendu du Congrès de 1889 de la Société d'Économie sociale.
Le Play la même sorte de vénération très sincère, mais très indépendante, qu'il professait pour Guizot, et que la Reforme sociale et les Ouvriers européens, dans sa bibliothèque, ne se trouvaient pas loin de la Civilisation en France.
Taine poussait plus loin aussi la méthode de Le Play, et plus loin sans aucun doute qu'il n'aurait convenu à Le Play, peu littérateur par tempérament, de le suivre. C'est un trait, cependant, qu'il importe de relever au passage, car il montre, une fois de plus, à quel point tout est lié dans la marche des sociétés et dans celle de l'esprit humain. « A côté des monographies historiques et positives, selon la méthode de M. Le Play, disait Taine, il y en a d'autres, en partie imaginaires, mais non moins instructives : en tout cas, elles sont suggestives, car elles montrent ce que l'observation proprement dite ne peut atteindre qu'imparfaitement et n'ose exprimer qu'avec doute, je veux dire l'intérieur de l'homme, le jeu des sentiments et des idées, les profondeurs de l'esprit et de l'âme (1). » Et il proposait Balzac, George Eliot, Tourguenef, Gustave Flaubert...
Tout ce qu'on a dit de juste — ce qui n'est guère — et tout ce qu'on a dit de déraisonnable — ce
(1) Taine, loc. cit.
qui est prodigieux — sur le document humain procède plus ou moins des Ouvriers européens. Mais je reviens au positif, à l'observation et à l'histoire.
Le Play, quand il en parle dans l'ensemble, juge nos historiens avec quelque sévérité (i) : « Tous ceux qui ont approfondi une branche quelconque de la science sociale ont pu reconnaître la fausseté des jugements émis en cette matière par nos prétendues histoires générales. » Et il leur applique cette pensée de Montesquieu : « Les histoires sont des faits faux, composés sur des faits vrais ou bien à l'occasion des vrais. » C'est que les histoires générales ne sont, nécessairement, que des compilations faites avec les travaux d'autrui, des théories construites avec des préjugés ou des idées de convention, de déduction ou d'emprunt. 11 montre, sous l'ancien régime, les historiens faussant le moyen âge pour le juger d'après les sentiments et les idées du dix-septième et du dix-huitième siècle, « comme on travestissait sur le théâtre les personnages en les affublant des costumes de l'époque. » De même, de nos jours, l'école révolutionnaire dénature l'ancien régime, que dis-je? l'histoire même de la révolution, en l'exposant, non d'après ce qu'elle a été, mais d'après ce qu'au dix-neuvième et au vingtième
(i) La Réforme sociale. Introduction, chap. VI, ^ i.
siècle ils désireraient qu'elle eût été et qu'elle se continuât : non une série de faits contingents , définis, déterminés, enchaînés, mais une suite de visions apocalyptiques; non plus des événements positifs et des hommes réels, mais des mythes et des personnages symboliques, non à expliquer mais à interpréter par illumination. L'histoire sociale est une série d'expériences qui se continue. Il n'est que de les déterminer et de les définir. La seule méthode est, pour le passé comme pour le présent, d'observer. Mais, pour le présent, le document est vivant : l'observateur se déplace et sa vision se fait de ses propres yeux. Il la règle sur l'atmosphère du pays qu'il visite. Il peut apprendre la langue, s'imprégner de l'esprit. Il voit, il respire la vie ambiante : c'est la condition première de l'intelligence des choses et des gens.
Dans le passé, les hommes sont morts, les documents sont desséchés, l'air du temps s'est dissipé; il ne subsiste que des mots, des écritures, des signes intellectuels, intelligibles pour ceux qui les ont écrits et pour des contemporains de même intelligence. Comment les comprendre, les vivifier, ressusciter lésâmes, les êtres, les passions, les besoins? Premièrement : apprendre à lire, savoir lire, se faire des yeux, se faire une âme. Le Play renvoie l'investigateur à l'Ecole des chartes, il renvoie le
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sociologue du moyen âge à l'école de Léopold Delisle, il n'en est pas de meilleure. Compréhension rare de l'histoire par la « science », du chartiste par le polytechnicien, car ce sont deux esprits, en soi, très différents, et de toute la distance qui sépare l'absolue et l'infinie docilité du tableau noir où tout s'efface et se remplace, du concret réfractaire d'un diplôme mérovingien , ou tout bonnement d'un décret de la Convention ou d'un article du Code. On fera observer que Le Play sortait des mines et que la géologie et l'archéologie voisinent dans les souterrains. Mais combien de « savants » conviennent que l'histoire peut et doit être une connaissance d'observation, qu'il y ait une observation historique, que l'histoire soit autre chose qu'une spéculation sur l'humanité, un roman politique, un système qui diffère des systèmes scientifiques, lesquels se fondent au moins sur des faits prouvés, en ce qu'il ne possède que des faits désirés ou rêvés, et que l'ouvrage en est, tout compte fait, à la portée de tout le monde ?
C'est peu de chose de réunir, de débrouiller et de dépouiller les documents; il les faut explipliquer. Toute l'intelligence du monde s'y évertue vainement si elle se borne à ses propres ressources. Ce qu'on appelle intellectualisme pur est, en histoire, le plus décevant des guides. Il met son esprit
partout et c'est celui qui ne convient nulle part. L'intelligence, nécessaire ici, est celle des temps évanouis, si différents du nôtre, et il faut déposera la porte tout le préjugé de l'intelligence d'aujourd'hui, afin de s'en refaire une autre, ce qui n'est point facile, et ce qui l'est d'autant moins que l'on se croit plus intelligent. L'intellectualisme ramène tout à soi, à son présent, à son temps; l'histoire nous emmène partout hors de nous et de notre temps. Lisez, en transposant le paragraphe 3 du chapitre VIII de l'Introduction de la Réforme sociale : Vérification des faits observés, et vous y trouverez des remarques dont tout historien se devrait pénétrer, sans quoi toutes les méthodes « modernes, critiques et scientifiques » ne seront que des procédés spéciaux d'erreur et de préventions personnelles.
