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THE BOTTLE, THE DRUNKARD'S CHILDREN

et pendant qu'on détache l'horloge, qu'on roule les tapis, qu'on décloue tableaux et portraits, et que les joujoux s'inscrivent au procès-verbal, les enfants se pressent autour du père stupide qui se verse à boire.

Voilà le ménage dans la rue. C'est l'hiver, il fait froid, les fenêtres sont closes, les cheminées ont de la fumée, les arbres sont sans feuilles, les enfants, trous aux coudes, trous aux genoux, pieds nus, courent après les âmes compatissantes, et rapportent l'argent à leurs parents, — hâves sentinelles d'un débit de gin.

Le soir, à l'heure où, comme dit Dickens, « les petits enfants riches^ lisant des contes au coin du feu, tremblent en songeant au sort de Gassini-Baba », le ménage rentre au taudis démeublé ; la fenêtre sans carreaux, et fermée par un rideau fixé avec une fouï"chette.,Sur un matelas roulé dans un coin, il y a le chapeau de la mendiante, une assiette et un couteau ; une chandelle est fichée dans un cruchon vide. Le petit garçon, accroupi sous le manteau de la cheminée, cherche à chauffer ses mains bleuies à la flamme de trois brins de bois gros comme les tibias d'un phtisique. La femme boit et pleure ; son homme, debout, une bouteille à la main, est terrible de désespoir et d'abrutissement. Dans un coin, la fille aînée, le tablier relevé aux yeux, fait glisser la planche d'un petit cercueil, pour voir une dernière fois sa petite sœur morte.

D'un coup de la terrible bouteille, l'ivrogne a tué sa femme ; la bouteille est là, cassée, parterre, à côté de

la femme étendue roide morte sur le carreau. La porte ouverte donne passage à tous les commérages et à toutes les curiosités féminines qui se pressent et babillent autour du cadavre. Un médecin, un genou en terre, tâte le pouls de la morte, dont on ne voit que les jambes et un bras. Ce cadavre à demi masqué est une admirable composition.

Nous retrouvons pour la dernière fois le buveur dans un hôpital de fous, les pupilles dilatées, le corps anxieux et, les bras croisés et ratatinés sur lui-même, comme un homme qui a peur, près d'une cheminée, défendue de sa folie par une grille en fer. Son fîls et sa fille sont venus le voir. Le fils a les cheveux tortillés sur les tempes, une fleurette à la bouche ; la fille a un chapeau à plume, des gants, un mouchoir, une ombrelle à la main, et un spencer par-dessus sa robe. Celui-là a la livrée du Vol ; celle-ci a la toilette de la Prostitution !

' L'ouverture de la série : les Enfants de l'ivrogne a lieu à la bar du marchand de wines and spirils. C'est autour de ce comptoir, en face de ce gras boutiquier, impassible comme un croupier dans une maison de jeu où l'on se suicide, que se coudoient toutes ces ivresses d'hommes, de femmes et d'enfants. C'est à cette bar, — dégarnie de bancs par la loi anglaise pour que l'on se grise moins, se grisant debout, — que la fille et le fils de l'ivrogne font leur entrée. On ne voit que tonneaux de gin^ de double gin, de cream of the Valley^ de whiskey, de double irish iviskey;ei ce ne sont que verres pleins, verres qu'on emplit, verres

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qu'on vide ; ce ne sont que prunelles qui s'allument, faces qui s'hébètent, châles qui tombent des épaules, cris et vociférations râles par les gosiers brûlés; ce ne sont que mendiants se disputant le fond des verres, mendiantes qui font goûter les liqueurs de feu à leurs babouins en guenilles 1 De la har, toutes ces ivresses se donnent rendez-vous au tripot, et du tripot passent dans les Dancing rooms^ — toujours le frère et la sœur menant la ronde !

Le frère a une rixe avec un camarade; il le tue. Il est jugé, condamné à la transportation.

Le voici sur le bâtiment qui va à Rotany-Bay. L'infirmier lui abaisse ses paupières. On met un paravent autour de son lit. Le ministre referme sa Bible. Le fils de l'ivrogne a vécu.

