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Article paru dans le numéro de I'Artiste du juillet

sont les mets d'élection pour les estomacs paresseux et capricieux; comme les mets de corruption font plus vieux que son âge et dotent d'un odorant bouquet le vin qui flambe dans les verres : Garçon ! des royans!

Les terres de cendre, les terres noires et grises et blanches, les terres avares qui n'enfantent que bruyères et pins aux feuillages maigres, poussent à leur surface un végétant roux sur le dos, blanc sur le ventre — un gros semblant d'insecte hydropique, qui parait faire la sieste sur son pédicule bulbeux. — C'est le cep. Quand l'huile bouillante a saisi le champignon, de son dôme spongieux, des fendilles de son épiderme craquelé, filtre une crème blanche que le poète de ces choses, feu M. Brillât-Savarin, eût appelée sans nul doute « le pain-au-lait des cryptogames ». La vieille tour Saint-Michel, des sept bouches tordues de sa famille empoisonnée, vous crie : — Non ! mais, bast!

Garçon, des ceps!

Et ce vin que dédaigna le gosier robuste du moyen âge, ce vin que le duc de Richelieu produisit dans le monde pour l'estomac délabré du xviii^ siècle, et pour l'estomac encore plus délabré du xix^

— Bordeaux ordinaire?

— Non, Cos d'Estournel!

Cet homme avait dit :

Il en est qui perfectionnent les bateaux à vapeur;

BORDEAUX

la grammaire, les bœufs de Durham et le bon sens. Il en est qui blanchissent leurs cheveux à perfectionner les instruments de la mort; moi, je perfectionnerai le vin !

Cet homme était Tamant de la vigne, l'artiste du vin. — Soigner ses vignobles comme de riches héritières promises à des princes, parer le vin comme une maîtresse, le former comme un enfant, le faire promener sur les mers lointaines des Indes pour qu'il revînt mûr, épanoui en toutes ses fragrances ; — cela était la bénédiction de la vie de M. d'Estournel. Ses caves semblaient une salle de bal; les jets de gaz flamboyaient par trois étages de tonneaux ; des tapis de sable fin serpentaient dans ces lieux souterrains. Lui, comme en un royaume, il se promenait en ce capiteux domaine, donnant à chaque crû bien-aimé un petit salut de la tête, songeant orgueilleusement combien de rêves et de fêtes, et de bonheurs, il gardait là, dormants... quinze mille tonnes de Paradis! qu'il pouvait éveiller d'un coup de vrille! Il murmurait : « M. de Metternich!... le Johannisberg!... je sais^ je sais; » — et il souriait^ rêvant un Tokai à la France ; — si bien qu'un beau jour, les huissiers saisirent le poète, et que le poème fut vendu au rabais.

Ainsi qu'une eau de pourpre lestant une bulle de savon, le médoc ensanglante le verre mousseline. Un rayon de soleil vole sur le bord du verre, sans

s'y noyer, ainsi qu'un enfant rose qni jouerait sur la margelle d'un puits... Et comme, certains jours, je suis heureux de je ne sais pourquoi, je porte au jourd'hui ce toast : Au Soleil, au soleil, à cet âtre du bon Dieu, vers lequel les poètes tendent, comme des mains glacées, leurs âmes frileuses! Le voyez-vous, tous les matins d'été déverser sur la nature son céleste calorique des cœurs et des cerveaux. Voici qu'il débouche dans les vallées du firmament, détachant un de ses rayons qui s'en va par les villes, avec des ricochets lumineux de fenêtre en fenêtre. Sitôt que ce premier rayon alerte a sonné la diane du jour, le Soleil lance sur l'univers ses mille cavaliers de flamme. Alors il étreint dans ses bras de feu la lueur froide du matin ; il l'étreint, la brasse, la vivifie, l'échauffé et la jette, ruisselante, sur les murs blancs qui crépitent. Victorieux, il décoche, du haut du ciel, mille autres rayons choisis, qui s'en vont, vagabonds et buissonniers, frapper au front de toutes les tristesses. Et la nature, toute grisée de lumière et de chaleur, titubante et rajeunie, tombe sur l'herbe chaude, pâmée, domptée de fatigue et triomphante de beauté. La terre s'endort, et pendant qu'elle dort, le rayonnant magicien accroche une émeraude à chacune des feuilles d'arbres. Il verse à pleines mains les diamants sur l'eau que les fleuves roulent en bâillant. Il se regarde en chaque goutte de rosée et chaque pleur de la nuit devient un petit soleil ! L'ombre s'est enfuie, rechignant et de mauvaise humeur. Le Soleil la poursuit de son incendie. L'ombre se pelo-

