‹ Pages normandesChapitre 14 sur 19 · TERRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

TERRE DE FRANCE

La géographie est autre chose qu'une nomenclature et une projection, le dictionnaire alphabétique des lieux auxquels les hommes ont donné un nom, l'épure du théâtre de la vie humaine. Elle est la description raisonnée de ce théâtre et l'explication de cette influence qu'exercent sur les hommes les lieux où ils ont choisi ou accoutumé de vivre. Elle mérite seule ce titre d'introduction à l'histoire dont tant de rhéteurs illustres ont abusé, qui n'ont été, dans le vrai, que d'habiles et retentissants encadreurs de tableaux de circonstance, sur commande et sur mesure. En tête de son « histoire naturelle », Buffon place sa « théorie de la terre ». — « Ceci, dit-il, est la nature en grand et ce sont là ses principales opérations; elles influent sur toutes les autres... L'histoire doit suivre la description . . . On pourrait diviser toutes ces sciences en deux classes principales. . . La première est l'his-

2^o PAGES NORMANDES

toire civile et la seconde l'histoire naturelle, toutes les deux fondées sur des faits qu'il est souvent important et toujours agréable de connaître : la première est l'étude des hommes d'Etat, la seconde est celle des philosophes. » Voilà qui est parler justement de la géographie et en digne contemporain de l'auteur de V Esprit des lois. C'est en ce sens que Napoléon, que son aversion pour les idéologues et les géomètres sociaux n'aveuglait pas sur les conditions d'une science sociale positive, l'étude des sociétés humaines, a pu écrire un jour : « La politique de toutes les puissances est dans leur géographie. »

Cette maxime pourrait servir d'épigraphe au large et savant, mais aussi lumineux et pittoresque Tableau de la géographie de la France que M. Vidal de La Blache a composé pour servir de frontispice à la magistrale histoire de France dirigée par M. Ernest Lavisse (i). « L'histoire d'un peuple est inséparable de la contrée qu'il habite. Les rapports entre le sol et l'homme sont empreints, en France, d'un caractère original d'ancienneté, de continuité. De bonne heure, les établissements humains paraissent y avoir acquis de la fixité; l'homme s'y est arrêté parce qu'il a

(i) Paris, Hachette.

PAYSAGES 24i

trouvé, avec les moyens de subsistance, les matériaux de ses constructions et de ses industries. Pendant de longs siècles, il a mené ainsi une vie locale qui s'est imprégnée lentement des sucs de la .terre. »

L'homme va, cherchant la vie, la vie meilleure et plus facile, le sol où bâtir son toit, où asseoir la pierre de son foyer; car, si l'homme est affamé, par nécessité de vivre, la vie, dès qu'il en a conscience, le rend familial, et, dès qu'il y réfléchit, le rend sociable. En trouvant la terre où il se fixe, il semble se trouver soi-même. Il prend la terre, mais la terre le prend, par le sol sur lequel il repose, par les sources qui l'abreuvent, par les fruits dont il se nourrit, par la chair des animaux, fruit indirect de la terre, qu'il chasse ou qu'il domestique; par l'air qu'il respire, par le ciel qui l'éclairé, par la nuit même qui lui apprend à compter ses jours, à mesurer la durée de son travail et les étapes de son existence. Autant d'attaches qu'il ne rompra plus et qui, de génération en génération, formeront entre la terre et l'homme ces affinités mystérieuses qui font les patries. L'homme dresse, selon ses besoins, la surface de la terre, la terre, par ses émanations, ses ambiances, ses végétations infinies, métamorphose lentement l'homme et le recrée, pour ainsi

dire, à son image.