Et comme pendant à cette planche, voilà une arche immense du pont de Londres. Noir est le pont, noire est la voûte, noir le coin du ciel où la lune se voile, noire la forêt de mâts des vaisseaux qui dorment! Lancée la bouche ouverte en un cri suprême, les deux mains sur les yeux, les cheveux épandus, le chapeau en Tair, la robe rebroussée, la fille de l'ivrogne descend, descend, robe blanche sur cette nuit noire, descend dans la Mort î

Ces seize planches — où Gruikshank dépouillant l'esprit, Xdipatte, l'attrayant, l'agréable à l'œil, — s'est mis en quête de la naïveté, sans beaucoup se soucier des procédés, ont, au premier aspect, le caractère de l'imagerie d'Épinal : caractère qui étonne d'abord et fait hésiter pour quelques moments l'admi-

ration. Mais quand le feuilleteur s'est rendu compte de la science d'observation, de la recherche du détail, de la simplicité de l'effet, de l'intérêt de la mise en scène, du magistral agencement de la composition, du cachet anglais imprimé à tout ce panorama de la boisson : quand le feuilleteur s'est rendu compte de la vérité vraie de l'œuvre, il regrette que Gihaut et que Goupil n'aient pas à leurs vitrines ces très remarquables et saisissants dessins,

HISTOIRE D'UN RATELIER

Dans sa tour de porcelaine blanche, la veilleuse jeiait une faible lueur par la nuit de la chambre-. Vaguant sur ^son petit lac d'huile, elle rayonnait doucement, à travers les paysages de neig^e de la porcelaine transparente : — sa lumière endormie, un petit éclairage, étroit et resserré, comme un coup de jour dans une eau-forte de Rembrandt. Sur ce brouillard lumineux marchaient, des quatre coins de la pièce, de grandes ombres denses, mangeant formes et contours^ et faisant en leur domaine nocturne, avec de grands noirs d'aquatinte^ des fonds voilés.

A quelques pas de la veilleuse, le dessin s'en allait et sombrait dans l'obscur ; et parmi les opacités mystérieuses et peuplées, se succédaient mille apparences fantasques. A peine quelques réveils dans tout cela : une glissade de lumière, un miroitement, une paillette rouillée.

L'appartement était frileux, soyeux, capitonné, velouté; le tapis épais et sourd. Les rideaux tom-

1. Cette fantaisie a paru dans les numéros du Paris des 29 octobre, 9, 16, 21 novembre, 22 décembre 1852, et du 5 janvier 1853.

baient, pesants, à larges plis, et les clartés laiteuses de la veilleuse coulaient dans Tair tépide.

Aux fenêtres, il y avait des volets intérieurs en cuir vert; les portes étaient tamponnées de bourrelets. La rue se taisait.

Sur le dos d'une chauffeuse, jetée, forme vague, on devinait une robe ; sur un tabouret, des bas blancs tout tirebouchonnés, tiraient à eux la lumière.

Dans l'alcôve aux rideaux de soie entre-bâillés, des draps de batiste tombaient autour d'un corps long et maigre, et semblaient dessiner les plis cassés d'un suaire sur une ostéologie du peintre Gamelin. La veilleuse faisait danser sur ce vieux corps son frigide clair de lune. De larges dentelles battaient deux tempes jaunes et creuses et sans cheveux. La dormeuse fronçait les sourcils en dormant. Elle avait des contractions de mains après les draps. Sa respiration était pressée, cessant brusque, repartant vite; et en remuant, souvent de sa camisole ouverte, il passait un bout de sein flétri aux deux ou trois grands poils — on aurait dit un faucheux sur une mûre.

J>lul bruit. Rien que ce souffle fréquent. La dormeuse rêvait un mauvais rêve. L'ombre avançait toujours cerner le lit.

Le vent passe dans la rue; il donne un petit coup aux Persiennes de cuir qui font : clic ! clac! Quelque chose sur la table de nuit remue. Le ressort d'or d'un râtelier se détend. Le râtelier s'étire peu à peu, et montre lentement ses trente-deux dents blanches.

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