Il faut s'acheminer par des avenues souvent très détournées; cependant, il y en a et Le Play les a montrées : Guizot, qui reste le grand instaurateur de l'histoire, en France, au dix-neuvième siècle; Chateaubriand, qui a porté dans l'histoire ses projections de génie; Michelet, qui a exercé sur le moyen âge français sa merveilleuse faculté d'évocation, les avaient vues et indiquées; Chateaubriand, par ses voyages, ses itinéraires annotés par les textes, commentant les textes; Michelet, en
revivant la vie des artisans des Flandres et du pays de Liège où le moyen âge subsistait encore ; Guizot, par ses lectures ; il conseillait à ses auditeurs de la Sorbonne de se préparer aux leçons sur la civilisation en lisant X Histoire des Français des divers états, d'Alexis Monteil, ces Ouvriers européens rétrospectifs et d'avant la lettre. Le Play confirme et développe en exemples ces conseils. Les anciennes civilisations ont laissé des survivances, comme les anciennes flores et les anciennes faunes. Qui les cherche, les trouve. Le Play les a découvertes dans les sociétés primitives qui subsistent encore et qui ont conservé, avec les anciennes formes du travail, l'ancienne constitution et l'ancien esprit de la famille. Sainte-Beuve a parfaitement senti la portée de cette méthode. Il dit, à propos des explorations de Le Play chez les peuples de l'est , du nord de l'Europe et des confins de l'Asie (i) : « L'état de société plus élémentaire et dès longtemps aboli dans notre Occident, reparaissant aux yeux de l'observateur à l'état actuel et pratique, lui expliquait le passé, comme en géologie on s'explique mieux les couches, partout ailleurs ensevelies, en les retrouvant à la surface et non encore recouvertes, telles qu'elles parurent
(i) Nouveaux Lundis, t. IX, article sur Le Play, p. 166.
autrefois clans leur règne et à leur véritable époque, en pleine lumière et sous le soleil. Des comparaisons fécondes se faisaient à chaque instant, et ce n'était pas seulement l'histoire qu'il y gagnait de mieux comprendre ; il se demandait si de ces institutions, si réprouvées chez nous, quelque chose n'était pas bon, n'était pas utile, n'était pas à reprendre et à réimplanter en le transformant. »
De cette méthode, dans le temps même où Le Plav la vérifiait par ses applications aux phénomènes du travail, il se faisait à l'histoire et aux phénomènes politiques une application d'autant plus significative pour nous que ni l'émule de Le Play ne s'en doutait alors et ne paraît s'en être douté jamais, ni Le Play lui-même ne semble pas s'être soupçonné cet émule illustre. Je parle de Tocqueville et de son livre sur F Ancien Régime et la Révolution, qui le conduisait à des conclusions très voisines de celles de Le Play : « Quand on étudie, écrivait-il le 23 septembre 1853, le détail des affaires administratives avant la révolution de 1 789, on trouve mille nouveaux motifs de haïr l'ancien régime, mais peu de raisons nouvelles pour aimer la Révolution; car on y voit que l'ancien régime s'affaissait de lui-même sous le poids des années et par le changement insensible des idées et des mœurs ; et qu'avec un peu de patience et de
vertu, on aurait pu le transformer sans détruire tout à la fois ce qu'il contenait de détestable et de bon (i). » Tocqueville prépara son livre d'observation sur le passé, comme Le Play préparait ses observations sur le présent. D'abord se replacer dans l'atmosphère, ou plutôt se créer l'atmosphère d'autrefois. « Pour bien voir, je n'ai jusqu'à présent trouvé qu'un seul moyen : c'est en quelque sorte de vivre à chaque moment de la Révolution avec les contemporains en lisant non ce qu'on a dit d'eux, ou ce qu'eux-mêmes ont dit d'eux depuis, mais ce qu'ils disaient eux-mêmes alors, et, autant que possible, ce qu'ils pensaient réellement. Les petits écrits du temps, les correspondances particulières ont, pour atteindre ce but, plus d'efficacité que les débats des assemblées. » Il se place ainsi « dans le milieu du temps » (2). Il apprend à lire les documents, lesquels ont été faits par des contemporains, pour des contemporains, supposent « l'ambiance «connue et ne s'expliquent jamais sur ce qui est à la fois le plus nécessaire et le plus difficile pour nous à reconstituer, cette « ambiance » même, l'air, l'esprit du temps. Il s'en va chercher les institutions où elles sont, dans la correspondance des agents du pouvoir, dans les affaires,
(1) Correspondance de Tocqueville. Paris, 1866, p. 233.
(2) 16 mai 1858. Correspondance, t. I, p. 403.
chez les personnes. Il s'installe aux archives de Tours. « J'ai trouvé, non pas un trésor, mais un dépôt précieux pour ce que j'ai entrepris de faire. (Je crois d'ailleurs qu'on ferait la même découverte dans toutes les archives des préfectures qui ont été le siège des anciennes généralités.) C'est un ensemble de pièces qui donnent à celui qui s'y applique une notion fort claire de la manière dont se conduisaient les différentes affaires; et même de ceux qui les conduisaient et de ceux qui y étaient intéressés. Cette étude est très curieuse. Moi seul, je crois, aurai eu le courage de l'entreprendre et la patience de la mener à fin. »
Il s'abusait un peu. M. Léopold Delisle et ses émules avaient, depuis longtemps, entamé, par les mêmes procédés, l'étude du moyen âge. Depuis, Taine a poussé bien plus loin et au large ses investigations, au moins sur quelques points particuliers et ce qu'il a appelé la « conquête jacobine ». Mais il ne suffit pas de lire les documents et d'avaler 1 énormément de poussière inutile ». Il ne suffit pas de recueillir des notions ; il faut les transformer en impressions, il faut retrouver la vie. Tocqueville fut amené à la chercher là où Le Play cherchait alors les vestiges des institutions qu'il voulait pénétrer, dans les pays étrangers. Il se mit en quête des empreintes encore vives, des pistes que
les papiers ne donnaient pas. Ici l'analogie des idées et des procédés est frappante, et je retrouve, sous la plume de Tocque ville, les images mêmes de Le Play, que Saint-Beuve s'était assimilées avec tant de bonheur. « Ce monde qui a précédé la Révolution française est presque aussi difficile à retrouver et à comprendre que les époques antédiluviennes. Le cataclysme de notre révolution n'a laissé que des débris recouverts par le nouveau sol, et qu'il faut retirer de là, un à un, pour en recomposer idéalement un monde à jamais disparu (i). » Les anciennes couches, l'ancien terrain français, affleurent encore, çà et là, dans certaines parties de l'Allemagne, et il va étudier les « gens parmi lesquels les goûts et les traditions des anciennes institutions doivent se rencontrer et qui vivent encore au milieu des débris de ce monde antédiluvien » (2). Du reste, dans toutes ces recherches, le même esprit anime Le Play , la même pensée fondamentale : « Je n'ai pas écrit une page (de ce livre) sans penser à la France et sans l'avoir pour ainsi dire sous les yeux (3). » Il le disait de la Démocratie en Amérique : c'est encore plus vrai de V Ancien Régime.
(1) 22 novembre 1853. Correspondance, t. II. p. 243
(2) 30 janv. 1854. Correspondance, t. II. p. 257.
(3) 18 octobre 1847. Correspondance, t. I. p. 378.
Plus d'intelligence et,, par suite, plus de respect du passé; plus de points de repère, plus de points de comparaison, et, par suite, plus de communications, d'approches, d'acheminements à la connaissance et à l'intelligence des choses et des hommes, voilà les effets directs de cette méthode féconde. Un historien de premier ordre, celui qui a écrit : « L'histoire est la sociologie même, » Fustel de Coulanges, que Le Play a pu lire en partie, a montré, dans son admirable ébauche des Institutions de V ancienne France, où conduisait l'application, en grand, de ces vues.