BORDEAUX

tonne, s'amincit, se ramasse dans les coins des cours, derrière les hautes cheminées, comptant les heures lentes, appelant sa mère la Nuit, impatiente de reconquérir, à grandes enjambées, la terre ensoleillée, — et les cœurs et les cerveaux, un instant^ rassérénés.

La chose est carrée d'abord. Elle est en coton tout rouge ou tout jaune, presque rouge ou presque jaune, un peu rouge ou un peu jaune. Que les dix doigts d'une Bordelaise se mettent à chiffonner cette chose géométrique et sans élégance native — un madras — et vous aurez un miracle, c'est à croire que d'un mouchoir de M. Dupin, une Bordelaise qui le voudrait, se ferait une coiffure de bal. Ce sera tour à tour un turban populaire ! un tortil de coton lutinant le col d'une corne badine! un drapeau d'amour que chacune plie aux caprices de son goût!

Se levant, la belle, les yeux encore lourds, ballotte son madras, disant : « Qu'en fera-t-on ? » Elle essaye et cherche. D'abord le madras couronne le front : c'est un diadème plat. Alors, une chiquenaude, et le diadème est à bas ; et le madras est si négligemment attaché que la belle semble une paresseuse et une attardée encore en son bonnet de nuit ! Puis d'un coup de doigt, le madras pique une pointe sur le haut de la tête, et tout remonté, laisse aux tempes de la belle, un gros bouquet de noirs cheveux découverts et provocants. Maintenant la belle sort; mais dans l'escalier, une fois encore, elle

s'est recoiffée : — son madras dans la rue est un béret assis sur un coin de tête, prêt à tomber comme un singe collé, on ne sait comme, sur le flanc d'un cheval, Les belles fleurs jaunes, les belles fleurs rouges que ces madras courant Bordeaux, sur des tiges souples et remueuses! Et quand la rue monte et que les femmes s'étagent, ne voyez-vous pas, ami Aurélien, la lumière jongler avec des oranges et des pommes d'amour.

C'était un vaudeville qu'on jouait. Les voix des acteurs avaient dit à la musique de se reposer; et, derrière l'archet du chef d'orchestre, deux des quatre violons au repos, cordes détirées en une pose de paresse et de nonchaloir, sommeillaient sur le pupitre à côté du petit bout de bougie, brûlant sur la bobèche de fer-blanc. Les deux autres violons étaient bercées sur deux poitrines de violonistes, lesquels violonistes ne savaient trop où ils regardaient. Les choses en étaient là, quand soudain... oui, c'était bien une forme de soulier... glissa sournoise, jorn^^ssmo^ dans la main gauche d'un des violoneux. En tapinois, la main droite s'était armée d'un tranchet... Eh, pourquoi non?... — J'ai bien eu un ami qui confectionnait lui-même ses chaussures à vis dans le cabinet du ministre, au ministère de l'Instruction publique. Or le pauvre violon y allait de tout cœur, — pourtant se cachant un peu, — et il épluchait le bois blanc, le ratissait, le polissait, le tout avec des regards!...

BORDEAUX

des regards d'amant. C'était une caresse perpétuelle de l'œil sur la cambrure du cou-de-pied; et puis, la forme retournée, sur la petite arche de la plante du pied... une souris aurait passé dessous. Vous ai-je dit que la forme de ce mignon petit pied était minusculement menue et au delà de tout ce que vous pouvez imaginer? Il faut que cet homme travaille pour des chaussures de contes de fées. Il doit être le cordonnier de ce monde idéal, où les pieds de Gendrillon tiennent tout entiers dans une main d'homme. Oui, auprès de la forme que manie l'homme au violon, le soulier de satin blanc de la Néna est un bateau... Non, non, jamais la pluie, qui retrousse les jupes, ne m'a montré la jambe à laquelle pouvait appartenir la forme de ce pied!.. Attendez pourtant : j'ai vu d'aussi petits souliers ; c'est dans la boîte blanche, placée au-dessous de la croix blanche qui garde, au cimetière de la Chartreuse, les petites filles de sept ans qui sont mortes.