Il n'aurait point existé de France, si des êtres humains, venus d'on ne sait d'où et de partout, — je renvoie ici cet article à mon savant ami M. d'Arbois de Jubainville, qui a sondé les profondeurs — n'avaient peuplé la région située entre l'Océan, la Méditerranée, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin (i). Il n'y aurait pas eu de Français si cette région n'avait présenté un cadre naturel à une nation future, si elle n'avait offert une variété de ressources et d'aspects propres à retenir et à acclimater des hommes si divers, à débrouiller entre eux le semblable sous le différent, à développer des intérêts communs, puis des affections, dont la première, la permanente, qui a lié toutes les autres, avait précisément- pour objet cette terre où ils vivaient ensemble, qu'ils aimaient ensemble, où ils étaient nés et où se confondraient leurs poussières. Si le Français est devenu sociable et national, c'est que la France fut d'abord assimilatrice et maternelle.

La terre de France enseigne le travail parce qu'elle est féconde et comme reconnaissante des soins que l'homme lui rend. Elle enseigne la modération par son climat tempéré. Elle est « coutu-

(i) Les Premiers Habitants de l'Europe, 2 vol Paris, Thorin- Fontemoing. — Cf. Camille JuLLlAN, les Invasions ibériques en Gaule. Bordeaux, 1902.

mière » par la régularité de ses saisons ; elle crée la tradition par la continuité de ses produits. Elle est bonne conseillère de famille et d'économie, et, pardessus tout, elle est douce à la vie, indulgente à la misère humaine, nourricière, reposante, récréative, souriante, berceuse par les chansons de ses forêts et de ses eaux. La France ne représente pas pour le Français, comme l'Allemagne pour l'Allemand, une idée de race, l'idée d'une race supérieure par ses origines, ses vertus, son génie, sa force, et destinée à dominer les autres. Elle crée au contraire l'unité entre des Français d'origines ethniques très diverses; c'est pourquoi elle est au plus haut degré une patrie.

Ajoutez la piété qu'elle inspire, le souvenir de ceux qui y ont vécu, la vie accumulée des ancêtres, ces âmes flottantes devenues comme une autre atmosphère; leurs traces, le puits qu'ils ont creusé, la pierre usée par leurs pas, l'église qu'ils ont bâtie et dédiée à leur Dieu, émané de la terre d'abord, puis, comme planant par prédilection au-dessus d'elle quand il règne aux cieux, — le Christ aime les Francs! — enfin les tombeaux des aïeux, et, à défaut de monuments funéraires, l'herbe des champs où ils dorment, — la « terre sainte » — comme on appelle chez nous les cimetières, toute une humanité souterraine qui couve sous nos pieds ainsi que

le feu étouffé dans les forêts enfouies, et vous con cevrez comment, de la nature même du sol où se sont établis, connus, associés et mélangés les Français, procède leur conception si concrète, si réaliste, si intime, si profonde, si vivante de la patrie.

Point de patrie sans justice, dit cet idéaliste, et la patrie est partout où il porte sa justice qui réside en sa seule conscience et qu'il crée du seul souffle de son esprit, emmenant la patrie, comme l'ancien emmenait la cité, avec le bagage de ses dieux! C'est en France qu'a été dit, par un révolutionnaire, devant un tribunal de mort et quand le flot des proscrits fuyait vers les frontières, cette parole : « On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers! » Point de patrie, pour le Français, hors de la France, même injuste et ingrate. C'est pourquoi l'émigration est pour lui le dernier des expédients de la vie, de l'honneur ou de la foi, et l'exil le pire des supplices.

