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D'UN RATELIER

L'une quitte son alvéole, enjambe ses compagnes, descend sur le marbre de la table de nuit, et va jusqu'au bout, sautillant et clopinant avec un petit bruit sec. Là, elle pivote gracieusement sur sa conoïde faisant à la dormeuse une révérence d'actrice rappelée.

— Madame la baronne, dit la coquette canine, je suis la dent de Mei-Ying. Ma maîtresse était née dans la jolie ville de Tchang-Ngan, partagée entre trois îles, étincelantes comme des écharpes brodées.

Ses sourcils formaient une belle ligne courbe semblable à la lune dans le premier jour de son renouvellement. Elle ne montrait jamais ses mains cachées sous les longues manches de sa robe, quand elle touchait à quelque chose. Sa noble personne avait grandi dans un appartement parfumé. Elle avait tous les talents. Gomme Tiao-Tchan, il lui suffisait de savoir une chose pour en comprendre cent. Elle lisait d'ordinaire LE Papillon amoureux des fleurs, ou. la Perdrix REGARDE LES CIEUX, OU LES HISTOIRES A RÉVEILLER

LE MONDE. Les trois religions, les neuf sciences n'avaient rien de caché pour elle. Ses petits pieds ressemblaient à des lis d'argent; et quand elle marchait boitaillant;, s'arrêtant, se reprenant, les poètes du district comparaient sa marche au balancement du saule sous la brise.

Son père et sa mère l'aimaient comme une perle précieuse qu'on cache dans le creux de sa main,

Rien n'était plus joli que le fiancé de Mei-Ying. Il avait les yeux petits, à fleur de tête, et obliques, les sourcils remontés à leur extrémité, le nez camus, la face carrée et massive, les lèvres épaisses, les oreilles grandes. Il mangeait, dans les grandes chaleurs, du chien pour avoir le teint frais et luisant; et, toute Tannée, des tendons de cerf pour continuer son ventre. Nul fils de Tan ne couvrait plus consciencieusement que lui la superficie d'un siège. Sous son air lourd et pesant fermentait une moisson de pensées vertueuses. Son proverbe était : « Les malheurs sortent par où les maladies entrent : par la bouche, » Et il disait bien douze mots par jour. Il s'appelait Yu, son surnom était Sien et son nom honorifique Pémin-Tchong.

C'était un jeune homme d'avenir. Quand on avait placé devant le petit Yu, âgé de douze mois, l'arc, les flèches et les pinceaux, le petit Yu avait choisi les pinceaux. Nul ne doutait qu'il ne fût appelé à porter la robe violette, la ceinture d'or et le bonnet de gaze. A son premier examen, il avait obtenu le second rang sur la liste des talents en fleur. A l'examen d'automne, il avait le grade de licencié. Le vicegouverneur lui avait donné le repas de la chanson du Cerf où l'on chante l'ode du Ghi-Ping qui commence ainsi : <( Le cerf fait entendre sa voix », et ç'avait été de grands compliments des examinateurs. Pé-min- Tchong^ vos trois compositions ressemblaient à une riche étoffe » — (( ou à un réseau formé de perles et de pierres précieuses, » avait ajouté l'examinateur en chef, le

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sage Kin-Sing, le lettré retiré du nénuphar bleu. Il allait passer le dernier examen où Tempereur, devant deux cents docteurs prosternés sur les dalles rouges, pose lui-même des questions d'économie politique. Ses amis le voyaient déjà membre de l'Académie des Hân-lin, et siégeant dans le palais des Clochettes d'or,

11 suivait la mode. Aussitôt que la gazette officielle avait annoncé que le Pé-Song de la province avait mis son bonnet d'hiver ou d'été, il était le premier de la province à mettre son bonnet d'hiver ou d'été. Il avait les ongles de la main gauche comme ceux du bradype, et les tenait enfermés dans des étuis de bambou. Il portait au cou un chapelet de grains odorants qui lui tombait jusqu'à mi-corps. Il attachait toujours sa ceinture avec une agrafe de jade du dernier goût, accrochait à côté des bâtonnets d'ivoire, une grosse montre hollandaise enfermée dans une bourse de soie cramoisie. Sa robe était bleu foncé, son ma-koua fabriqué de la peau de jeunes agneaux extraits du ventre de leur mère. Il faisait blanchir trois fois par jour les semelles de ses bottes.