Il y en a d'autres, et voici, je crois, la principale. Si l'histoire est une expérience successive et continue, si les mots « sciences expérimentales » , appliqués à l'étude de l'histoire, sont susceptibles de quelque précision et application positive à la « science sociale » ou, au moins, aux préliminaires de cette « science » future et hypothétique, il semble que c'est par l'étude non des crises, excès, vices, décadences, malheurs, ruines, désastres et révolutions, — dont les exemples ne manquent point — non par l'étude des expériences inachevées, manquées, rompues, des appareils brisés, des laboratoires écroulés, que l'on y arrivera; mais au contraire par l'observation directe et comparative des expériences qui ont réussi, qui ont duré,
qui se sont continuées, qui ont produit leurs effets, c'ëst-à-dire, en histoire, par l'étude des temps heureux, des gouvernements bienfaisants, des pays et des époques prospères.
Cette proposition, qu'il suffit d'énoncer pour que l'évidence en apparaisse, n'est pas moins, en histoire, une révolution. On dit : les pays heureux n'ont pas d'histoire. C'est jouer sur les mots : ils n'ont point de romans, ni de tragédies historiques. Ils ne sont pas matière à littérature et à tableau de galerie. Les hommes sains n'ont pas davantage de bulletin d'hôpital ou de consultation de spécialiste, ni les honnêtes gens de casier judiciaire et de fiche chez M. Bertillon. Ils n'en sont que davantage dignes d'observation et d'étude, car ils sont les modèles, ils sont le pourquoi, le comment de l'existence des sociétés; ils contiennent, sans aucun doute, quelques-uns des secrets capitaux de l'hygiène. Les huit ou dix années heureuses du règne de Henri IV, l'une des oasis de l'histoire de France, n'ont pas le même attrait théâtral, l'attrait de surprise et de frisson des temps qui précèdent et de ceux qui suivent (i); elles en ont un autre,
(i) Voir le beau livre de mon confrère et ami M. Fagniez, l'Économie sociale de la France sous Henri IV, et l'admirable introduction de Th. Funck-Brentano à l'Économie politique
de MONTCHRÉTIEX.
très supérieur. Le Play a bien raison de les alléguer en exemple et de les replacer en leur honneur, en leur isolement aussi, trop exceptionnel. Cette conception de l'histoire, supérieure en sociologie historique, est l'antipode de celle qui consiste à nourrir jusqu'à la satiété un peuple des souvenirs des temps de désordres, de luttes sociales, de persécutions, de délations, tueries et anarchie, et à les présenter, non comme un temps d'épreuves vigoureusement traversées et dont une nation peut s'enorgueillir d'être sortie vivante, mais comme un idéal historique et social, le modèle à suivre, l'histoire à recommencer !
Les temps prospères chez nous, les temps prospères chez les autres, la comparaison des uns et des autres, les nôtres et ceux d'autrui, avec notre présent : voilà, selon Le Play, l'avenir de l'histoire et la tâche de l'historien : « L'historien ou le romancier qui se placerait pour la première fois à ce point de vue, en s'appuyant sur l'étude des faits et des mœurs, nous transporterait, pour ainsi dire, en pays inconnu. »
Nulle part l'application de cette méthode n'apparaît plus originale, plus neuve et plus lumineuse qu'en matière de religion. La religion n'est pas l'objet de curiosité où des dilettantes d'archéologie ou de psychologie ou de mythologie la
voudraient réduire. Une collection d'idoles — un grand musée Guimet — n'est point le seul laboratoire qui convienne à l'histoire religieuse, et notamment à celle de la partie de l'humanité qui adore son Dieu en justice et en vérité. Mais les religions sont des faits sociaux au même titre que les autres, qui doivent être observés comme les autres, avec l'intelligence, mais aussi avec le cœur; l'observation de ces faits ne saurait être séparée de la recherche de leur raison d'être, d'une part, et de leurs conséquences sociales, de l'autre; or la comparaison des peuples prospères entre eux et avec les peuples non prospères ne démontre nullement que les religions, et en particulier la religion chrétienne, aient été une cause ou, si on le veut même, une simple coïncidence, du désordre, de la ruine, des calamités et de la décadence sociale de ces peuples, — au contraire.
Cette œuvre, forte par la méthode, l'est aussi par l'exhortation morale et le soutien. Je ne parle pas ici de la foi chrétienne dont elle s'inspire et de ce fond de Dêcalogue qui en est la substance intime; je reste dans le domaine de l'étude historique : ce maître de l'observation est aussi un prédicateur de confiance. Il montre que dans le passé on ne voit point et que, par suite, dans l'avenir, il n'y a point de progrès ni de décadence fatale;
l'homme est l'artisan de sa destinée; il n'est pas vrai que l'œuvre de la civilisation s'accomplisse indépendamment des efforts individuels ; à telle enseigne que les infiniment petits sont, là comme ailleurs, les éléments secrets et actifs de la vie; il n'est de réformes fécondes que celles qui se font par ces éléments-là; c'est en les corrompant, par contre, que s'opèrent les destructions sociales; les grandes réformes consistent à les régénérer par évolution et tradition, en renouant les attaches, en rétablissant la circulation rompue, la dépendance mutuelle des organes; enfin il n'y a pas de contradiction entre la science de la patrie dans le passé et dans le présent : c'est la même science; si l'histoire est la sociologie, elle est aussi le patriotisme. L'esprit dans lequel fut créée, en toute spontanéité, l'Ecole libre des sciences politiques, la rattacha, non par un lien de dépendance, mais par un lien de connexité naturelle, à la Réforme sociale. L'école qu'avait fondée Le Play, celle que fonda Boutmy, procédaient des mêmes vues, des mêmes nécessités, et manifestaient le même progrès des esprits. Elles se sont pénétrées l'une l'autre, elles ont eu des membres communs et beaucoup de mêmes amis. Je ne puis achever cette étude sans signaler la parenté qui existe entre les propositions de réforme de Le Play en 1864, et le plan d'école
de Boutmy en 1 871 . « Pour le fond, comme le disait Guizot, dont ce fut, en matière d'enseignement, le dernier conseil, on pourrait dire le testament, qui compléta pour l'enseignement supérieur ce qu'avait fait la loi de 1833 pour l'enseignement primaire : l'application aux faits politiques et sociaux des méthodes des sciences naturelles et de l'esprit qu'y apportent les savants, l'observation; » et, pour la forme, les premières dispositions de Boutmy sur l'enseignement de l'école future : « Européen par le cadre : cela veut dire que chaque cours est une étude comparée où tous les peuples étrangers figurent en regard de la France... Contemporain par les sujets : cela veut dire qu'il n'est question que du mouvement le plus récent et surtout du mouvement actuel des faits et des idées (1). »
La création de l'Ecole des sciences politiques mit Taine en rapport avec quelques-uns des amis de Le Play, avec Le Play lui-même. Taine conçut pour la Réforme sociale et son auteur des sentiments de respect qu'il se plaisait à exprimer. Il garda, avec la Réfor?ne sociale et avec Le Play, l'indépendance qui était une des beautés et une des forces de son caractère, et qu'il sut conserver partout et toujours. Mais la méthode et les
(1) Guizot, Lettre à Emile Boutmy, 7 octobre 1871. — Programme du 25 février 1871.