Quand tous les jeunes gens de la ville ont mangé des tai^telettes ; et que les pâtissiers des allées de Tourny sont couchés, M. de Tourny, intendant de Guyenne, qui a fait bâtir tout ce vieux Bordeaux, charmant, contourné, tarabiscoté de rocaille, M. de Tourny qui est mort, il y a des quatre-vingts ans de cela, revient en habit de velours.

M. de Tourny regarde là-bas sa statue et il hausse les épaules.

M. de Tourny regarde les enseignes et les placards qu'on a fourrés dans les caprices sculptés de sa jolie bâtisse et il dit : « les massacres! »

M. de Tourny regarde les maisons nouvelles élevées en face et il fait encore : « les massacres! »

Les pâtissiers ronflent.

Des toits de tuiles; des cheminées de briques; l'ombre aux deux côtés de la rue et le soleil emplissant la chaussée, vautré sur les cailloux pointus; un âne gris de cendre, les oreilles en arrêt, raide sur ses quatre pattes, chargé d'un monceau de paquets ; un chien qui ne jappe, ni ne court ; des balcons de fer tout le long de la rue, et de gros pots rouges d'où montent de roses lauriers ; — couché sur ma fenêtre, cigare aux dents, — il m'est à regarder ces choses, et les jupes qui passent, et le monde qui va, il m'est un bonheur rond et hébété, et mon œil repu, dilaté, vaguant, dort tout ouvert, en une béatitude de bonze.

Il fait aussi peu net dans ma tête que dans les images que je vois, quand je ferme les yeux. Mon imagination se fige. Mon cerveau semble nager dans un bain d'huile tiède. Là-dessus, un gros niais do sourire m'est venu aux lèvres. Diable de maître d'hôtel qui a serré dans son grand registre vert, mon passeport — et mes pensées de Paris!... Et voilà que sa petite fille, qui est trop petite, s'est assise sur le registre pour rendre la* monnaie à un Anglais. Il ne finira pas de la compter, cet Anglais!

BORDEAUX

Je croirais volontiers mon intelligence une pendule arrêtée. L'estomac rumine silencieusement et mon individu mollement couché tout de son long, regarde les trois chaises de la chambre, qui lui paraissent des instruments de supplice, et les malheureux enfants-trouvés de cette vie coloriée de saint François de Sales, qui orne les murs, vagissent à mes oreilles qui tintent : « Ah ! hi î ah ! hi ! »

C'est une résolution de tout l'être, voluptueuse et consentie, comparable en douceurs torpides au malaise plein d'aise qui précède un peu l'évanouissement. La conscience du moi s'en va de l'âme, l'on se quitte et l'on se sépare de soi, on est la couleur qui brille, le rayon qui luit, une onde de l'air chaud qui coule ;.et dans un Éden intangible et de sensations confuses et non formulées, d'idées roulantes et sans forme, il semble que l'on soit balancé sur des senteurs et sur des lueurs...

Eh! là-haut! qui perd sa jarretière?

Ici un bruit m'attriste. C'est parmi les échos joyeux de la rue, les éclats de rire, les invites des marchandes, le cri rauque du porteur d'eau de Figuereau : Aoh! aoh! Cette musique persiste, fort désolée. Tout est gai en mes entours, tout est triste en mes pensées; et cette fleur noire de mélodie s'obstine à mes côtés, un bruit sourd, terne, souterrain; — on dirait un borborygme d'une messe des Morts de Chopin. Je sais cependant à peu près quelle est la

basse qui fait ce bruit; et j'entends, dans ses notes voilées et mélancoliques, une vieille mélodie d'un philosophe qui chantait dans les fleurs et le bleu du ciel :

