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PAUVRE PECHEUR

Dans les marées de morte-eau, marées d'aprèsmidi, mornes et flasques, on le voit se tramer hors des jetées. Sa barque est disloquée ; des planchettes glanées du chantier, des étoupes de rebut, ferment les fentes, bouchent les trous, et, le long du bordage, la vase sur laquelle le bateau gît à mer basse forme, en se desséchant, comme une carapace de crustacé délabré. L'homme est désastreux, ainsi que l'embarcation : barbe d'hôpital, cheveux en broussaille d'hiver, teint blême, joues creuses; un tricot à crevés, un cache-nez jadis rouge autour du cou, des culottes de noyé, il rame en haletant; les avirons choquent les taquets déboîtés et tout craque, sous la poussée débile, lamentablement.

Il s'arrête le long d'un enrochement enduit d'algues vertes, au pied d'un fanal,. en plein dans le courant de la marée qui baisse, et il attend que le jusant amène dans son filet des poissons, en dé-

tresse comme lui. Le « carrelet » pend au mât veuf de voile ; l'homme le manœuvre avec une manivelle démantibulée. Le filet coule; l'homme debout, les bras pendants, les mains jointes, dans une attitude qui tient à la fois de la résignation et de la prière, guette le mystère des flots opaques; le temps écoulé, il retourne, sans hâte, la manivelle qui grince; il regarde, sans impatience, le filet se vider d'eau et le voit, sans révolte, émerger vide de poissons. Puis il recommence, attendant, sans y croire, une surprise qui ne se produit jamais; trop heureux si, la marée finie, il rentre avec quelques anguilles trop fluettes et quelques flondres trop plates.

Cependant, le jour tombe sur la mer laiteuse; sous le ciel, bas et terne, les bancs de vase jaunâtre se confondent avec les eaux inertes ; à peine distingue-t-on, à fleur de mer, la verdure trempée des marécages; la baie s'enfonce dans les terres embrumées : elle semble se vider d'eau comme ie ciel se vide de lumière. C'est le calme. Les mouettes tournoient, criant la faim, piquant sur l'eau, la frôlant de l'aile, avide d'agripper quelque bestiole qui nage, et, comme elles, quêtant leur nourriture, virant dans le vent, les barques à voile s'éparpillent au large et disparaissent dans le crépuscule.

Paysage d'automne, spectacle de désolation humaine; je le retrouve dans mes souvenirs aussi loin que j'y remonte; d'autres le verront après moi, car le pauvre pêcheur est à la fois un être misérable et une figure de misère, d'un symbolisme douloureux, comme la peinture qu'en a faite Puvis de Chavannes. Le maître l'a-t-il prise sur nos grèves, en quelque automne sanglotant et funèbre, tel que celui-ci? Son ouvrage a pour moi je ne sais quoi de vu.

Mon compatriote et ami le paysagiste Le Clerc, qui est en même temps un folkloriste excellent, m'assure que Puvis visita Honfleur, il y a une trentaine d'années; on en garde la tradition dans la rue aux Marins, qui fut aussi la rue aux Peintres.

Qu'il soit parti d'ici ou que nous l'y ramenions, le « pauvre pêcheur » est de chez nous. C'est le revenant des eaux désertes : il hante les côtes aux heures où la vie les abandonne; son ombre flotte autour des masures où le foyer s'éteint. Et il faut qu'il revienne là, qu'il reprenne, sans répit, la tâche décevante; car ses mains ne se plient plus à d'autre besogne, son âme de brume ne s'ouvre

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plus à d'autre espérance ; il ne connaît pas d'autre lendemain, et nulle part, hors ces argiles molles et fuyantes, il ne trouverait à jeter son ancre.