Il avait la plus belle main du Céleste Empire, et Mei-Ying avait de lui, encadrés dans sa chambre, deux modèles d'écriture.

Et le père de Yu et le père de Mei-Ying se disaient l'un à l'autre, en s'ofFrant la noix d'arec : « Nos enfants se sont rencontrés dans la vie comme deux mousses légèreSy poussées Vune vers f autre par les eaux du fleuve.

La première lune était venue. Aux bords aimés du lac Sihou, les pêchers étaient en neige. Le ping avait

été réglé. La comparaison de l'heure de leur naissance et des caractères dont se composaient leurs billets d'âge, offrait une correspondance parfaite et annonçait l'union la mieux assortie. Les futurs s'étaient fait la confidence réciproque de leurs imperfections cachées. Ma maîtresse avait avoué deux taches noires sur le bras; Pé-min-Tchong, des varices... Les oies vivantes, symbole de concorde, avaient été envoyées. Mei-Ying commençait à relever les longues tresses noires de sa chevelure; elle y essayait des perles devant son miroir. Elle se fardait les lèvres avec la terre de Nien-Cheu. Pé-min-Tchong avait déjà commandé à Sou-Tchéou, la ville d'élégance, chez le plus habile bijoutier, le phénix qui devait couronner de ses ailes de pierreries le front de la jeune immortelle du ciel de jade, et le poète allait chanter :

// la mène toute tremblante sous les rideaux brodés. Semblable à F une des deux KiaOy elle rougit en étant le dernier voile de soie. L'époux doit ménager sa jeune et timide épouse^ dont Vâme novice est prête à s'échapper,

— Avez-vous lu Turner? Avez-vous lu Glaspoole? La baronne ne répondit pas.

— Nous sommes vraiment bien malheureux en Chine, reprit la dent chinoise. Nous avons la poussière qui met toute l'année un plumeau à la main de l'empereur, et vingt-cinq mille pirates qui enlèvent vingt-cinq mille femmes par an.

Paou, le chef de l'escadre rouge, avait vu, derrière son rideau de bambous, Mei-Ying arroser ses mo-li-hoa, ces fleurs qui mêlent au parfum du jas-

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min le parfum de la rose et le parfum de la fleur d'oranger. La veille du mariage il la fit enlever; et comme elle résistait, il la fit hisser avec une corde le long d'un mât.

— Ane tondu! lui criait en ses douleurs Meiying, si Pé-min-ïchong était là, il t'arracherait la langue avec des tenailles de fer! il percerait tes yeux ee brigand avec une alêne rougie! il disséquerait pièce à pièce tes chairs palpitantes! il pilerait tes osl il ferait jaillir ta moelle avec un marteau, diable noir! il scierait ta tête avec une serpe de cuivre!

Les paroles d'un homme sont comme une flèche : elles vont droit au but; celles d'une femme ressemblent à un éventail brisé, disait tranquillement;, au pied du mât, Pahou mâchant son bétel.

Mais il parait que la petite Mei-Ying, au haut de son mât, trouva une parole d'homme qui alla droit au but; car Pahou la fit détacher, et du pommeau de son kriss, il me fit sauter de sa mâchoire... Dans le tombeau de la famille, la place de Mei-Ying est restée vide, et son père n'a pu jeter sur le corps aimé les branches d'anis, verser les tasses de vin chaud, brûler les papiers de monnaie dorée.

J'étais tombée sur le pont. Un matelot qui fumait sa pipe d'opium me prit pour débourroir; et j'allais de sa poche à sa pipe.

Un jour qu'il était en train d'être pendu sur une frégate anglaise, il s'approcha du chirurgien qui rangeait sur le pont sa collection de poissons séchés

destinés au Brilish Muséum, me tira de sa poche et me donna comme une dent de hai-sen^ poisson chinois inconnu au chirurgien. Le chirurgien fit donner un verre de rhum au Chinois, et le regarda pendre. Le Chinois mourut, tirant la langue au chirurgien. Une commission d'ichtyologues ne décida rien. Une commission de physiologistes me reconnut pour une dent humaine, et même pour une dent chinoise, aux petites teintes roses que je devais au bétel.