Linquenda tellus, et domus et placens Uxor

OÙ VOUS mirez-vous, mesdemoiselles les grisettes, s'il vous plaît? mesdemoiselles les grisettes, où vous mirez-vous? Vous n'avez qu'une bande de glace à hauteur d'appui, large comme la main, sur votre cheminée. Eh quoi! dans vos mansardes, c'est un trumeau qui prend toute la place, vous ne vous mirez pas, mesdemoiselles? mesdemoiselles les grisettes, vous ne vous mirez pas? Vous mirez-vous en ce paysage épinard où cette châtelaine en robe de la restauration promène cet enfant culotté de chamois, mesdemoiselles les grisettes, dites-le moi? Vous mirez-vous en cet arc romain, où ce troubadour chante sa romance à cette Yseult aux pâles couleurs, coiffée d'un chapeau œillet d'Inde, — mesdemoiselles les grisettes, répondez-moi? Où vous mirez-vous donc? Eh! là-bas, bonhomme, qui arrivez de la campagne, pourquoi venez-vous de si loin à la foire Saint-Fort, votre parapluie dûment enfermé dans un bas bleu rapiécé au talon et au bout du pied? — Acheter une glace avec un trumeau? — Où vous mirez-vous, dites-moi, bonhomme? Bonhomme, où vous mirezvous?

BORDEAUX

Les moines pendus sur deux rangées que je vis hier au milieu du marché, leurs robes noires et brunes agitées parle vent, — dès que le coq a chanté ce matin — se sont métamorphosés en de grands parapluies à chevalet. Maintenant, ils garent les marchandes du soleil. Et du vert, du blanc, du rouge, du rose; et sur ce tapage de toutes les couleurs, des pans d'ombres rousses, tombées des parapluies couleur tabac. Et les passages menant au marché, abrités de vieilles toiles à carreaux ou à pois bleus; et là-dessous, un air tiède et comme soyeux, une ombre transparente et dorée, un rayonnement tamisé où se silhouettent mollement hommes et femmes; et par tous ces couloirs, un frétillement de servantes, la nuque lumineuse; et ici et là, une filtrée de soleil, cinglant une pointe de madras, une jupe, une loque, un ventre de saumon, une pétale de fleur, de la ni'èche d'un fotiet de feu; et par échappées, des toits de tuiles noircies par les années ; et le clocher, à la pierraille brodée, de Saint-Dominique, qui met à l'horizon le mensonge de TEspagne; et des brises à la fraise, et des rires plus rouges que les fraises et des yeux de velours derrière des bottes de roses... Mais n'ai-je point eu la vision de la belle Hérodiade dans cette reine des tripqs, debout devant un pilier de la Halle! Elle avait un bien beau madras jaune tendre à fleurs roses. Un col à grandes dents serrait son col dru dans sa cangue de neige. Un caraco de soie promettait, soulevé, une vierge robuste. Droite comme une statue, les bras croisés, elle mâchonnait

entre ses lèvres, un demi-sourire, ainsi qu'une rose de chair. Des festons de mous Tauréolaient de rouge, et tout autour d'elle, les larges couteaux battaient les billots, les viandes saignaient et des hommes trapus, tabliers blancs aux épaules, passaient farouches, pliant sous des quartiers de bœuf.

Tranquille et insouciante, elle laissait saigner et ensanglantertout autour d'elle. Dans un tonneau, une tête dépouillée, toute rougeoyante et l'œil bleuâtre, la regardait sans qu'elle la vît : une tête faisant penser à la tête de saint Jean-Baptiste...

A chaque tempe, la belle bouchère avait deux féroces accroche-cœurs.

Ce soir la bouteille m'a dit une légende : •-Autrefois, il y a longtemps, Bordeaux s'appelait Falerne. Les chansons y poussaient sur les lèvres ; des poètes, couronnés de violettes, cueillaient des vers en se baissant; le vin coulait à grandes ondes; des femmes passaient sous les pampres, gracieuses et agaçante déesses de la démarche; et les roses foisonnaient. Les dieux ont rappelé les poètes; la politique morose a chassé les chansons... Il reste encore le vin, les femmes et les roses.

Et vraiment, j'ai vu sur les grandes routes des bordures de roses qui faisaient, de chaque côté, une haie de parfums à cueillir par les amoureux, durant des lieues. Oui, c'est une préfecture où les cantonniers peuvent se fleurir tout le long de leur chemin.

