VIEUX BATEAUX
Depuis que j'ai quitté mon pays natal de la Seine maritime, — j'avais alors onze ans — j'y reviens chaque année à cette époque (i), qui reste pour moi les vacances. J'y ramène un autre moi-même, je ne m'en aperçois pas; mais je trouve que les choses ont changé. Tel un ami que l'on voit tous les jours, qui vieillit avec vous, insensiblement, et un autre qu'on ne rencontre que par intervalles et que l'on s'attend à reconnaître, pareil à l'image précise, arrêtée, que l'on garde de la dernière visite. Je rapporte ainsi à ma vieille ville de Honfleur une série de vues demeurées dans ma mémoire, comme autant de petites aquarelles, impressions saisies et fixées, que j'aurais suspendues aux murs de ma chambre.
Les plus anciennes sont restées les plus vivantes.
(i) 15 juillet-15 octobre.
Elles ont gardé la fraîcheur des regards jeunes et curieux. Je me représente, comme elle se dressait, il y a une cinquantaine d'années, cette fantasque baraque de la Lientenance, avec ses bouquets d'arbustes accrochés aux murs massifs, débris des remparts ; son jardinet suspendu entre les pignons superposés ; son mélange de pierres grises et de briques effritées; sa voûte et sa « bonne Vierge » à manteau de mousseline empesée, à diadème de chrysocale, au bouquet de fleurettes toujours renouvelées.
Aux pieds de l'amusante masure, la petite fourmilière du marché sur le port; les poissons que Ton débarque, les crevettes qui cabriolent; les moules claquemurées en leurs écailles, alléchantes et sournoises; les victuailles campagnardes que l'on embarque; les canards qui se débattent, attirés par l'eau, agités par quelques vague cauchemar de sauce rouennaise, épicée et sanglante; les poules effarées qui piaillent; les dindons sortant des corbeilles leurs têtes empanachées de crêtes rouges, insignes corporatifs, graves, gonflés, poitrinant, congestionnés et officiels, comme des messieurs en habit noir, dans des « landaus » de « noces » à dix heures du matin; les prunes, les pêches, moites et veloutées, sous les feuilles de noyer qui les abritent du soleil ; les portefaix qui bousculent les touristes;
les garçons d'hôtel qui se les disputent; enfin le remue-ménage qu'amène la marée montante, et ces deux événements périodiques, encore qu'irréguliers : l'arrivée du bateau du Havre, le départ de la diligence de Trouville.
La scène n'a guère changé, depuis mon enfance : un peu plus de monde seulement, comme partout; car, à mesure que la population diminue, la foule augmente. C'est une loi qu'élucideront, j'espère, les déchiffreurs d'énigmes de la sociologie. Je reconnais les types, qui se modifient peu ; mais je cherche les costumes. Plus de bonnets de coton dressant leurs houpettes, obstinées et goguenardes, sur les faces rubicondes ; plus de hauts bonnets agitant au vent leurs ailes blanches, couronnant la taille corpulente des matrones encaquées dans leurs capes rouges, pareils à des moulins à vent sur une colline de coquelicots épanouis.
Le quai était étroit, toujours encombré; aujourd'hui, il se prolonge indéfiniment en une estacade de bois noir, antenne destinée à agripper les navires au passage; puis une vaste promenade, plantée d'arbres, avec un parterre de gazon, d'où l'on découvre toute l'embouchure de la Seine. Con-
26o PAGES NORMANDES
quêtes sur la mer! conquêtes aussi sur le pittoresque et la couleur. Si les digues avancent, la ville recule, divorcée, malgré elle, de json mariage séculaire avec le fleuve. Elle se blottit en sa demeure de veuve, défraîchie, décolorée, réduite à voir, de loin, passer les eaux inconstantes qui se pressent, en bondissant et mugissant, vers les noces nouvelles. Elles baignaient jadis les maisons de la rue aux Marins ; la rue aux familles de pilotes et de pêcheurs, fécondes et hospitalières, grouillante d'enfants, bordée de commères plantureuses et fortement embouchées, qui épluchent la crevette sur le pas de leurs portes.