exemples de la Réforme et des Ouvriers européens ne furent inutiles ni à la conception, ni à l'exécution des Origines de la France contemporaine. On en retrouve fréquemment la trace et l'esprit. « Nous touchons à l'époque, avait écrit Le Play, où nous nous apercevrons que la Révolution se rattache, dans l'ordre politique, à la contrainte plus qu'à la liberté... » — « On pourrait écrire sur la France deux livres également vrais qui sembleraient, au premier aperçu, conduire à des conclusions opposées. L'un décrirait les qualités par lesquelles notre nation l'emporte sur ses émules; il expliquerait pourquoi, malgré ses erreurs et ses fautes, notre pays a jusqu'à présent (1864) conservé en Europe une situation éminente. L'autre, énumérant les vices de notre constitution sociale, ferait comprendre comment ces causes de supériorité sont paralysées par les révolutions qui ont pris chez nous un caractère périodique (1). » Le Play a tracé le plan du premier de ces livres, Taine a écrit plusieurs chapitres et laissé une ébauche magnifique du second.
(1) La Réforme sociale. Introduction, chap. v, | 1 ; chap vu
CHEZ LES MALEFILATRE
Vous connaissez, tout le monde connaît le drame de famille des Malefilâtre, mis en scène ce printemps (i) par M. Georges de Porto-Riche, très contemporain par les passions qu'il représente, très élastique par la langue élégante, rapide et sûre. Il se passe à Barge ville. Cherchez Bargeville sur la carte, vous ne le trouverez pas. Non plus que Malefilâtre dans le Bottin. Malefilâtre n'en est pas moins un digne menuisier, manchot de Gravelotte ; il a deux fils : l'un, Gratien, qui continue sa tradition d'honneur et de labeur dans le métier paternel; l'autre, Philippe, rêveur, coureur de grèves et d'aventures sociales, qui épouse, d'amour, une Jacqueline coquette, menteuse, romanesque, type très vivant de ce produit de greffe très moderne, « la petite femme » pour ouvrier de province. Philippe
recueille un compagnon poursuivi pour anarchie, il le cache dans la maison de son père, et le compagnon séduit « la petite femme ». Philippe la chasse et court après elle.
Bargeville m'est familier avec ses jolies maisonnettes tapissées de roses, son clocheton encapuchonné de lierre, son petit lac tranquille et transparent, suspendu au-dessus de la mer où il se déverse en cascatelles , l'atelier de menuiserie ouvert au tournant de la route et, derrière la maison, le jardinet où les tournesols vacillent lourdement, au milieu des parterres fleuris de plantes potagères et bordés de giroflées odorantes. Malefilâtre est mon contemporain et mon camarade d'école, car j'ai été à l'école primaire; j'en ai tiré profit : un peu d'orthographe, tout ce que je sais d'arithmétique, et j'en concevrais plus d'orgueil, si j'avais eu l'honneur et la liberté du choix; mais il n'y avait pas, chez nous, dans mon enfance, d'autre école que celle-là. J'admire du reste, chaque année, à mes vacances, et à mesure que j'avance dans la vie, combien le nombre de mes anciens camarades augmente. Cette multiplication serait pour confondre la statistique, si cette veuve officielle ne s'était fait, depuis longtemps, un front qui ne se trouble iamais.
Donc, l'autre jour, je m'arrêtai devant l'atelier. Je trouvai Malefilâtre à son établi. Je savais qu'il avait lu la pièce. Je le questionnai :
— Est-ce vrai? Est-ce bien cela?
— Ben! dit le bonhomme. (Malefilâtre est de mon âge, je l'ai confessé déjà; mais, en notre province, on passe bonhomme à cinquante ans, parfois plus tôt , tandis qu'à Paris on reste un monsieur jusqu'à... la fin, ou, du moins, l'on s'en flatte.) Ben cela, oui; je dis ben, c'est une manière de parler. On n'aime pas, chez nous, que les journaux se mêlent de nos affaires. On dresse les planches, on ne monte pas dessus.
Il allongea un coup de varlope et fit sauter quelques copeaux frisés. Je renouai l'entretien comme je pus. Il me regarda de son œil bleu, un peu empâté, facilement humide.
— Je vois bien où vous voulez en venir... l'affaire de mon garçon et de ma bru.
— Oh! pas d'indiscrétions. Je ne vous demande pas de détails. Mais je voudrais savoir ce que vous en pensez et comment ce malheur est arrivé...
— Comment c'est arrivé? Par la grand'route où flânent les vagabonds, où passe le mauvais air
qui porte la mauvaise graine; l'air du temps, l'air des mauvaises idées. Ce que j'en pense? je vais vous le dire en deux mots. Tout ça, c'est des histoires de gens riches, et ça ne devrait pas se passer chez des gens comme nous. Nous avons assez des maladies de la classe ouvrière, sans que les vôtres nous gagnent...
— Qu'entendez-vous par vos maladies de gens riches? Des jeunes gens qui font la fête, des filles qui les y appellent? Cela s'est vu de tout temps.
— Et partout, reprit Malefilâtre. Je le sais bien. Vous n'en avez pas le monopole, ni nous non plus. . . C'est une guerre à sa façon : si vous fournissez les officiers, nous fournissons les recrues. Ce n'est pas de ça que je parle. Votre mal, c'est de ne rien faire; je ne dirai pas de ne penser à rien, mais de toujours penser à autre chose. Je les observe, je les entends, les Parisiens, quand ils boivent un bol de lait, à côté, sous la véranda. Les hommes, naturellement, comme toujours, quand ils sont auprès des femmes, disent des bêtises... même qu'ils en disent de raides. J'ai été militaire, je n'ai pas froid aux yeux, ni la langue dans ma poche, mais je suis débordé, vrai, débordé... Et les femmes, il faut les voir! Elles n'ont pas l'air d'écouter; elles sont ailleurs, distraites, avec des airs de s'ennuyer et d'attendre. D'attendre quoi? Je vous le
demande... Le voilà, le mal, au moins pour nous autres. Nous n'avons pas le temps d'attendre et de penser à autre chose. Quand je pousse mon rabot, que je ne fais pas attention, je m'emporte le pouce, et ce n'est pas votre loi des accidents qui me le rendra; d'autant plus qu'étant patron, je ne puis m'en prendre qu'à moi-même. ... Et puis, quand ils en ont assez de bayer aux corneilles, c'est des parlements sans fin, et toujours sur le même sujet : vous êtes ainsi, je suis comme ça, comme c'est extraordinaire! Il faut s'aimer, et pas demain, tout de suite, tout le temps! Ils n'ont jamais fini de s'expliquer là-dessus.