BORDEAUX

Ils vont au-devant de vous, ils vous abordent, — encore que vous ne les connaissiez guère; — il vous traquent, ils vous cernent, ils vous enveloppent, ils vous prennent en écharpe, ils caressent, ils griffent, ils sourient, ils éclairent une seconde, ils se sauvent, ils boudent, ils reviennent, ils chantent, ils parlent, ils attaquent : « Bonjour, monsieur l'homme 1 » — malins en tout cela plus qu'éloquents et moqueurs plus que tendres. Ils sont à ravir et à peindre, ces enfants gâtés du visage, ces yeux noirs de Bordeaux rayés d'un trait de feu ! Rues et jardins et balcons, tout est étoilé de ces paires d'yeux conquérants et mutins, et jusque derrière le rideau blanc fermé qui tremblote, une étincelle trahit un regard de la Gironde. Et, à la nuit, dans l'ombre, tous les petits vers luisants semblent dire : « Entrez dans la danse, monsieur l'homme! » Et voici qu'un petit enfant ailé, dodu, poupin, joufflu, cul nu et le plus joli du monde, carquois doré au dos, joue du violon vivement, vitement. Et voici en branle tous les yeux de la ville, en grande toilette^ de beaux cils lustrés. Tous les yeux sont jolis dans ce quadrille, — car même aux femmes qui sont laides, en ce pays. Dieu a donné des yeux de jolies femmes. — Après bien des avant-deux, où les regards d'abord avançaient hardis, puis se repliaient langoureusement modestes; après bien des balancés, où les regards remuaient doucement l'âme; après tout cela, vint un grand galop.,, et mon cœur de fuir. Mais les maudits yeux couraient après lui et quand le pauvret, pas-

sait essoufflé et demandant asile, les portes se fermaient dans un éclat de rire, et dans le refrain de la chanson de Mascarille :

Au voleur ! au voleur !

— Quand Rosalie sera morte à l'hôpital, dit Elegius au carabin, le scalpel ira par son œil, la petite chapelle de mon âme, l'autel de Vélévation de ma poésie?

— Oui, monsieur, dit le carabin en saluant, nous reconnaîtrons la choi^oïde, le cristallin^ Viris^ Vuvée et la pupille de la demoiselle, et le pigmentum^ une substance noirâtre dans l'intérieur de la choroïde, une

solution d'encre de chine plus ou moins épaisse

Elle est brune, je me souviens?

— Quoi, cela dont son regard est si divinement peint?

— Messieurs, s'exclama un courtier, se trouvant là par hasard, un courtier en vins qui avait fait ses humanités, et venait d'enlever une affaire sur les Roussillon. Messieurs^ disséquez toute chose en ce monde : l'honneur et la vertu, l'entraille et le cerveau, mais le regard des femmes...

— Eh bien? fit le carabin.

— Oui, c'est disséquer l'amour ! soupira Elegius.

(( Les chrétiens, dit Tertullien, ne doivent pas faire attention à la beauté, parce que les avantages qui flattent les gentils doivent nous toucher fort peu. »

Ç'a été la fortune de Mademoiselle de Maupin et de FoRTUNio, d'être écrits contre cette parole, et ce sera peut-être la gloire de Théophile Gautier d'avoir été un protestant païen.

Un héros de Musset, en son enfance, restait pendant des heures entières le front posé sur l'angle d'un cadre doré. «Les rayons de lumière frappant sur les dorures l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Ce fut là, ajoute le conteur, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil, » — et la beauté matérielle des choses.

1. Article sur rédition d'ÉMAUx et Camées de Théophile Gautier, publié en 1852, et qui a paru dans le numéro du 28 août de TÉclair. — Article à rapprocher de Tarticle sur Théophile Gautier à la fin dn volume : celui-ci. parlant d'une manière plus spéciale de TŒuvre, celuilà de Thomme,

Théophile Gautier a posé le front sur l'angle de ce cadre doré.

Sans se le dire à lui-même, Théophile Gautier a marché de conserve avec les politiques de son temps. Il a prêché la jouissance, quand d'autres avaient la bonne foi de prêcher les intérêts. Il a entonné le carmen seculare du beau matériel, sous une loi qui avait la franchise d'être athée. L'esprit français, dépossédé de croire, il l'a fait passer de l'adoration du Créateur à l'adoration de la création.