Il y a là un « secret de nature », et il me semble que j'en discerne, que j'en sens, à tout le moins « par le cœur », la solution à lire M. Vidal de La Blache. Son ouvrage n'est point un jeu de conjectures subtiles et arbitraires; ce ne sont que faits observés, déterminés, enchaînés. C'est un savant, mais il sait pour avoir vu, observé, ressenti. Dans son livre, la France se forme comme un être, en

son squelette, en ses viscères, en ses organes. La vie s'y implante et s'y propage. Si on la voit, d'un cours continu, arriver jusqu'à nous, ce n'est pas que l'auteur rebrousse l'histoire et l'enroule autour de son rouleau artificiel pour la dérouler ensuite, avec des élégances de mathématicien; non, c'est que la vie y découle de ses sources naturelles : l'auteur a remonté le cours des torrents, mais il n'a point porté l'eau sur la montagne ni creusé le lit des rivières. Il ne nous montre point le rocher s'écroulant afin que le torrent y fasse cascade; la cascade s'est faite, parce que le rocher s'est écroulé sous la poussée des eaux, et les eaux se sont poussées, en ce lieu, parce que l'inclinaison des terrains les y menait. On aperçoit les choses en leurs commencements ; les coulées des rivières, le creusement des cuves où s'amassera le limon de la terre, les saillies rocheuses, les crêtes, les empierrements naturels où les hommes trouveront et traceront leurs sentiers, la chaussée primitive, celle que battent sur le sol décharné les pieds nus des premiers passants.

La France est « une personne », en son histoire; en sa géographie, elle se présente comme un « être » , et la description qu'en fait M . Vidal de La Blache montre cet être vivant, agissant, comme la mer où il se baigne, comme l'atmosphère où il se plonge,

comme les forêts qui le vêtent et les verdures toujours rafraîchies qui le colorent. J'ai éprouvé, à suivre M. Vidal de La Blache, ce genre d'intérêt et souvent de jouissance que donne l'évocation par un artiste habile d'impressions restées en nous à l'état diffus et l'explication par un savant physicien de phénomènes saisis au passage, mais incomplètement rattachés ensemble. J'ai admiré, là surtout où je l'ai pu vérifier par moi-même, l'investigation pénétrante, la sagacité, des hypothèses. J'en voudrais offrir un exemple, et je le prendrai, naturellement, dans le pays où je suis né et que j'ai toujours étudié, réfléchi en moimême, par prédilection, la Normandie maritime : on peut vérifier ailleurs — et je l'ai fait pour la Bretagne, pour les Vosges — la méthode et les procédés de l'auteur; je n'ai goûté nulle part, plus complètement, ce mélange de vues de la nature physiques et d'aperçus sur la nature humaine, de fouilles géologiques et de perspectives historiques qui fait l'originalité de l'ouvrage.

La Normandie présente, du Tréport au mont Saint-Michel, la plus surprenante variété de côtes. A Etretat, les falaises crayeuses, le blanc cru entre

le vert jaunâtre du sommet et l'émeraude de la mer; plus loin, les immenses prairies de l'estuaire de la Seine, qui semblent flotter encore, comme une écume énorme de plantes marines portée par le flot, accrochée à la rive; limon déposé par la mer étale, incessamment rongé par les courants; les troupeaux de bœufs paissent l'herbe salée : lourds et insatiables, ils semblent ruminer le vent qui caresse leurs corps gras, et le grain qui fouette, sans les piquer, leurs poils lisses; la marée monte, en tourbillons, en fracas, entre les rives aplaties, et le jaune des eaux saumâtres, alourdies de vase, se détache sur le vert intense des prairies. Le long de la côte, émergeant du fleuve, les vergers, les arbres en fleurs ou chargés de fruits; une bordure de galets et des terrasses de jardins. Au delà, en remontant vers l'ouest, les éboulements colossaux de la Hague, roches tachetées de lichens, terres moussues, qui s'abîment ensemble sur la grève; les îlots à fleur d'eau, l'archipel immergé à demi où dorment, dit-on, les villes noyées; enfin les sables mouvants d'où sort cette merveille de pierre découpée qui semble une végétation merveilleuse de la nature : Saint-Michel!

A l'intérieur des terres, mêmes contrastes entre les cultures riches du plateau de Caux, les herbages d'Auge et du Cotentin, les forêts du Bocage.