C'est l'extrême dénuement de la vie maritime, la dernière ressource, après quoi il ne reste plus d'embarquement que dans la barque des morts, le cercueil de sapin que portent au cimetière les camarades plus heureux, car ils sont encore jeunes, car leur corps est robuste et ils possèdent des barques solides, capables de tenir la voile et de traîner le chalut dans des eaux plus fécondes. Plus heureux! Parce que tout homme est toujours l'heureux d'un autre et qu'il n'existe point d'infortune qui ne rencontre son pire. Mais de combien de calamités est fait ce bonheur des marins plus heureux ! L'ouragan menace incessamment leur existence de labeur, le calme plat leur vieillesse de privations.

Il n'est point de « pauvres pêcheurs » qu'aux bords stériles des mers. Je pense à ceux qu'en avançant dans la vie, nous laissons cramponnés à la rive, ballottés, en épaves, par les remous du courant sur un bas-fond où l'on s'enlize. Le Midi, lumineux et sonore, a ses « pêcheurs de lune », les cadets de Cyrano; ils lancent leur épervier, tissu de soie, dans le rayon qui passe; la reine Mab les frôle de l'aile, et ils rapportent la toison d'or. La lune, en notre ciel gris d'ouest, balayé de nuages

hostiles, est inclémente aux malavisés qui troublent son sabbat. Elle est demeurée moyenâgeuse, étrangement rousse et maléfique. Malheur à celui qu'elle touche; elle le marque pour la détresse éternelle, et le condamne, sa vie durant, à tenter la pêche miraculeuse dans les eaux ensorcelées.

Paris n'a pas de chance. Il n'est point une cour de la grand' ville qui ne garde l'écho de quelque grandiloquence, de quelque chant pathétique, de quelques vibrations troublantes de violon. Paris est clément à ces nomades; il les admire, il les plaint, il les secourt, et il se console de leur misère tant il a vu de fortunes bizarres : le baryton entrera au grand Opéra, s'il n'en est déjà sorti! l'orateur entrera à la Chambre, à moins qu'il n'ait déjà cessé d'y plaire ! La province, moins accessible aux prestiges, est plus réfractaire aux artistes vagabonds et aux prophètes délabrés. Pourtant, il germe, entre les pavés de ses rues, des végétations de plante que nul n'a semées, dont nul ne cueille les fleurs, que nul ne foule du pied, et qu'on laisse mourir, car elles ont le sort : s'en approcher porte malheur.

Ce sont de pauvres enfants, en quarantaine, dès

l'école, parce qu'ils tombent on ne sait d'où, pensent on ne sait à quoi, toujours autres et toujours ailleurs; rebelles aux yeux des maîtres, risibles aux camarades. Les lettres de l'alphabet, épaisses et noires sur le tableau blanc, que les écoliers considèrent, ahuris, et désignent machinalement, à la baguette, se métamorphosent à leurs yeux, se colorent , s'irisent aux contours ; il leur pousse des pattes, des ailes; elles volent, elles nagent, elles rampent; l'enfant s'égare à les suivre, il ne les épelle pas. Les mots, quand il les perçoit, se transforment selon sa fantaisie maigre et chétive; ils fermentent en lui , avec des refrains de vieilles chansons tristes, des lambeaux d'images, des loques d'idées, accrochées au hasard, à la leçon d'histoire, au sermon, à la lecture, par le père, d'un fait divers, dans le journal, durant la veillée. Un coup de lumière dans ce crépuscule de rêve, l'enfant y découvre des mondes, des voiles ouvertes, des envolées de navires, et le voilà flottant vers l'infini. Pauvre pêcheur, désormais, il n'abordera plus la terre inhospitalière que pour tirer sa barque sur le sable, jusqu'au soir où la fièvre du marécage le prendra, à l'heure où le soleil tombe et où passe sur la mer le frisson de la nuit.