Esprit redoutable au catholicisme et à toute religion mortifiante, — sans en avoir aucunement la conscience, — dans cet hymne exubérant à tout ce qui est naturellement et humainement beau, dans ce cantique charnel, le panthéiste à outrance, enivré de l'idéal artistique, a appris à ses contemporains, sans dieux domestiques, à aimer la vie et à la vivre amoureusement, quitte à s'occuper de l'autre monde quand celui-ci vous manque. Il avait trouvé le scepticisme de Voltaire, un scepticisme de petit bourgeois, la négation d'un froid, maigre, triste esprit, qui se moquerait au besoin de Raphaël pour se moquer du Christ. Il jeta aux épaules du Doute un manteau de velours cramoisi; devant lui il effeuilla les roses des jardins de Schiraz; il évoqua la belle plasticité de l'ancienne Grèce; il nationalisa le sensualisme de l'Orient, et « faisant sus ung pied la gambade en l'air gaillardement », le Panurge artiste berça les tristesses des René, des Werther et des

Obermann, d'une réjouissante ritournelle, chantant toujours que :

Malgré les députés, la charte et les ministres. Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, On n'avait pas encore supprimé le soleil, Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil, Que la femme était belle et toujours désirable...

Le soleil! le vin! la femme île programme ne pouvait pas ne pas être du goût des vivants avec un soleil qui s'éveillait sur la gorge de Vénus de Milo et qui se couchait derrière les pyramides.

Ainsi Théophile Gautier ressuscitait l'antiquité à l'imitation des esprits artistes de la Renaissance, et à trois siècles de distance, il recommençait, hardi et applaudi, le paganisme.

La muse de Théophile Gautier est née dans un air harmonieux, sous le ciel ionien. Elle a été bercée à deux pas d'une colonnade d'Architelès. Elle a assisté au jeu de la grâce, ordonné par Gypsélus, près du fleuve Alphée, — et à la fête d'Apollon de Phélésie, elle a vu les jeunes gens concourir à qui don nerait le plus savant baiser. Elle a vécu dans le pays 011 le Beau était dieu. Les pompes dionysiaques avec les jeunes filles coiffées du corymho^ ont défilé devant elle, interminables et chantantes. Elle est allée en Egypte, où les temples énormes dorment à l'ancre sur les océans de sable. Elle a assisté, sous les Ptolémées, à des repas de quinze cents triclins. Elle s'est rendue à Rome, du temps que toutes les divinités

du monde s'y donnaientrendez-vous. Elle est montée sur le char d'Héliogabale, s'enivrant de la pompe et du spectacle, des flots de pourpre et des vapeurs de crocus, du sénat en robes phéniciennes et des Syriennes dansantes, cortégeant TEmpereur-Dieu que traînaient six chevaux blancs, jusqu'à une naumachie de vin applaudie par deux cent mille hommes !

PuiS; les Faunes chassés par la religion catholique, des régions de l'antiquité la muse de Théophile Gautier s'est lancée vers tous les pays dorés du soleil, vers toutes les terres brûlées où la forme des choses et des êtres se ligne au soleil, nue et mordue de lumière.

Ohl elle n'aime ni la boue, ni les habits noirs, ni les robes de cotonnade, la muse de Theo\

On la voit s'accouder sur les brocarts, se gaudir aux reflets de l'or, boire aux teintes brûlées des vins de Xérès, caresser les cous aux trois plis de la Vénus, les gorges drues et rebondies, les croupes à puissants ressauts — et même un peu la musculature androgyne. Elle se plaît aux ciels d'implacable azur, aux terres de Sienne brûlée, au strepito criard des costumes du Midi, aux tertres noirs où pose à cloche-pied l'ibis, et aime prendre le frais dans des jardins de palmiers, de henné, de cyiprm esculentus et de colocases.

Elle a couru les Espagnes et a rapporté Tra los Montes; elle s'est promenée au quai des Esclavons et a rapporté Italia ; elle est maintenant au tombeau de la sultane Validé, fumant du tabac de Gébaïl : elle rapportera une suite au Jardin des Roses de Saadi.