— Vous vous expliquiez bien aussi, Malefilâtre, entre vous ; par exemple, quand vous étiez jaloux. . .
— Ah! c'était autrement et ça ne durait pas, au moins entre les gens de notre temps. On lève la main, la claque tombe, la femme piaille, le nez dans son tablier, l'homme va passer sa colère au cabaret, il revient penaud, on s'embrasse, et ça ne tire pas à conséquence.
— Mais, maintenant, vous trouvez que ce n'est plus la même chose ?
— Non, monsieur, non! Il faut qu'on y mette,
comme ils disent, de l'intelligence; et on s'explique avec des paroles, et elles se dévident, les paroles, et elles se collent et elles s'embrouillent comme des fils d'araignée; on en a les mains poissées... Ah! les paroles! nos vieux disaient juste quand ils disaient : « C'est des femelles! » C'est traître, ça s'échappe, ça coule, ça court; c'est la bête à mille pieds; ça vole, ça vous harcèle, ça vous pique comme « les cousins » ; ça se donne au premier qui passe et qui les ramasse, et on ne peut pas les retenir une fois parties ni les reprendre : une fois dit, c'est dit, et c'est à tout le monde. Voilà le fond de l'affaire de mon garçon. Il a bien vu ça votre monsieur, dans sa pièce de comédie... Il s'assombrit : je le ramenai à notre propos.
— Je ne vois pas le rapport entre ce que vous appelez le mal des gens riches et ce qui s'est passé chez vous.
— Vous ne voyez pas? C'est pourtant clair. Regardez seulement. C'est le monde renversé. Mon garçon, d'abord, je veux dire celui qui vous intéresse, Philippe; ça commence à l'école, au catéchisme, l'école buissonnière, le catéchisme à la porte de l'église; gentil, caressant, adroit, musard, mais toujours des jérémiades, des jalousies : les maîtres lui en veulent, les camarades sont des cafards, des capons; s'ils ont des prix, c'est que leurs parents
font des cadeaux à l'instituteur! Rien que des injustices, quoi! du haut en bas de l'échelle. Et ça continue chez les patrons; il ne peut tenir chez aucun; il ne se plaît qu'aux conciliabules des fainéants comme lui, à parler de révolutions. Des malheureux, qui trouvent que le monde est mal fait, parce qu'ils n'y font rien...
Si, reprit-il, ils y font quelque chose; ils y filent le parfait amour du matin au soir et du soir au matin, comme vos Parisiens qui sont tous des rentiers. Ma bru, par exemple, — car il faut bien que j'en vienne à parler d'elle — ça ne pensait qu'à se pomponner, à danser devant la porte, au premier joueur d'accordéon qui s'y arrêtait : et des robes neuves, pas seulement le dimanche, mais tous les jours, et des lingeries, monsieur, non seulement pour l'armoire de noce, où elles attendent le mariage de la fille et ne sortent que quatre ou cinq fois en cent ans, mais tous les jours et partout, dessus, dessous; la corruption, quoi! Et les journaux à un sou, les livraisons à quinze centimes, et les romans du salon de lecture... En voilà des marchands de conserves pourries! et les élixirs , les savons... Ah! monsieur, une supposition qu'au lieu de rester à Bargeville, nous serions établis à Brest, elle nous aurait ruinés en octrois, cette femme-là.
2i6 PAGES NORMANDES
Cette plaisanterie parut le ragaillardir. Il leva sa planche, la mira, la replaça sur l'établi, dans Pétau, serra l'écrou, amorça le fer du rabot... et reprit :
— Je lui disais : « On n'a pas besoin d'avoir les mains si blanches pour cuire la soupe à son mari et bouchonner les gosses. » Elle me répondait, car elle ne restait jamais court : « Pourquoi pas? La soupe n'en sera pas moins ragoûtante, parce que je ne l'aurai pas couvée, comme une poule son œuf. — La soupe, que je lui dis, ça veut qu'on la regarde, qu'on surveille le bouillon, qu'on écume le pot, qu'on « mouve » les légumes, pour qu'ils ne s'engravent pas au fond et ne brûlent point ; que ça mijote, enfin. » Elle n'écoutait plus. Elle ouvrait son roman sur ses genoux et ne le quittait pas des yeux, jusqu'à ce que, le bouillon passant pardessus, l'odeur du brûlé la tirât de sa méditation. Alors, elle se levait furieuse, elle chambardait tout : « On n'inventera donc pas un pot-au-feu qui fasse la soupe tout seule, scientifiquement?. . . »
— Elle disait a scientifiquement ? »
— Je vous crois, c'était son mot. Elle l'appliquait à tout. Les enfants, comme la soupe, comme l'argent, ça devait arriver scientifiquement; ça vou-
lait dire pour elle : sans qu'on s'en donne la peine, en pensant à autre chose. « Des enfants, qu'elle disait, je n'en désire pas, mais, si j'en ai jamais, je veux qu'ils soient riches; je les élèverai pour cela, avec les méthodes. » C'était encore un de ses mots. « Et ils seront heureux. Ils n'étoufferont pas comme nous à avaler la poussière des automobiles ; ils la feront avaler aux autres.»
Je ronchonnais. Elle recommençait son antienne : « Paris, le progrès, les théâtres... — Et l'amour, que je reprenais. — Oh! l'amour, pourquoi pas? Nous en avons bien] le droit. Vous dites que nous n'avons pas le temps? nous le prendrons. Je suis jolie, les hommes courent après moi; j'ai un mari qui est un beau garçon, qui est amoureux de moi, qui est jaloux et qui m'en aime davantage ! . . . Fautil attendre que je sois vieille et déformée, et fanée, et ridée, comme les mères Gigognes?. . . Non, je veux être heureuse, je veux connaître la vie, comme dit le Norvégien. — Quel Norvégien? — Celui des théâtres! son nom ne vous dirait rien. — J'en ai connu, à Honneur, des Norvégiens, qui apportaient des bois du Nord : de beaux hommes blonds, blancs, doux, lents, tranquilles, qui dépensaient leur gain à acheter des fichus et des bonnets à leurs femmes. — Ce n'est pas de ces Norvégiens-là que je parle. Ils ont changé. — Allons, si la Norvège s'en mêle. . .
Je l'entendais qui endoctrinait son mari : « Il faut m'accorder le plus d'heures que tu peux, il ne faut pas me quitter une minute de la journée, il faut me câliner de temps en temps et me faire des petits signes pendant que tu rabotes. Je ne puis rester toute seule... » Des signes pendant qu'on rabote! Ce n'est pas du travail ; j'entends pour des ouvriers, monsieur. C'est bon pour les messieurs qui travaillent pour la régie, à fumer des cigares, et pour les dames qui les regardent avec des yeux de poisson pâmé, en leur brodant des blagues à tabac.
