LE VOYOU
Le théâtre est son école. Il dramatise sa colère. Il se drape en sa clémence. Il s'écoute, il parade, il appelle l'effet; il serait orateur, s'il savait parler.
Si la guillotine revenait, il vous laisserait aller si vous lui disiez : « Citoyen, je m'appelle André Ghénier! » Mais il se ferait guillotiner à votre place, si vous lui disiez : « Je me nomme Bouchardy! »
En musique, il a inventé l'air : Des lampions! et l'air : L'Bégisseur! qui pourrait bien être le même. C'est lui qui, lors de Léo Burkart, a parié avec M. Harel qu'il ferait prolonger un entr'acte de vingt-cinq minutes, en criant : Asseyez-vous sur le moutard! Et il a gagné.
Il ne connaît les grands hommes que par la caricature. La caricature est son catéchisme politique. De ses deux maîtres d'histoire, l'un s'appelle Dantan, l'autre Daumier.
Il se fait des idiotismes, en amputant les mots, en tête ou en queue. Il dit : Le cipal, et un aristo. Il a une autologie à dérouter deux Ménage. Il dit : Des navets!.. Et ta sœur?
Il sait les heures où on sort du bal, la rue où une émeute a rendez-vous, la façon de passer avant une queue, jouer au cochonnet^ monter au mât de cocagne, gagner un lapin aux boules, passer la jambe; faire l'exercice, lire, et compter — jusqu'à deux révolutions.
Il emboîte le pas avec les régiments, derrière les tambours; joue au bouchon à côté du Gymnase; maraude à la bouquetière une fleur qu'il mâchonne;
pêche des écrevisses au pont de Neuilly; tient les chevaux, quand il y a une chasse à Saint-Germain; et s'il n'y a rien à faire de tout cela, — va manger son pain devant la vitrine de la Morgue.
Les jours d'éclipsé, il vend des verres noircis pour regarder.
Le mardi-gras, il cire les bottes devant le bal masqué de l'Ambigu; et quand il s'est fait deux francs à lustrer vos bottines, vous le retrouvez vous faisant vis-à-vis dans le bal.
Il se gaudit d'avoir au bras une grosse femme, et l'habillerait sang de bœuf, s'il pouvait l'habiller ; quand il a un petit frère, il lui achète une cigale pour sortir.
Il flaire le sergent de ville et devine... si vous savez la savate.
Il a l'intelligence, l'intelligence du mal^ le voyou I à la façon d'un jeune Panurge qui ne craindrait pas les coups.
Il n'est ni ouvrier imprimeur, ni ouvrier tisseur, ni apprenti menuisier, ni apprenti maçon. Il est voyou; — c'estson état,— et filoute son existence paresseuse.
Quand il y a un 24 février, il met un bouquet de fleurs et un bonnet rouge à la statue de Spartacus; et si vous entrez au palais saccagé du roi parti, où le peuple se rue, il vous crie en riant : Vos billets, s'il vous plaît !
De l'hiver, de l'hôpital, de l'amphithéâtre, il plaisante. La mort, il appelle ça : « le trilliomphe de l'asticot! »
BORDEAUX
L'œil bleu, le cheveu blond, bouclé, frisotté, papilloté, la pommette rose, le visage duveté de poils folletsj — un ange des images de Dubreuil, rue Zacharie, est penché sur nous.
Il a une serviette sous le bras.
— Que mangeront ces messieurs?
Les vagues de l'Océan glacent de vert, de bleu, d'argent, un petit poisson. Les charbons qui le grillent enflamment d'or et de feu ses écailles scintillantes. Couché sur le disque de porcelaine, le petit poisson miroite, comme une vieille lame de vermeil sur la blancheur glaceuse d'une nappe damassée. Avec la belle robe changeante qui vêt sa corruption, le petit poisson éblouit l'œil des amants de la couleur; et même le nez des attablés ne boude pas longtemps ses senteurs fermentées, tombant sur cette terre des fraises, ainsi qu'un pouilleux des sierras dans une charretée de senoras. Et comme les mets de corruption sont les bienvenus et les bien mangés en tout pays de soleil ; comme les mets de corruption