Toute une flottille d'âme falotes. Des barbouilleurs éblouis par la prestidigitation des impression-

nistes, agitant en plein air, sur les quais, et projetant négligemment les taches ensoleillées sur la toile. Les pauvres diables, à peine échappés au lavis et ornement de l'école et que la peinture démange au bout des doigts, se figurent que, pour être artiste, il suffit d'avoir du génie et de s'adonner à l'imagination. Ils barbotent dans leur « idée », et ce sont des tempêtes échevelées, des vagues en délire, des chavirements fous de bateaux, des vierges d'Epinal, en apparition, dans les angles, crevant la toile, et, sur le premier plan, envahissant le tableau, le chapeau haut de forme et le porte-voix gigantesque du capitaine, trompette du jugement dernier, luisante comme une quincaillerie.

Je me rappelle un musicien, qui m'apprit le nom d'Hector Berlioz; il en parlait avec une sorte d'horreur sacrée, ainsi que d'un monstre sublime. Je crois bien qu'il n'avait jamais entendu de sa musique. Il n'en avait lu que les programmes : Lêlio ou le Retour à la vie. Il était Lélio, et il était revenu! loin des théâtres, loin des orchestres, sans piano même, rien qu'un cahier de papier réglé où dansaient, en griffonnages bizarres, les notes enchevêtrées.

Sauvage, en essayant dans un de nos bassins la première hélice, a engendré une génération de mé-

caniciens qui n'ont de commun avec lui que d'être méconnus, et déchaîné plus de mouvements perpétuels qu'il n'en faudrait pour mouvoir le monde renversé. Et les capteurs du courant de la Seine, et les exploiteurs des vases de l'estuaire, force et matière à remplacer toutes les machines à vapeur, à féconder le Sahara.

Et les chevaliers errants de la mer, en qui bouillonne le sang des corsaires, le sang des vieux Normands, inquiets de trésors et de palais siciliens, coureurs « d'aventures profitables » ; ils ont mis en pacotille, à l'usage des nègres, tout le bien amassé par les parents ; ils se sont embarqués pour « les îles », et au lieu de revenir rois de l'Atlantide ou empereurs du Cuthav, ils rentrent, rapatriés par le consul, râpés et piteux, sans autre gagne-pain que de tirer le câble du haleur ou de revêtir les bottes du vasier, et d'autre raison d'être au monde que de guetter l'arrivée de quelque oncle d'Amérique qui leur apportera la fortune vainement cherchée et accomplira l'aventure manquée par eux.

Je me souviens d'un jeune homme que je voyais errer sur les jetées. Il m'intéressait par sa fraî-

cheur d'adolescent, ses yeux candides et transparents, ses regards lointains. Il m'aborda un jour, me conta qu'il était poète et me confia le dessein, très beau, qu'il avait formé d'églogues normandes; du Maupassant pour la vision intime, du Chénier pour la sveltesse et la précision du vers! Il n'avait guère lu que des fragments dépareillés de critique, et il avait imaginé son œuvre qu'il décrivait avec recueillement, en une sorte de liturgie de rêve. Il me récita quelques vers : ils étaient ingénus, fluides, sans accent personnel, sans couleur de pays : des images incertaines telles qu'en forment les nuages sur les rides d'un ruisseau.

Il fallait vivre; il ne sut pas. Sa main demeurait rebelle à l'étreinte du travail, comme son esprit à l'étreinte de l'idée. Je l'ai revu plus tard, dans le désastre extrême de l'âme, pieds nus, sur la même jetée où je l'avais rencontré, les yeux égarés vers l'horizon fuyant, mais toujours limpides. Me reconnut-il? Dignement, gentiment, il dessina de la main, à mon approche, le geste d'un salut avec le chapeau qu'il n'avait plus... Pauvre pêcheur!

Ce ne sont pas des ratés. Le raté est amusant, il est drôle, il est odieux, il est ridicule, il est pitoyable, mais il reste du moins un personnage de comédie; il est en scène et, devant lui, on se croirait au théâtre. Ce ne sont pas des décavés : on

n'est pas le décavé de rien. Ce sont des naufragés du voyage sans but sur le vaisseau fantôme, et les plus fortunés n'en rapportent que ces coquilles roses et vides où l'on écoute indéfiniment mugir une mer sans flots et sans rivages.

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