Humbles logis, toits pointus, ruelles difformes, masures obèses, murs vacillants et soutenus de béquilles : partout où perce un rayon de soleil, où végète une motte de terre, le bouquet de verdure cher aux marins; l'arbuste rachitique qui se tord sous le vent d'ouest, la plaquette de gazon moisi entre les dalles glissantes.
Au milieu des maisonnettes des marins, les hôtels des anciens armateurs, des officiers de vaisseau en retraite, avec leur grande salle à larges fenêtres, s'ouvrant sur la mer, et les terrasses d'où ils surveillaient comme d'un banc de quart l'arrivée des navires.
Ils étaient gais et vivants, ces bateaux à voiles,
compliqués, hérissés, estropiés, rapiécés, toujours invalides : ici un radoub à la cale, là une déchirure à la grand' voile. Les porteurs de bois du Nord, le grand commerce du pays, arrivaient deux fois par été, en flottilles, et s'entassaient dans les vieux bassins, attendant leur tour de quai, car il fallait débarquer chaque planche à dos d'homme.
Ces bateaux, habitués au voyage, séjournaient dans le port; les marins s'y familiarisaient, trouvaient des tavernes où l'on parlait leur langue, remportaient, pour leurs familles, des bibelots, des étoffes, des « délicatesses » de France. Aujourd'hui, dans les nouveaux bassins, quelques gros steamers les remplacent, apportant chacun le chargement de six à huit bateaux à voiles, toute une forêt de Norvège. Le « tonnage » du port augmente, et l'animation diminue : contre-partie du problème de la dépopulation et des foules que je posais tout à l'heure. Le commerce gagne du temps, perfectionne son outillage ; mais le spectacle y perd de toute la différence qui distingue une grue à vapeur, maigre, osseuse, rébarbative, austère et laborieuse, d'une belle voile latine qui se gonfle et palpite au vent, douce au regard et toute frémissante de vie.
Combien différente, l'arrivée au port! Le steamer à vapeur est annoncé à son départ par le télégraphe, signalé au passage par les sémaphores. Au jour dit, à l'heure dite, il débouche dans le chenal, fumant, sifflant, étranglé, battant l'eau à tort et à travers de son hélice, s'ébrouant, puis s'arrêtant inerte, trop lourd de geste pour les passes sinueuses, et s'abandonnant, en désespoir de cause, au petit remorqueur agile qui vire autour de lui. le pousse, le tire et le mène à sa place, ainsi qu'un caniche attelé au cou d'un hippopotame aveugle.
Le bateau à voiles partait quand il plaisait au vent et arrivait de même; on l'attendait, il ne venait pas; il vous surprenait presque toujours, et, presque toujours, c'était une aventure, parfois un drame, quand la marée était hostile et le vent à la tempête. L'échouage, le naufrage même sur les bancs perfides et enlizeurs le menaçaient. Tout un petit peuple de marins vivait de cet imprévu : les jeunes qui s'offraient sur leur « barque d'aide » ; les vieux qui, le navire dans le chenal, le halaient à la corde, pesant de leur pauvre corps infirme sur l'amarre trop lourde pour leurs mains rhumatisantes, sabotant en cadence sur le granit humide.
Les curieux affluaient : les étrangers parce que c'était un spectacle nouveau, les gens de la ville parce que c'était un spectacle toujours le même, et qu'ils n'en sont jamais lassés.