Considérez les habitants, de la campagne à la côte, du paysan au marin, de la ville même à la ville, de Rouen à Caen, du Lieuvin à l'Avranchin, du pays de Flaubert à celui de Barbey d'Aurevilly, vous croyez passer d'une contrée à une autre, voir défiler des tvpes de races différentes, dont les physionomies, la stature, la couleur des cheveux varient : du brun au blond roux et doré, et les yeux, du brun au bleu gris et clair, transparent et humide, le bleu du Nord, le bleu des Walkyries.

Sur ce plateau, vous vous croyez en pleine Neustrie. « Un Romain y retrouverait les grandes surfaces agricoles, les champs de blé qui ont frappé sa vue, les directions des routes dont il a fait usage. » En cette forêt, on découvre, à ras du sol, des mosaïques intactes, et c'est Rome parée qui sort de terre; en ce talus, sous cette butte, la tombe d'un chef, et la Gaule qui reparaît. Rouen, la romantique, est de substruction latine; les églises y ont poussé, pour ainsi dire, sur les assises des temples, et tout y déclare, tout y conserve aussi, en ces châsses de pierre, ces deux trésors accumulés qui ont fait la civilisation française, la tradition romaine et la tradition chrétienne, la loi de raison sociale et la loi de charité évangélique. Descendons vers la basse Normandie, sur la rive gauche de la Seine, nous passons des plateaux où

les Gallo-Romains bâtissaient leurs villas, encloses de talus plantés de grands arbres, des bassins fluviaux où ils asseyaient leurs cités, aux estuaires incertains aux rives mouvantes comme la mer qui les ronge tour à tour et les prolonge, où les Scandinaves cherchèrent leurs accès et tramèrent sur le sol glissant leurs longs bateaux bardés de cuir. Les riverains de la Frise et ceux du Slesvig y retrouveraient les atterrissements mous et verdoyants de leur pays natal. J'ai cru reconnaître mon pays en parcourant les côtes de l'île de Rùgen. Le Haguedike — retranchement de terre qui traverse la presqu'île du Cotentin — est sorti des mêmes mains que le Danewirke, rempart du Danemark.

Cette région semble s'ouvrir à la colonisation maritime, et cette colonisation, comme une alluvion humaine, s'est opérée là durant plusieurs siècles. Ce que Fustel de Coulanges dit du petit nombre des Germains et de leurs invasions insensibles et prolongées, bandes minimes, mais incessamment renouvelées, s'applique aux invasions normandes, arrivant, comme la mer qui les portait, par petits flots, chargés de limon. Sur ces promontoires, faciles à isoler, le Normand se retranchait. Par ces vallées engageantes, remontant ces rivières, en pente douce, où la mer se pousse loin, il pénétrait avec le flux dans l'intérieur du pays. La mer lui donnait

le poisson pour se nourrir; les forêts, à fleur de mer, le bois pour construire ses barques; les marécages touffus lui fournissaient des asiles impénétrables; l'Océan une retraite toujours assurée. « Les désinences Scandinaves, dit M. Vidal de La Blache, les désinences en fleur, bec, dal (i) abondent dans les noms de lieux ; les types franchement septentrionaux abondent chez les habitants; nulle part, même en Flandre et en Alsace, le type blond ne s'est conservé avec plus de netteté. Ce que le Normand a de plus normand, au sens étymologique du mot, s'est trouvé et se trouve encore dans les parties occidentales de la province, aux débouchés des rivières du Calvados et surtout dans les saillies presque isolées du pays de Saire ou de Hague. »

Or, il se dégage de tout ce pays, dès qu'on y entre par terre ou par mer, par les marches qui le séparent de l'Ile-de-France, de la Picardie, de la Bretagne, du Maine, ou par les côtes de la Manche, un caractère particulier dans l'aspect des lieux, une allure générale chez les habitants, un accent dans la parole, une tournure dans l'esprit, qui font que c'est un pays et qu'on le reconnaît entre les autres. Les origines diverses se sont fondues en une civili-