Ce fut vraiment une grande et heureuse audace, que cette préface insurrectionnelle de Mademoiselle de Maupin, une audace qui fit du bruit et qui valait le bruit qu'elle fit. Théophile Gautier bravement, c'était brave même alors, a pris parti contre cette tartuferie épidémique de moralité qui désole toute société pourrie jusqu'à la moelle. Il a déclaré tout haut que les œuvres de Molière ne lui semblaient pas faites pour être jouées, aux distributions de prix, dans les pensionnats de jeunes demoiselles. Il a dit toute la tolérance du vice, et toute l'intolérance de la vertu. Il a chargé à fond de train avec une verve rabelaisienne sur les critiques vertueuses, les revues vertueuses et les journaux vertueux qui insèrent, à leur quatrième page, les annonces des biscuits Olivier, et qui crient haro sur un pauvre roman qui lève tant soit peu la robe. Il a fouetté, et de bonne prose, tous ces puceaux et ces virginaux de la critique qui parlent de la moralité de l'art entre deux orgies. Il a indiqué la cause de bien des purismes littéraires : l'envie. Il s'est emporté et s'est pris de colère après les mensonges de chasteté et les affichages de pudeurs masculines. Et devant Dieu et devant les hommes, il a affirmé qu'un livre n'avait pas besoin de compter plus avec la critique, que l'art avec l'orthodoxie.

Déjà, au reste, Théophile Gautier avait, comme dit Mercier, « arboré la libertine cocarde » dans les Contes Humoristiques, — une promesse plutôt qu'un livre. FoRTUNio suivit Mademoiselle de Maupin.

Dans FoRTUNio, Théophile Gautier verse àjpleines

mains récrin éblouissant de son style. Le poète descend, une lampe merveilleuse à la main, dans les féeries du luxe. Cette bacchanale d'or, cette débauche de billets de banque, qui débutepar une impériale orgie et qui finit par un compte rendu de notre moderne civilisation, écrite par un Pangloss au rebours, un Oriental pessimiste, a tout le long des scintillements et des ruissellements. C'est un feu d'artifice «de fines pierres, escarboucles, rubis balais, diamants, saphirs, esmeraudes, turquoises, grenats, agates, berylles, perles et unions d'excellence. » Les phrases y sont coloriées comme des queues de paons qui font les beaux à midi, les femmes y passent les 'chapitres à se déshabiller. Et de la soie, et du velours, et des aiguières, et des vases de cristal de roche, et des étoffes d'Orient, et des lits de citronnier aux pieds d'ivoire et aux rideaux de cachemire, et des patio à colonnettes de marbre turquin, et des piscines constellées d'émeraudes, et des Titien, en veux-tu, en voilà, et toujours des mirages, des prismes, des fulgurations... Une palette prise de fièvre chaude, un Véronèse grisé de haschich. Toutes les couleurs y chantent, toutes les formes y rayonnent I Kaléidoscope magique, monde imaginaire de beauté et de richesse, petit paradis de Mahomet, loué en un quartier de Paris. Ah! la folle invraisemblance et le beau rêve absurde! Comme en un harem cueilli à travers le monde, la parisienne Musidora y coudoie la javanaise Soudja-Sari, et Fortunio écoute, indolent, l'amour en toutes les langues! Les

impossibles amours et le beau roman à lire sur des coussins, l'été!... « Je ne me soucie pas de me parfumer d'essences et de mettre des chapeaux de roses sur ma tète. » C'est le dernier mot d'un ancien grincheux ; et du premier au dernier mot, pendant tout le volume, c'est le souci du héros de Théophile Gautier.

Mais qu'importe la fable romanesque, la langue picturale était créée, A la plume du coloriste la prose académique des xvii^ et xyiii^ siècles ne suffisait pas. Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, empêchés qu'il étaient en la prose pittoresque qu'ils tentaient, avaient emprunté quelques expressions techniques à la science. Théophile Gautier entra dans le chemin qu'ils avaient ouvert; il quêta près de l'industrie, des arts, de la médecine, etc., il dépouilla les mille dialectes, les mille idiomes, les mille argots qui se parlent à l'atelier, à l'usine, au laboratoire ; et remontant jusqu'au vieux passé de la langue française, jus-r qu'aux Ballieux des ordures du monde pour trouver une épithète, il étudia cette opulente et vivace prose du XVI'' siècle, la prose pleine de sucs des Amyot et des Rabelais, si rudement émondée par les Malherbe. Il francisa, ne reculant ni devant un archaïsme, ni devant un néologisme, ni devant un germanisme, et ne s'efFrayant point des clameurs, et faisant son bien de tout ce qui colorait ses tableaux ; et de tous ces emprunts, de toutes ces créations, de toutes ces résurrections, de toutes ces appropriations, il se donna cette belle langue imagée prenant le moule et la cou-