Au milieu d'eux, le commandant de port, rompu à la manœuvre, connaissant tous les détours de son chenal, tous les secrets des courants, s'agitait, braillait dans son porte- voix des vocables inintelligibles, s'emportait, s'exhalait en litanies d'imprécations pantagruéliques, ne s'arrêtant, essoufflé, qu'à cette injure, la dernière, la plus cruelle et terrassante de son répertoire maritime : Perruquier! Près de lui, le maître haleur attendait les ordres; géant de Normandie, aussi paisible que son chef se montrait turbulent en sa faconde ; vêtu, en toute saison, d'une chemise rayée de cotonnade qu'en hiver il calfeutrait de gilets de laine ; deux larges bretelles de tricot soutenaient le pantalon de gros drap, jadis noir, plaqué de pièces disparates; un pantalon « couleur du temps » : le mauvais temps d'hiver, où toutes les nuances se déteignaient en une teinte rougeâtre qui n'a de nom dans aucune draperie. Sur la tête, un chapeau haut de forme, enfoncé, vissé, cabossé, pelé, rouillé, immuable et inébranlable, défiant la tempête comme jadis, au temps de Napoléon, les boulets britanniques; et quelque part, sur la bretelle
gauche, un tout petit bout de ruban jadis rouge, rappelant qu'autrefois, en sa jeunesse, quand il embarquait pour le service ou pour la course, sur le brick l "Indomptable, la corvette Bonne-Aventure ou la goélette Jeune-Hortense, et plus tard, quand il sauvait les naufragés en détresse, le brave homme avait eu son rang parmi les héros.
Enfin le bateau s'amarrait au quai. Depuis des mois, quand c'était un Français et qu'il revenait des îles, on était sans nouvelles. Qui était mort? Qui était né? Les mouchoirs s'agitaient, on se comptait. Parmi ceux que l'on espérait ainsi, — espérer est chez nous un joli synonyme d'attendre, — il en est qui ne reparurent jamais. On nous montrait, à l'église, des femmes en deuil, veuves dont les maris n'avaient pas de tombe au cimetière. Mais quelles embrassades , au débarquement ! C'était toujours un retour de l'autre monde; et les cadeaux! les guenons, les confitures de goyaves, les perroquets — consolation des vieilles filles — lisez Flaubert ; voire les petites négresses à dents blanches, à gestes d'écureuil, appelées à bouleverser le foyer des paysans, lisez Maupassant.
A la mer montante, les vieux marins sortaient
de leurs maisons et se tramaient vers le port : de pauvres gens cahotant sur leurs béquilles ; des officiers podagres roulés, par leur matelot, dans de petites voitures. Quand la mer était basse, ils revenaient encore la voir s'éloigner, la voir revenir, dissertant sur ses déconcertantes allures, ses surprises, ses infidélités, ses perfidies, et ne se lassant jamais de parler d'elle, d'en entendre parler, car elle les avait bercés, tout petits, emmenés adolescents, agités avec la jeunesse, et ramenés en épaves au logis paternel. Ils s'asseyaient sur les bancs des jetées de bois, rongées par l'eau et comme grasses de sel marin ; et ils se racontaient indéfiniment leurs aventures, leurs naufrages, leurs combats, les luttes épiques de l'immortelle Sémillante du contre-amiral baron Motard contre deux frégates et un vaisseau anglais à trois ponts; les abordages fougueux, irrésistibles; puis les « bordées » inoubliables, les bonnes fortunes aux îles, les Philippines, Macao, ces paradis de Mahomet, et les pontons, cet enfer britannique.
En hiver, durant les longues veillées, les vieux braves se faisaient lire la France maritime et les Souvenirs de Garneray. Quand ils ne se sentaient pas les doigts trop gourds et qu'ils y voyaient encore assez clair, derrière leurs besicles, ils reconstruisaient, pièce à pièce, minutieusement,
en petit modèle, le bateau qu'ils avaient commandé; la prame du camp de Boulogne, qui sans la défaillance de Villeneuve et la trahison du vent, cet éternel allié des Anglais, aurait conduit à Londres Napoléon et ses grenadiers. Le modèle achevé, gréé, fignolé, sentant le goudron frais, tout comme un grand navire, ils le faisaient manœuvrer sur la table de la salle, où, par les fenêtres à petits carreaux, mal closes, entrait le vacarme de la mer montante, la trompette de la tempête, le courant d'air marin qui faisait palpiter les voiles du petit bateau. Le vieux prenait un ris, rallumait sa pipe, serrait sur sa chaufferette ses pieds refroidis et rêvait des anciens départs, en attendant le dernier, celui dont on ne revient pas, sûr de pouvoir dire, quand l'heure sonnerait, au curé comme jadis au capitaine : « Je suis paré! »