(i) Honfleur, où j'écris ceci; Harfleur, en face, de l'autre côté du fleuve; Fiquefleur, à côté; Foulbec à quelques lieues; Caudebec, un peu plus loin; Drubec, Clarbec, Danesdal, etc.

sation unique. Le centre latin a rayonné à toutes les extrémités. La Normandie a été un Etat plutôt qu'une province, Etat très unitaire, et, une fois entrée dans la communauté française, il n'y a pas eu de pays plus attaché à l'unité française, royale et nationale, que celui-là. Ces problèmes que l'histoire pose, la géographie les résout; que dis-je? elle en fait comme une sorte de disposition de nature et d'impulsion.

Le pays de Caux, hérissé de falaises, s'est refusé aux invasions maritimes ; elles se sont arrêtées au littoral, confinées. « En arrière de ce littoral et sur le littoral même, réagissait la force ancienne et accumulée des influences intérieures. Toute une vieille et riche civilisation subsistait là, fondée sur la terre. Et cette force du sol était une garantie de résistance et de durée pour l'ancienne langue, les anciennes traditions, les anciennes races. » Dans la basse Normandie, aux rives ouvertes et accueillantes, les invasions ont remonté dans les vallées profondes, par la Touques, la Dive, l'Orne, la Vire, qui coulent à travers les alluvions. Les colons se sont dispersés dans les terres. Ils y ont trouvé la civilisation, les villes, les voies romaines, voies de guerre et de commerce, de conquête et de richesses ; enfin les cadres, les organes d'un état social. Rouen, Lisieux, Caen, Bayeux sont demeurés des centres

d'attraction. L'envahisseur, attiré d'abord par la curiosité, l'appétit, le gain, se sentait comme enveloppé, intéressé dès lors, satisfait, charmé, retenu par tous ces attraits de la terre et de l'humanité. Les découpures des côtes expliquent les invasions, les reliefs du pays expliquent la persistance de la civilisation ancienne. Matériellement et moralement, les Normands sont remontés aux sources. Ils ont donné leur nom à la terre, mais la terre a exhalé en eux une âme émanée du passé. Ils l'ont envahie, elle les a conquis; c'étaient des héros : elle en a fait des hommes et des hommes de France ; ils ont saccagé les églises : les prêtres les y ont baptisés et ils ont orné les baptistères de tous les trophées de leurs conquêtes; ils ont enlevé ou se sont fait donner en mariage les filles de Neustrie : ils les ont fécondées et elles leur ont donné pour fils des fondateurs d'empires.

Sur la terre ainsi occupée et familiarisée, les hommes ont voulu dessiner eux-mêmes leur destinée, et des empreintes de leur marche incertaine ils ont fait des sentiers, des chemins et des routes. Ce sont les premières arêtes de leur histoire. Les routes établissent et consacrent la possession du

sol. Telles les voies romaines ; tels, de nos jours, les immenses chemins de fer d'Amérique et d'Asie, le Transcaspien, le Transsibérien. C'est par les routes que se développe entre les peuples dispersés une vie générale, que se créent des intérêts communs : l'intérêt de la vie d'abord, l'échange primitif des aliments, des vêtements, des armes, des instruments du travail, puis la civilisation. Par les percées naturelles, suivant les pentes et ondulations des terrains, les plantes ont passé, d'abord, se propageant parle contact de la terre, par le vent qui porte les graines; puis les bêtes, à la suite ou à la recherche des plantes, leur nourriture; puis les hommes affamés et laborieux, chasseurs et agriculteurs. Les chemins se tracèrent, les chaussées se construisirent, de la Méditerranée, mère de la culture de la terre et de la culture des hommes, à l'Océan qui ouvrait les voies maritimes à un commerce indéfini : le Rhône, continué par la Saône; les rampes de Bourgogne par où l'on arrive à la vallée de la Seine; la vallée du Doubs, un des car refours de l'Europe. « Ainsi se glissèrent en Gaule, soit indirectement par le détour de l'Océan, soit directement par les voies intérieures de nombreux ferments de vie générale. Des nœuds de rapports se fixent alors; des points de concentration s'établissent : c'est, dans le développement de l'être

géographique, quelque chose d'analogue à ces parties constituantes, ces points d'association, dans lesquels les naturalistes nous montrent le commencement de l'être humain. »