— Je commence à vous comprendre, Malefilâtre. Et d'où vient ce mal, selon vous? De l'école, pour sûr?
— Non, monsieur, je ne dis pas cela. Nous avons été à l'école primaire tous les deux, et ça nous a profité, à vous surtout, parce que vous avez pu continuer. Mais il y a école et école...
— Malefilâtre, vous allez parler politique!
— Je ne m'en gênerais pas, monsieur. Je ne dois rien à personne... que mon bras aux Prussiens... Quant aux curés, monsieur, c'est bien simple, je suis comme tout le monde chez nous. Nous ne voulons pas qu'ils nous gouvernent ; mais nous ne vou-
Ions pas qu'on les embête. D'ailleurs, ils ne sont pas contre l'instruction; s'ils étaient contre, on n'aurait pas besoin de faire tant de lois pour les empêcher de la donner à ceux qui la leur demandent.
— Mais votre bru n'était pas seulement coquette, elle était bonne, généreuse...
— Nous y voilà. L'histoire de l'insurgé... La pitié, encore un de ses mots à tout dire... Un joli monsieur, pour qu'on ait pitié de lui. A-t-il eu pitié de mon fils, en lui prenant sa femme? et de moimême, monsieur? Car, enfin, le pain qu'il mangeait chez moi, c'est encore moi qui le gagnais... Tenez, monsieur, ça clôt la pièce, il n'y a plus qu'à tirer le rideau...
— Et votre fils, en avez- vous des nouvelles?
— Il n'en faut pas, monsieur. Guigne et fainéantise, voilà son lot. Il vaudrait mieux pour lui se faire ramasser par la police et finir à la Nouvelle que de finir comme il vivra, aux dépens de sa femme. Car il ne la quittera pas; il la mendiera, à la porte de sa chambre, et il lui passera tout, pourvu qu'elle le laisse entrer !
Sur ce mot-là, il se remit au travail.
— Savez-vous, Malefilâtre, que je vous ai interviewé ?
— Je ne sais pas ce que c'est, mais, de votre part, ça ne peut pas être du mal.
Je lui expliquai ce que c'était.
— Alors, comme qui dirait, je vous aurais fait votre article?
— Parfaitement.
— Ce n'est pas difficile, de cette façon-là, et j'en ferais bien autant, si j'avais reçu de l'instruction comme vous et si j'en étais capable.
PELERINAGES DE BEAUTE
La Bible d'Amiens, de John Ruskin, traduite et annotée, avec une préface, par Marcel Proust (i).
Au commencement du siècle, les jeunes Français qui partaient pour l'Italie, officiers ou artistes, se rendant aux garnisons de Venise et de Naples, à l'École de Rome, emportaient un Virgile dans leur sac de voyage, quelques-uns un Homère, rêvant de recommencer dans les îles féeriques les aventures d'Ulysse et de Télémaque. Tous projetaient de relire le poète à la lumière de son ciel, à l'ombre de ses arbres, aux bords sinueux de ses mers; de chercher dans la nature la réalité des images du poème, dans le poème le secret des beautés de la nature ; bref, de comprendre mieux et de mieux pénétrer l'art par le spectacle de la terre, et la terre par l'œuvre d'art qui l'interprète.
(i) Un vol. in-18, Paris, Société du Mercure de France.
Recherche d'harmonie entre l'impression sur les sens et la traduction intellectuelle des choses. C'étaient des combinaisons, assez simples encore, comme l'orchestre, en accompagnement, &Iphigênie ou de Joseph , mais infiniment plus complexes déjà que la cantilène ou la méditation sur la flûte rustique du pâtre assis sous le hêtre, au penchant du coteau ou sur le rocher surplombant le rivage. Avec le romantisme, la symphonie s'en mêla. On voulut revivre les émotions du poète, se plonger dans la nature où il avait vécu, vivifier les descriptions, recréer l'atmosphère; on voulut relire les Confessions aux Charmettes, René à Combourg, un jour de tempête, Ossian au bord des lacs, au bord des torrents, et, partout, par les temps de brume ; Faust en quelque taverne de Leipzig ou sur les boulevards, autour de la ville, le long des jardinets enclos de murs bas, débordant de lierre, quand les arbres bourgeonnent et que dans l'air ensoleillé frémissent à la fois les sons des cloches de Pâques et les premiers souffles du printemps.
Et comme nous allons sans cesse raffinant nos sensations, les combinant, les distillant, les sublimant, les multipliant à l'infini par le jeu mystérieux des affinités, des sons, des nuances, des idées; les enroulant et déroulant, les opposant, les éclairant les unes par les autres, ainsi que fait le peintre
avec les jeux de la couleur, le musicien avec les échappements de ses fugues, les retours de ses rythmes, les combinaisons de ses timbres, il nous a fallu, pour éprouver plus à fond, éprouver davantage, et sous plus de formes à la fois, et les interprétations sont venues, véritables polyphonies intellectuelles. Ainsi les admirables transcriptions de Berlioz, Roméo, Faust surtout qui donne à un Français artiste, réduit aux traductions, un sentiment bien plus profond de l'œuvre de Goethe que ne le pourrait faire toute la plus subtile et érudite connaissance de la philologie et de la syntaxe allemandes, à qui n'aurait lu que les textes sans avoir vécu en Allemagne de la vie du peuple allemand. Mais ce ne sont là que des images et figures. Nous voulons davantage, pénétrer nous-mêmes dans l'œuvre d'art, dans l'âme de l'artiste, nous introduire dans le secret de ses imaginations, suivre la genèse de ses métaphores, allégories et symboles. Quel était-il? Comment a-t-il peint ce tableau, écrit ces vers, élevé ce monument, composé cette musique? Et, avant tout, s'imprégner de l'œuvre même, la connaître en elle-même, faire le tour des monuments, les visiter, en toucher les pierres? Dans cet art de regarder et de voir, nul n'a dépassé, en maîtrise, exemples et leçons, Théophile Gautier. Puis est venu Taine, qui a reconstitué les
milieux ambiants, les idées flottant dans l'air, évoqué les revenants, ramené dans les galeries les modèles vivants des peintres, repeuplé les palais. Leurs livres sont des instruments prestigieux d'optique. Pourtant, on y ajoute encore : la méditation intime après la vision des choses, les élévations sur les mystères de la nature et de l'art, ou plutôt de l'âme humaine en laquelle la nature se reflète, se transmue en œuvre d'art, et voici, non plus seulement le livre du poète, la flûte du pâtre, la symphonie même du musicien, mais toute la pensée humaine, dans toutes ses formes, avec tous ses moyens d'expression, toutes ses harmonies et tout son orchestre qui vibre d'accord et joue ce concert, afin de vous mieux pénétrer des beautés de ce paysage, de cette ruine, de cet édifice. C'est Renan sur l'Acropole, c'est Chateaubriand à Jérusalem; et tout près de nous, c'est M. de Vogué en Egypte, à Samarcande, àRavenne, c'est M. Pierre Loti aux Indes, M. Maurice Barrés à Venise, dont il a fait le sanctuaire de l'âme contemporaine, troublée, souffrante et passionnée : amori et dolori sacrum.
