THE BOTTLE
THE DRUNKARD'S GHILDREN
LA BOUTEILLE, LES ENFANTS DE l'iVROGNE
PAPv GEORGE CRUIKSHANK ^
Londres. David Bogue, 86 Fleet-street.
A toutes les échéances d'année, passaient le détroit et venaient se montrer aux étalages des libraires anglo-françaiS;, quelques petits livres habillés de toile, almanachs pour la plupart, illustrés de bois d'une étrange verve caricaturale, signés George Gruikshank; — et George Cruikshank passait, même chez nous, pour un caricaturiste de talent.
Ce George Gruikshank, l'humoristique et fin dessinateur, qui, sur le frontispice des petits livres, excelle à laisser passer les jambes et les bras de M. Punch, par la bouche et par les yeux de la Lune; ce moqueur tout anglais qui a fait pour la Chevalerie, en enfantines charges, ce que chez nous Daumier a fait pour l'Antiquité, mettant aux hommes d'armes
l. Article paru dans le Paris, numéro du 19 janvier 1853.
des hauberts ridicules, affublant les nobles comtes saxons de panses à la Lablache, décorant les Iseult et les Tsabeau, ^.'anglaises invraisemblables, de nez microscopiques, de joues éléphantiasiaques. George Gruikshank — visant un but plus haut et plus largement humain que le rire de l'homme — s'est attaqué au dessin philosophique laissant après lui une réflexion et une instruction. A peu près à la même époque où Gavarni, mettant son crayon lithographique, ce crayon autour duquel s'enroulaient jadis les rubans du carnaval, au service des plus hautes pensées, et entamait le procès, en ses Propos de Thomas Vireloque, à la plaie française : la blague; — Gruiskhank, dans sa Bouteille, dévoilait la plaie de la Grande Bretagne : l'Ivrognerie!
Ceci n'est pas la gaie bouteille de Rabelais, sur laquelle Panurge danse une gaillarde, au pied levé, chantant : Trinque! la bonne bouteille de vin de France, mettant en joie et de bonne humeur les Beuveurs très illustres, la bouteille, qui tient en sa prison de verre, la Gaîté, la Force et la Santé; la bouteille, pleine d'un généreux bourgogne, faisant chanter l'ivrogne, et lui ouvrant le cœur à tous : Boutte à moy sans eaue! fouette-moy ce voyrre gualentement! — la bouteille enfin « qui raffermit les nerfs du Travail à sa tâche pénible, et qui illumine même le sombre découragement d'un pâle sourire! »
Non, la bouteille anglaise, c'est le whiskey et le 6^m; c'est la boisson abrutissant l'homme; c'est le poison lui filtrant jusque dans les os, le poison
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qui mange le cerveau, le poison qui rend l'homme mauvais et le dispose au crime. C'est cette bouteille mortelle, grande pourvoyeuse de Botany-Bay, et vers laquelle tous les soirs la Mob anglaise lève « sa bouche goulue juste comme une écuelle à aumône !»
Se rappelant ces monographies qui ont toujours souri aux artistes d'outre-Manche, Cruikshank, dans une première série de seize planches, a fait tristement défiler la sévère moralité de son œuvre. Il prend le buveur comme Dumas a pris le Joueur; il le prend à la vie heureuse et aisée^ et le conduit au meurtre, à travers la misère et la dégradation ; et la leçon, le 8-/^'Xot. otê, pour ainsi dire, de cette fable funèbre ne s'arrête pas là.
La seconde série, intitulée : les Enfants de l'ivrogne, montre comment les fils et les filles paient les fautes du père, et comment la bouteille meurtrière poursuit son œuvre destructive sur la seconde génération.
Cheminée pétillante de houille, bouilloire chauffant pour le grog; armoire aux rayons étincelants de vaisselle d'étain; meubles chargés de petits chalets en bois, de coquillages, de chiens en porcelaine; glace où la jeune femme arrange ses cheveux le matin; tableaux aux murs; fleurs qui baignent, odorantes, dans un vase d'eau, et qui apportent, une odeur de campagne à cet intérieur anglais sans soleil; horloge avec son coq qui joue au milieu d'arabesques coloriées; daguerréotype de la
femme, daguerréotype du mari se regardant amoureusement; enfants s'amusant à la dînette sur un tabouret; fille déjà grandelette desservant la table; chat, gras et fourré, qui fait le gros. dos au feu; table chargée de plantureux aliments, et le porter Vale, — et le joyeux buveur qui invite sa femme à boire et qui chante la bouche pleine :
La nourriture remplit le ventre, et nous tient vivants, Quoique la vie soit un présent qui ne vaut pas qu'on l'accepte, Lorsqu'on la traîne lourde de peine et de chagrin ;
Mais huilées par toi, Les routes de la vie descendent allègrement la pente Avec un joyeux bruit!
Et la joie, et le bonheur, et le confort! Telle est la planche d'introduction de la Bouteille.
Tournez le feuillet. La cheminée est sans feu ; les armoires, piteusement entre-bâillées, laissent voir des rayons nus; un chat-squelette pourléche une assiette nette comme un miroir; le buveur, les deux mains enfouies dans ses poches, la tête dans les épaules, le chapeau rabattu sur les yeux, la cravate dénouée, est assis^ une pipe à la bouche, devant le foyer où grelotte une théière. Le petit garçon tient sur ses genoux sa petite sœur, et cherche à rassurer l'enfant qui regarde, effrayée, son père ivre. Dans un coin, la mère met dans le tablier de sa fille aînée des vêtements, pour qu'elle fasse remplir la bouteille que le père demande.
La saisie fait ici son entrée au logis de la Bouteille ;