A comparer, dans les cartes de M. Vidal de La Blache, le tracé des voies romaines de la Gaule à celui des routes de postes de l'an V de la République française et à la carte des chemins de fer de 1903, il semble qu'on considère les époques successives du système de circulation d'un grand être qui se développe; on voit le cœur se former, recevant d'abord le mouvement, puis donnant l'impulsion de la vie; le réseau se complique à la fois et s'organise. Le grand spectacle que présentent ces cartes, c'est la continuité, la permanence impérieuse de l'ordonnance initiale de la nature. Les chemins pédestres suivent les cours d'eau : les chemins où l'on marche côtoient les chemins qui marchent; puis ils rejoignent ces chemins les uns aux autres, par les cols de montagnes; plus tard, par les canaux, ils mêlent les eaux mêmes; enfin, par la combinaison des fleuves, des canaux et des routes, ils font converger vers un centre commun d'où procède, réglée et ordonnée, la vie générale. Mais les directions demeurent commandées par la figure de la terre. D'abord, pour gagner de l'espace sur la nature, pour gagner de la vitesse, on a creusé des souterrains, construit

des viaducs; maintenant, on revient, peu à peu, à contourner les pentes naturelles, ainsi que faisaient les premiers hommes. On ne se décide à percer le mur que dans les impasses. Il semble, à mesure que les machines perfectionnées se rapprochent davantage de la bête, une bête à la fois plus grossière, car elle ne peut pourvoir à sa vie et à ses mouvements, et plus puissante, car elle tire, plus vite, des fardeaux plus lourds, l'homme ramène ses chemins aux sentiers primitifs par où, d'instinct, il menait ses longues caravanes de chevaux, ses chariots pesants tirés parles bœufs subjugués.

On se rapproche ainsi des passages des eaux, des passages premiers de la terre, avant l'homme. On peut, dès à présent, prévoir, dans ce retour vers les rivières et les fleuves, une évolution nouvelle des chemins qui les ramènera plus près encore des dessins primitifs. L'eau a été le premier guide, le premier véhicule, le premier moteur. Elle tend à devenir, par le transport de la force électrique, le moteur par excellence. Les chutes d'eau, qui faisaient tourner en cadence les roues des vieux moulins, se qualifient déjà communément de houille blanche, et annoncent une époque de l'industrie humaine. Nous en venons à domestiquer le torrent, à exploiter le glacier. Sommes-nous loin de cette autre exploitation, celle de l'incommensurable force

des marées, la mine inépuisable de l'Océan, la machine paradoxale qui réalisera presque le mouvement perpétuel, la masse qui, par sa seule pesée, mettra le monde en mouvement sans se consommer soi-même, n'usant que les murs des digues, les rouages des mécaniques, les bras des hommes. Et l'on peut augurer que, des fleuves à la mer, de la mer à la montagne, les fils, — si tant est qu'en ce temps-là, très voisin, peut-être, les courants exigeront encore des fils ! — les fils qui capteront et porteront la force mystérieuse suivront encore les mêmes voies, les mêmes vallées, les mêmes plateaux, les mêmes cols que les premiers explorateurs de la Gaule, les Ibères, très obscurs, les Ariens, très cachés, les ingénieurs de César, ceux des rois de France et ceux de nos écoles polytechniques : tant la nature nous domine quand nous croyons la maîtriser; tant la terre nous tient, par son attraction, quand nous nous enorgueillissons de la fouler sous nos pieds en triomphateurs !

Page 1