Comme on allait me jeter, un dentiste français me fit glisser dans la poche de son gilet de soie noire, et de la poche de son gilet je suis passée là. >)

Et la dent regagna le râtelier, et rentra en son alvéole.

Un autre dent se détachait : celle-ci était une incisive.

Elle arriva au bord de la table de nuit, et fît une révérence comme avait fait la canine.

Madame la baronne, dit l'incisive, je suis une dent de 1101; une dent de 1101, madame la baronne ! je suis une dent d'Héloïse, achetée trois livres par le chanoine Pernetti. Dieu fasse paix et miséricorde à Tâme tant doucelette de ma maîtresse! je puis bien vous assurer qu'elle a fait son purgatoire dans ce monde, avec cet Abélard qui avait des idées inintelligibles ; et M. de Rémusat l'a bien fait comprendre, lorsqu'il a dit : « Le réalisme disait que

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les universaux étaient non seulement des idées et des mots, mais des réalités; le nominalisme, qu'ils n'étaient ni des réalités, ni des idées, mais des noms ; le conceptualisme, représenté parAbélard, qu'ils n'é talent pas des réalités, mais des idées et des mots; » ■ — et M. Guizot, encore mieux que M. de Rémusat : (( Abélard était nominal. Les nominaux étaient ainsi nommés, parce qu'ils n'accordaient aux idées générales d'autre existence, hors de l'entendement, que celle des noms dont on se sert pour les exposer. »

Or ma maîtresse morte, du petit moûtier du Paraclet je passai dans le chœur de la grande église du monastère, à gauche du sanctuaire. De là M^^^ Marié de la Rochefoucauld nous fit déménager dans un caveau, situé au-dessous des cloches.

Gomme on nous déménageait encore une fois, le chanoine Pernetti, qui avait chez lui de l'eau du Jourdain dans une fiole, et une contre-marque du théâtre d'Emilius Scaurus dans un tiroir, vint à passer, tout en herborisant à la façon de Jean-Jacques. Il glissa trois livres dans la main d'un ouvrier qui avait soif, en me montrant du doigt. L'ouvrier comprit. 11 donna un petit coup de pioche : la joue tomba; un petit autre, il me ramassa (de ces deux coups de pioche, M. Lenoir n'a rien vu) ; et huit jours après, avec une monture d'or en ogive, je me balançais à côté d'une montre en or et de mirolifiques, au-dessous du gilet du chanoine Pernetti; faisant ma partie de cliquetis de sonnerie et de carillon sur la plus majestueuse, la plus glorieuse, la plus

triomphante panse, dont ait jamais eu à se glorifier la congrégation de Saint-Maur.

Le chanoine Pernetti avait eu beau travailler à la Gallia Christiana, faire un dictionnaire de peinture, aller aux îles Malouines avec Bougainville, en revenir, devenir bibliothécaire du roi de Prusse, traduire Swedenborg, chercher la pierre philosophale, passer pour fou, — le pauvre homme, qui aimait la bonne chère et le monde comme pouvait l'aimer un abbé d'alors, n'avait que deux ou trois maisons ouvertes dans Paris. A peine s'il avait sa serviette mise en ville, une fois par semaine, le pauvre chanoine Pernetti!

Mais moi, attachée à côté de sa montre et lui battant sur le ventre, tout change. Voici que les portes fermées s'ouvrent! Voici que le chanoine Pernetti est reçu ! voici que le chanoine est de mode ! voici qu'il est des soupers et des ambigus î voici qu'on l'invite avec M. Poinsinet! voici qu'un arrêt du Parlement lui permet de vivre dans le siècle! voici qu'il devient du monde!... et nous vivons aux bougies, nous frottant aux nappes de Saxe et aux robes de l'illustre Alary I

Une dent d'Héloïse! — et le président Hénault l'invitait. La vraie dent d'Héloïse! — et le chanoine savourait les rissolettes à la Pompadour, les sauces à la Chirac! Une dent d'Héloïse ! — et on avait l'abbé pour me voir, comme on eût Préville et Coqueley pour jouer des proverbes. La dent d'Héloïse! — et le chanoine, frisé à la déiste, s'assit à la table de x\P^« Du Deffant!

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