La beauté, que tous cherchent, les uns dans un élan mystique, les autres dans une descente aux cercles cachés et circonvolutions de leur âme, est devenue une religion. Elle a son dieu inconnu, elle
a ses temples, elle a ses pèlerinages, et il s'est trouvé un homme d'un génie étrange, subtil, multiple et généreux, qui s'en est fait le pontife pour les initiés, l'apôtre pour les profanes et l'aumônier pour les pauvres d'esprit. Comme c'est d'Angleterre que partent le plus grand nombre de ces pèlerinages et que, pour quelques raffinés, qui voyagent en yachts et en automobiles, la foule s'allonge en files banales comme ses billets Cook, indifférente et terne comme la couleur de ses manteaux, entraînée par la pluie et la poussière, comme si la poussière et la pluie étaient son « atmosphère » idéale de voyage, c'est, naturellement, en Angleterre qu'a surgi le missionnaire de la nouvelle mission, celui qui s'est donné pour tâche de porter la bonne parole et le viatique aux errants de la planète, en quête d'impressions de beauté, John Ruskin.
« Je supposerai qu'un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce que l'édifice inutilitaire, — dironsnous aussi inutile? — la cathédrale d'Amiens et son minaret sans fumée peuvent peut-être signifier. » Les édifices, et aussi les tableaux, les statues, la nature même, en ces formes primitives et sa virginité, les Alpes. Ruskin a voulu être, il a
été, il est, pour des générations d'hommes, celui qui a ouvert les yeux qui ne savaient pas voir et renouvelé le miracle de Tobie. « Par ces yeux, fermés à jamais du fond du tombeau, des générations qui ne sont pas encore nées verront la nature. » Il l'a dit, magnifiquement, de Turner, et il a résumé, dans cette parole, toute la beauté, toute l'efficacité de sa propre vie et de son œuvre.
Il a débrouillé les chemins, enseigné l'art des gradations dans le parcours du pays. La nature ne se laisse pas surprendre; on ne sait rien des vallées, si l'on s'y enfuit, en sursauts, à cent kilomètres à l'heure; on ne sait rien de la montagne si l'on fuse, dans l'air, emporté par un ballon. Ruskin veut que l'on s'imprègne de l'air, des eaux, des arbres, des ondulations du sol, de la couleur des plantes, des objets qui ont formé la vision de l'homme; il veut que l'on s'imprègne du passé, des ancêtres dont l'homme a procédé, et d'où est sortie son œuvre d'art; il est paysagiste avant d'être historien, historien avant d'être esthète, et, partout, par-dessus tout, il est homme, et homme social. Il veut que l'on descende dans la carrière d'où la pierre est tirée à coups de pic, sciée à bras d'homme, tirée à traits d'homme, montée à mains d'homme, et comme polie de sueur humaine, avant d'occuper la place que lui a prescrite l'architecte et
qui fera d'elle comme l'une des cellules d'un grand corps où sommeille et rêve le génie.
Chateaubriand avait écrit déjà : « L'architecte bâtit, pour ainsi dire, les idées des poètes, et les fait toucher aux sens. » Le poète, à son tour, car le guide et le maître, en Ruskin, est un poète, comme celui qui conduisait Dante, fait tomber l'œuvre sous le sens et en tire l'idée. Pénétrez dans l'édifice, dit-il, donnez-vous telle sensation d'ensemble qu'il vous plaira, voyez-en ce que votre fantaisie vous conseillera; du moins, regardez l'abside de la nef et toutes les parties de l'édifice en partant de son centre. « Alors vous saurez, quand vous retournerez dehors, dans quelle intention a travaillé l'architecte et ce que les contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française, excepté la sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à comprendre comment les fils produisent le tapis tissé ou brodé du dessus. » Image aussi juste que belle et telle qu'il s'en rencontre, ici, à toute page. Il en va de la nature comme des œuvres d'art. « Les lignes maîtresses d'un arbre nous font voir quels vents l'ont tourmenté. La configuration d'une chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa destinée et de son histoire. »
La religion de la beauté s'est fait ses Bibles, ses traditions, son culte, ses rites. Je dis religion et non dilettantisme. Ruskin ne voltige point sur les fleurs des choses, goûtant de toutes, en absorbant le suc, les desséchant à force d'en jouir, n'y cherchant que les essences qui entretiennent ses ailes diaphanes, le coloris de sa toison mordorée, et la mélopée de son bourdonnement. Ruskin y plonge, s'absorbe en elles, je dirais : communie avec elles ; car il faut, pour comprendre cette religion, recourir aux métaphores du langage mystique; son enseignement est une exhortation et l'état d'âme où il vous conduit est, à sa façon, une sorte d'état de grâce. Écoutez cet initié et ce disciple :
Les personnes médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de juger une partie de son indépendance. — Que peut vous importer ce que sent Ruskin ? Sentez vous-même ! — Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir est infiniment accrue et leur sens critique jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce... Ainsi cette servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté...
C'est M. Marcel Proust qui le dit dans sa préface à l'un des écrits esthétiques de Ruskin : la Bible d'Amiens, qui est, à proprement parler, un traité de l'art de considérer, comprendre et admirer les cathédrales du moyen âge. La religion de Ruskin
possède, en France, ses colonies, ses églises, ses diocèses, ses écoles, qui sait? peut-être ses cloîtres, son Port-Royal des Champs. C'est, en tout cas, une élite de jeunes penseurs et écrivains français qui s'en sont faits les apôtres et les propagateurs; et, puisque l'occasion s'en offre ici, je la saisis pour saluer au passage cette littérature ruskinienne de langue française, dont je ne suis qu'un lecteur très profane, mais où je n'ai point laissé, encore qu'indigne, de savourer de singulières beautés. Avant tout, M. Robert de la Sizeranne, le précurseur, celui auquel on doit « le plus beau portrait, le plus étudié, le mieux venu » du maître esthétique; M. Jacques Bardoux qui, amplifiant le cadre, y a joint, en analyse et en commentaire, la doctrine du maître en art social; c'est M. Brunhes qui s'est attaché au poète et en a scruté, défini, avec éclat, l'inspiration biblique. C'est enfin M. Marcel Proust, le plus intimement prosélyte, qui se propose l'apostolat le plus efficace, celui de l'exemple.
