DU VENDREDI SAINT
C'est une page unique dans l'œuvre de Wagner et peut-être dans toutes les musiques : la suavité dans l'inquiétude , le réalisme dans l'aspiration mystique, des chants de délices qui sont des méditations, l'émoi de la nature fécondée par le printemps, l'élan des âmes vers le ciel entr'ouvert, un entre-deux étrange et troublant de l'enlèvement de Psyché et des ravissements de saint.
Cette communion de la terre rajeunie et de l'homme régénéré, ce vendredi saint radieux et embaumé, est-ce notre vendredi saint, celui de la tradition française, demeuré, malgré tout, quelque peu janséniste et tout imprégné de Pascal : le gibet, le tombeau, les clous et la couronne d'épines, le cadavre sanglant du supplicié? Le mot même d'enchantement semble jouer avec l'image de ce
jour de désolation : la nature en stupeur, l'homme précipité sur les dalles du temple, abîmé dans sa misère... Je m'arrête; j'oublie cette autre tradition, si parisienne, du même jour, le Longchamps du dix-huitième siècle, le Longchamps d'hier et de demain, pimpant, fringant, piaffant, sorti en toilettes claires dans le cadre des verdures fraîches : tradition d'élégance, rupture toute mondaine d'un carême sans austérité; elle trouvait, elle trouve encore la figure populaire à l'autre bout de Paris, dans la foire aux victuailles, veille de la grande kermesse faubourienne aux oripeaux rutilants, aux fanfares criardes, avec ses avenues d'enseignes phénoménales, ses galeries de cages à bêtes féroces, ses parades de nains et de géants ?
La société vit de contrastes et l'homme de contradictions. Quelques centaines de mètres séparent Notre-Dame, l'humilité chrétienne dans toute sa majesté, l'église baignée d'ombre, dans le mystère des vitraux, les stalles où se sont assis hier les pauvres, les pavés où s'est agenouillé le prélat qui leur lavait les pieds, tout ce peuple en prières, prosterné, gémissant, de l'avenue éblouissante, où la brise se joue, sur les étoffes papillotantes, sur les lèvres qui sourient, où la joie de vivre gonfle le cœur des hommes et les rameaux des arbres, l'évocation du moyen âge en angoisse, de celle de
Trianon en fleur. Ce fut une surprise pour moi, presque une féerie, que cette vision de Longchamps, lorsque enfant encore, je vins à Paris, pour la première fois, précisément en la semaine sainte.
Chez nous, en notre pays maritime, nous en restions au vendredi saint du moyen âge. Il me semble, quand je rappelle ces impressions lointaines, que Pâques, en ce temps-là, tombait toujours de bonne heure, dans les jours bas, mouillés, à l'aube lente, au crépuscule hâtif. Les « vieux temps », comme on disait, les temps de l'hiver douloureux aux pauvres, durs aux marins, anxieux aux mères; les temps lourds de naufrages, où la mort plane avec les nuages qui crèvent, avec les goélands éperdus qui piaillent en tourbillonnant sur les grèves. Les vieilles, blotties sous leurs capes rouges, descendaient les ruelles glissantes, chancelant aux coins des rues, où cinglait le grain et se déchaînait la rafale. En passant au mugissement qui venait d'en bas, elles jetaient un regard furtif vers le port, où se poussait l'eau jaunâtre, gonflée, sournoise, le monstre vorace qui léchait la pierre des jetées de sa langue d'écume.
A part le ronflement de la tempête et le grincement des girouettes affolées sur les toits, nul bruit dans la petite ville. Un silence surprenant. Point de cloches, en ces temps de sonneries sempiternelles. Pas même la tinterelle sinistre du petit vieux falot, le petit vieux de la « charité », affublé de sa dalmatique fripée, luisante de pluie, parsemée de figures d'ossements et de têtes de mort, qui s'en allait, annonçant les décès, aux carrefours, et réclamant une prière pour les trépassés. Nul glas ballottant dans l'air ses sonneries lugubres, tantôt assourdies comme un sanglot, tantôt comme déferlant en dissonances déchirantes. On « sonnait au mort », à toute heure, à tout propos. Trois enterrements en une semaine jetaient sur le pays une impression de peste noire. Les servantes nous disaient : « Les cloches se sont envolées, elles sont parties à Rome. »
La petite ville, d'ailleurs, gardait un air de cimetière; on se croyait encore au temps de novembre, quand les beaux jours mouraient et que l'hiver allait venir. 11 était venu; s'en irait-il jamais? Les vieux en bonnet de laine , engoncés dans leur cravate de tricot , grelottant , branlant sur leur canne , titubant sur leurs sabots , balbutiaient de leur bouche édentée, dans leur parler traînard : « Quel temps, mon pauvre monsieur ! »
En la Normandie d'hiver, la Normandie dolente et dévastée, on se dit : « Mon pauvre! » comme à Paris, optimiste et familier : « Mon cher! » et dans le Midi, content de son ciel, surtout de soi-même : « Mon bon ! »
Dans l'église de bois, masure énorme, aux structures Scandinaves, composée de deux coques de vaisseaux renversées, monument étrange élevé par des charpentiers novices à Notre-Dame des Flots, je ne sais quoi de vide, de sauvage. Les croix voilées, le tabernacle désert, ouvert à tous les yeux. Sous un des porches de côté, une chapelle ardente, aux statues enluminées, représentant la scène du tombeau. Au chœur, le récit psalmodié, ainsi que dans les « mystères », par les diacres revêtus d'ornements funèbres. On remarquait la diction claire, bien qu'un peu chevrotante et nasillarde, de M. le chapelain de Grâce, qui faisait le récitant; la belle voix juste et métallique de M. le premier vicaire, qui chantait les paroles du Christ, et, à la messe de Pâques, chanterait au lutrin.