leur de tout ce que le poète veut lui faire sculpter ou peindre. Descriptions peintes plutôt qu'écrites, où la forme des objets extérieurs vient se dessiner comme dans une chambre noire, et revit embellie du coloris du styliste. Écoutez-le décrire les essais céramiques de Ziegler :

« L'un de ces grès rappelle ces pots de terre poreuse où Ton fait rafraîchir de l'eau, et que les Arabes ont légués aux Espagnols. L'ouverture excessivement évasée, formant le trèfle à quatre feuilles, s'épanouit comme le calice d'une énorme fleur. Les nervures des gouttières se prolongent, le long du col légèrement étranglé, jusqu'aux flancs entourés d'une branche de figuier chargée de feuilles en relief. Cette branche^ repliée sur elle-même, forme deux anses courtes et détachées de la courbe générale, comme des oreilles ou des cornes, qui donnent à la physionomie du vase quelque chose de rustique et de pastoral et font naître une vague pensée de Faune et de Sylvain passant sa tête à travers le feuillage.

(( Un autre, de plus petite dimension, avec un goulot allongé, accompagné d'anses inquiètes qui semblent craindre pour sa fragilité, a quelque chose de l'attitude étrusque. Les clochettes toujours prêtes à saisir de l'ongle vert de leurs vrilles tout ce qui peut soutenir leur langueur énervée, applique à ce profd sévère leurs calices et leurs petites feuilles en cœur, comme une fleur naturelle qui trouverait dans un tombeau de l'Étrurie une urne antique à broder de son feuillage. On se croirait à l'Alhambra en regardant le vase mauresque, aux anses en forme d'ailes, fenestrées et trouées à jour comme des truelles à poissons, aux entrelacs délicats qui rappellent les guipures déplâtre delà salle des Abencerrages ou des Ambassadeurs. Le vase indou, mince, allongé, semble avoir emprunté ses broderies au corset d'Amanry ou de Saudiroun. Le pot ou l'ai-

guière, comme vous voudrez l'appeler, dans le goût du Bas-Empire, a une richesse barbare très caractéristique. Un masque aux yeux effarés, à la bouche hurlante, semble regarder avec terreur, du sommet du vase dont il forme l'orifice, le combat d'un tigre et d'un boa, inextricablement enlacés et se déchirant à belles dents et à belles griffes. Une guivre écaillée, imbriquée, hybride, moitié reptile moitié fleuron, sert de motif à l'anse. Le reste de l'ornementation se compose de clous, de galons, de broderies denticulées et de pierreries feintes, taillées en pointes de diamant, avec des montures richement historiées, un mélange de férocité et de luxe. L'amphore a cela de particulier, qu'elle contient l'eau, quoique découpée à jour. Une étoile d'ornement, une rosace frappée à l'emporte-pièce, au milieu de laquelle se tortille un dragon chimérique, occupe le ventre du vase; le cou assez allongé s'élève entre deux anses greffées par des têtes d'animaux. »

Cette langue n'était-elle pas la vraie langue de la critique annuelle des Salons? Admirable histoire de la peinture française qui meurt feuilleton, et n'a pas encore été sauvée de l'oubli par le volume.

Voilà que l'auteur des Grotesques, des Contes

HUMORISTIQUES, do MADEMOISELLE DE MaUPIN, de FOR-

TUNio, de Tra LOS Montes, vient de donner un petit volume de poésies toutes pleines du panthéisme enivré de Mewlana Dschelaleddin Rumi, le patron des Gazelles de Ruckert, un volume^ qui par ces hymnes aux métamorphoses atomistiques rappelant la Rose et le Diamant du Souabe, s'épanouit et rit^ de temps en temps^ comme une pièce printanière de Tieck.

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