Il a reçu la grâce, que dis-je? il a traversé le miracle. Il était défaillant et troublé, il lut et fut guéri : « Mon admiration pour Ruskin donnait une telle importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à la lettre et dans une circonstance où je croyais mes jours
comptés; je partis pour Venise afin d'avoir pu, avant de mourir, approcher, toucher, voir incarnées en des palais défaillants, mais encore debout et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. » Il en revint, non seulement réconforté, mais exalté, en appétit de pèlerinages, impatient de passer du théâtre d'amour aux sanctuaires de méditation et d'extase , des palais roses aux cathédrales grises de la France de l'Ouest, Amiens et Rouen. Ecoutez le cantique, ou, si vous aimez mieux, le chant de marche de ce Tannhauser de l'esthétique :
Il m'apprendra, car, lui aussi, en quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité ? Il fera entrer mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me purifiera, car son inspiration est comme le lis de la vallée II m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie... Et voici qu'en effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité des pierres de Venise et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes, et beauté dans leurs œuvres.
Il y a dans cet accent biblique, d'une Bible très alexandrine, bien entendu, je ne sais quoi de personnel, qui touche, et aussi de très prochain de nous. Cet esthète pénétré ne traduit pas ses pensées en prose décadente. Il écrit, quand il médite ou rêve, un français flexible, flottant, enveloppant, en échappements infinis de couleurs et de nuances, mais toujours translucide, et qui fait songer, par-
fois, aux verreries où Galle enferme ses lianes. Exact, quand il décrit, ses images, comme celles de son maître, procèdent le plus souvent de l'Ecriture, qui est somptueuse et précise à la fois. Enfin, ce n'est pas sans intention qu'à la suite de cette phrase de Ruskin : « Le royaume de Dieu est venu pour ceux... qui ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des champs, » il a placé, en note et comme en contrefort, ce passage de Bossuet : « Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes; par ce moyen, nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper comme font les reptiles de la terre... »
Pour moi, historien, observateur des hommes et lié à la terre qui les tient attachés dans leur vie et les tire à soi après leur mort, vivant dans les réalités, je n'ai point éprouvé la grâce ruskinienne et ne saurais parler de cette religion nouvelle qu'à la manière des Gentils, mais avec une curiosité sympathique, comme, en Polveitcte, Y « honnête homme » Sévère, qui ne connaissait rien d'étranger en toute beauté de l'âme humaine. Vraiment, j'en reconnais ici beaucoup. Je ne m'arrêterai point à scruter de trop près et à discuter, chez Ruskin, l'historien de nos origines franques. J'en sais juste assez pour me douter qu'il y a quelque chose au
delà, mais pour discerner aussi que nombre de fabricants de mythes ou collecteurs de notes érudites, fantaisistes ou pédantes, ont produit des théories infiniment moins probables et infiniment moins séduisantes. Ce serait lourdeur et injustice de s'arrêter aux « documents » d'aussi belles et pieuses légendes, lorsqu'il s'agit d'un livre de beauté. Il y a mieux à faire.
Or, je ne louerai jamais assez Ruskin d'avoir écrit, ses disciples d'avoir publié des lignes comme celles-ci : « Il y a eu, en somme, trois centres de la jeunesse de ma vie : Rouen, Genève et Pise. . . » C'est une date sacrée pour Ruskin, que l'an 1835, où il vit pour la première fois Rouen et Venise, puis Abbeville, « préface et interprétation de Rouen, » puis Amiens, chef-d'œuvre et consécration de la beauté française en son sanctuaire. Cette année 1835 est aussi mémorable pour nous; c'est celle de la découverte par cet Anglais de la France pittoresque et artiste. Que d'obscurité efface ce trait de lumière, et que de digressions, moyenâgeuses, non seulement par l'objet, mais par la nature même de la pensée, encombrée, discursive, comme inondée et inondante, que de pages inaccessibles pour moi, je me console de n'avoir pu suivre, en songeant à celles-là! Que je lui sais gré, que je le bénis d'avoir transplanté en notre France de
l'ouest l'insigne du pèlerinage de beauté, le mimosa mystique qui ne semblait devoir fleurir qu'au Campo-Santo; d'avoir restitué, en leur dignité native et leur prestige de grâce et de grandeur, le paysage et l'art en France, le chef-d'œuvre de verdure et le chef-d'œuvre de pierre! Que je suis touché de cette pensée de M. Marcel Proust, pèlerin passionné, d'avoir transporté chez nous le culte de son maître !
Ce n'était pas la peine de commencer pai*tlemander au lecteur d'aller à Florence ou à Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre. Et, d'autre part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le culte des héros, je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort; mais ces lieux qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous admirons dans ses livres, ne les habitait-il pas lui-même ? Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens à qui il venait demander sa pensée, qui la garde encore...
Voyons donc, pour entrer nous-mêmes un instant dans le pèlerinage, comment Ruskin ou son disciple font parler les pierres. Je le prends à Rouen parce que la vision m'en est plus familière et l'impression plus proche, et aussi parce que de tant de pages il n'y en a pas qui prennent plus aux yeux et au cœur que celle-là. C'est l'épisode de la Petite figure de Rouen, une figure de quelques centimètres, au milieu de centaines de figures minus-
cules, au portail des librairies, de la cathédrale. Ruskin la signale, toute populaire en son type, toute rudimentaire en son exécution, mais étrangement significative de l'art du temps. M. Marcel Proust la chercha dans la foule du petit peuple de pierre, accroché aux murs géants, comme on cherche dans une forêt l'oiseau enchanté. Il eut la joie de la découvrir. Il a reconnu « le compagnon ennuyé et embarrassé dans sa malice, la main appuyée fortement surjjos de sa joue et la chair de sa joue ridée au-dessous de l'œil par la pression » . Le voilà qui ressuscite du petit peuple des morts et surgit de cette vallée de Josaphat des humbles et des oubliés !
L'artiste, mort depuis des siècles, a laissé là, entre des milliers d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui était morte depuis longtemps, perdue au milieu de la foule des autres, à jamais... Un jour, un homme, pour qui il n'y a pas de mort, est venu, et, dans ces vagues de pierre, où chaque écume dentelée paraissait rassembler aux autres, les nommant de leur nom. il dit : « Voyez c'est ceci, c'est cela!... Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est rien... » Il l'a définie, il en a parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre, et sous le nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous tirer aussi.
Pauvre petit monstre, l'on ne peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu n'aies pas l'air bon; mais parce que tu es une créature vivante, parce que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de résurrection, et
parce que tu es ressuscité... Tu ne pouvais rien attendre de la matière où tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la Terre; sur son passage, les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le regard et fixent celui des vivants... qui vont chercher de la vie seulement où l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la poussière et qui sont encore de la pensée.
Telles sont les exhortations ruskiniennes. Elles sont pures, elles sont humaines; elles justifient la poétique métaphore dont Ruskin les enveloppe : au bord des courants d'eau vive. Le passant, tour à tour, s'y mire, s'y reconnaît, s'y désaltère.