Le soir, sous les toitures aux cavités pleines d'ombre, où pendaient, ainsi que des falots dans la cale d'un navire, des lampes vacillantes, aux lueurs ternes, on s'entassait pour entendre, cette fois en langue vulgaire et mise à la portée des simples, le récit de la Passion. Les fidèles remontaient le che-
min du calvaire, tandis que, par les portes entr 'ouvertes sous la poussée du vent, une longue traînée de froid coulait dans la nef, que les lampes niaient et fumaient, que les cierges coulaient leur cire et étalaient leur flamme jaune, et que, le long des murs, les vitraux battaient, secoués dans leurs alvéoles de plomb. C'étaient les vendredis saints des ténèbres.
Parfois, Pâques tombait tard, et les vents se montraient cléments. Vers le soir, l'air s'attiédissait sur la mer apaisée; dans la vallée, la sève montait aux plantes; le matin s'éveillait dans la douceur qui descendait du ciel, dans le frémissement de vie qui s'élevait de la terre : une matinée de convalescence qui sent le rose revenir à ses joues et sourit au premier rayon. On s'échappait aux jardins, guettant dans les nuages les cloches qui allaient s'en revenir du pèlerinage d'Italie.
Elles éclataient joyeuses et justes, et il semblait que le beau temps jetât de l'argent dans leurs accords. L'allégresse de la nature se mêlait à l'allégresse de la fête prochaine. C'en était fini des lamentations et des tempêtes. L'homme avait, hier, baisé la terre où s'était ]évanouie la figure du Sau-
veur; il baisait maintenant la terre de résurrection. L'heure approchait de la grande exaltation populaire, l'heure de la joie formidable du moyen âge libéré, en liesse. « O nuit bienheureuse, nuit dans laquelle le ciel s'unit à la terre, et les choses divines s'unissent aux choses humaines ! » O vere beata nox... in quâ terrenis cœlestia, humants divina junguntur .
L'enchantement nous gagnait, ou, pour mieux dire et parler notre propre langue, la bénédiction de Pâques. Le samedi, à la tombée du jour, de petits pauvres, nettoyés de leur mieux, un panier à la main, couvert d'une lingerie blanche et tapissé de verdure, venaient sous nos fenêtres chantonner les refrains vieillots, rythmes lents, modes mineurs, poésie de complainte, quêtant les œufs de Pâques, les beaux œufs rouges, safrans et bleus que nous avions préparés d'après les recettes de nos grand'mères ou les préceptes de Mme de Genlis. Le dimanche matin, les bateaux se pavoisaient. Les flammes frétillaient aux mâts, et sur la Lieutenance qui avait jadis arboré le drapeau du roi Henri, libérateur et pacificateur de son royaume, s'éployait le drapeau tricolore. Dans l'avant-port, les barques
de pêche oisives, voiles serrées, filets roulés, légères et lavées, se dandinaient au flot. Le recueillement de la mer, le silence de la campagne, le repos des usines créaient comme une atmosphère de fête. Les familles endimanchées sortaient des logis trapus, des ruelles tortueuses qui bordent la mer, et s'acheminaient, la tribu des gamins et gamines, moussaillons et apprenties ouvrant la marche, vers l'église carillonnante.
En ces Pâques enjouées, — les vieillards les comptaient, — on s'en allait, l'après-midi, les uns sur les hauteurs, aux Bruyères, d'où l'on dominait la mer, basse et déjà voilée de brume, où l'on eût cherché en vain au large la blancheur d'un voilier ou le panache d'un vapeur.; tous étaient rentrés ou partis de la veille, sauf les courriers.
Les marins s'allongeaient, à plat ventre, aux places ensoleillées, regardant l'eau, l'oeil perdu, la pensée flottante. D'autres s'enfonçaient dans les vallées abritées, où couvait le printemps, voir les bourgeons s'ouvrir, les pervenches, les muguets, les primevères, les violettes percer la terre toute noire encore et mate du déçel. Les fougères déroulaient leurs spirales gluantes, pareilles à des serpentins qui viendraient d'éclore.
Le long des talus, où s'épaississaient les broussailles, on voyait s'étirer les feuillages perpétuels,
les langues-de-bœuf re vernies, et, près des mousses encore pâles, s'épanouir des fleurettes, neige tendre du printemps. Çà et là, de grosses mouches aux ailes lourdes, aux velours luisants, voltigeaient, effarées, gloutonnes et bourdonnantes. Dans la prairie, les bœufs amaigris, les vaches évidées se reprenaient, ainsi que les herbes mêmes, à leur ouvrage de lait et de chair, nourriture et réconfort des hommes.
Les enfants butinaient parmi les fleurs. Assis sur un tronc d'arbre abattu à l'automne, les parents, recueillis, se remémoraient les Pâques heureuses, songeaient à la bonne saison qui s'annonçait et couvaient l'avenir en suivant de l'œil les cascatelles des eaux clarifiées dans le vallon.
Heures divines, heures de répit, éclaircies de l'existence, où l'on se sent à la fois plus sain en son être et meilleur en son âme, bienfaisant sous le bienfait. Il y a un renouveau dans toute la nature et de la rédemption dans tous les cœurs.