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RATELIER

C'était un opéra que d'avoir le chanoine et ses breloques. La livrée annonçait au bas de l'escalier : Le chanoine Pernettil et j'entendais, moi, qu'ils annonçaient : La dent d'Héloïse! Les conversations s'interrompaient, les a parte se brisaient, les cavagnoles en restaient là ; je faisais tort à la musique, aux petits chiens, aux magots, aux mathématiques. Un'y avait jamais assez de: « Gomment! c'est la dent d'Héloïse?... la nièce de son oncle?... l'abbesse du Paraclet?... celle que... celle dont... celle pour qui... » Je passais de main en main. « Quoi ! une vraie dent?., et au Paraclet, l'abbé ?. . . — Au Paraclet, madame ! » On m'examinait, on me soupesait, on me mangeait des yeux, — qui me trouvant petite, qui me trouvant grande, — et toujours : Et comment?., et combien?... — Un ouvrier... — « Ce diable d'abbé I Un prince suédois demandait à m'être présenté. Je passais des Ismènes aux Gidalises ennuyées d'un tri. Strawberry Hill voulait m'avoir entre la mèche de cheveux de Marie ïudor et l'étui à pipe de l'amiral Tromp. On s'étonnait ; on hochait la tête, on croyait; on doutait. Vous étiez là? — J'étais là, — Devant vous?... incroyable?

Et toujours à la fin, l'oncle Fulbert entrait en scène... 1 les dames jouaient de l'éventail; et tous les soirs, j'entendais remémorer la maie et doulente adventure. Et les Anglais qui avaient lu Pope, et les Français qui avaient lu Golardeau, faisaient comme le prince suédois, à ce point que la Du Deffant finit par être jalouse de moi : elle devinait que

Walpoole me regardait plus qu'il ne la regardait.

— Ces Lettres d'Héloïse, dit-elle tout haut, la vieille aveugle! en me rejetant un jour brusquement au chanoine, c'est un galimatias I »

— Un galimatias, madame la baronne! Nous qui avons cité, dans une seule lettre d'amour, saint Jérôme, Ovide, l'apôtre saint Jacques, le pape saint Grégoire, saint Benoît, Jésus-Christ, Macrobe, saint Ghrysostome, saint Augustin, Salomon et saint Paul!

Donc le chanoine me laissant toucher et retoucher, il pouvait dire tout à son aise que la voyelle domine dans le langage des anges, que d'aucuns se servent beaucoup d'w et d'o, d'aucuns beaucoup dV et d'i. Et moi étant là, on lui permettait d'être fou tout à son aise... Arrivait-il même qu'il contait que les anges ont des chemises, et qu'il les avait très bien vus, en mettre, en ôter, en changer, on avait la politesse de ne pas s'étonner beaucoup plus de ce qu'il avançait que de l'automate de Kempelen, du dîner au cochon de M. la Reynière fils, du baquet de Mesmer, du vaisseau volant du sieur Blanchard, ou du succès de Figaro.

Vous le voyez, madame la baronne, j'étais condamnée de naissance aux idées inintelligibles. Mais ce n'était pas là tout mon ennui... Remâchant en sa tête les Merveilles du ciel et de l'enfer, quelquefois au sortir d'un souper, ce grand illuminé de chanoine, — il faut penser quune influence efféminée circulait en ondoyant autour de lui^ — croyait de son chemin de passer par les galeries de bois du Palais-

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Royal; et je me prenais à des robes de gaze qui recouvraient des jnpes de taffetas rose, imitant avec beaucoup d'immodestie la chair vivante... Etcroiriezvous, madame la baronne, que moi, une dent de la première abbesse du Paraclet, j'ai été condamnée à passer bien des nuits sur une table de nuit du Camp DES Tartares, avant de les passer sur la vôtre !

Mon chanoine mourut en 1801. La gouvernante, le mort encore chaude, tira des ciseaux de sa poche, me fit sauter de ma monture d'or et me jeta dans la rue. Un ferrailleur me ramassa. »

Et l'incisive retourna à son alvéole, pendant que trois molaires s'entr'aidaient à quitter le râtelier.

Les trois molaires arrivées au bord du marbre : — (( Nous sommes trois dents de Thompson Bendigo, madame la baronne, dirent-elles d'une seule voix, de Bendigo, le champion d'Angleterre, qui a porté glorieusement la ceinture après Caunt, Deaf Burke et Jem Ward; de Bendigo, qui a donné son nom aux bonnets à la Bendigo; de Bendigo dont la BoxiANA a publié le portrait, trois molaires tombées sous le poing de Tom Paddock au fight de Mildenhall.»

A Mildenhall, à huit heures du matin, on pesa Thornpson Bendigo et Tom Paddock. Ils pesaient le poids stipulé.

Thompson Bendigo et Tom Paddock étaien t arrivés en voiture du débarcadère, dans d'excellentes . condi-

lions, et l'on ne savait pas quel était le meillew des deux.

Tous deux ils s'étaient privés pendant un mois de spiritueux, de porter, de tabac, d'oignon, de poivre et d'amour. Ils avaient pris tous les deux, l'avantveille^, un grain d'émétique avec vingt grains d'ipécuanha dans une infusion de camomille.

A Mildenhall, à huit heures et demie du matin, le ring fut fait et les cordes mises autour des pieux, la plus basse à deux pieds du sol, la plus haute à quatre pieds.

Au centre du ring^ on traça un cercle sur le sol.

Un coin fut donné au second et au porteur de bouteille de Bendigo; un coin fut donné au second et au porteur de bouteille de Paddock.

Il y avait une grande foule. Le fight avait été annoncé longtemps d'avance à Castle Tavern et à Bell Inn, et il ne se trouvait pas assez de paille pour mettre sous les genoux des gens qui regardaient un genou en terre.

Tout autour dans le champ étaient les mille et mille têtes de la populace.

Le mouchoir de couleur de Bendigo, le mouchoir de couleur de Paddock urent noués chacun au sommet d'un pieu.

Aux deux extrémités du i^ing^ en face l'un de l'autre, Bendigo et Paddock étaient assis par terre, nus Jusqu'à la ceinture, une petite culotte coupée aux genoux. Les seconds examinaient les clous de leurs brodequins.

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Les deux champions se regardèrent, Bendigo aperçut Paddock, et il devint vert.

Bendigo voyait Paddock, le couvant du bout du ring de ses deux yeux gris enfoncés dans sa figure osseuse, tout en faisant rouler tranquillement les boules de ses biceps. Il voyait son sourire perpétuel, fixe, machinal, laissant voir des dents, jaunes, larges et plates. Tom Paddock promettait un homme de résistance.

Tom Paddock était un paysan, les cheveux frais coupés, avec une ligne blanche sur la peau bise de la nuque. Il venait d'Écosse disputer la ceinture au champion d'Angleterre. Il avait vendu son champ et le pariait contre Bendigo. Il était grand, sec, maigre, et avait le nez descendant et le menton montant : un casse-noisette de Nuremberg souriant au bout d'un cou de taureau.

A Mildenhall, à huit heures et demie, Thompson Bendigo et Tom Paddock se donnèrent la main, sous les mains croisées de leurs champions.

A Mildenhall, à huit heures trente-cinq minutes, Thompson Bendigo et Tom Paddock s'entamèrent.

Au premier round. Paddock lança un violent coup de poing de la main gauche sur la mâchoire de Bendigo, qui frappa comme un boulet. Nous vacillâmes toutes les trois. Premier sang et premier coup en faveur de Paddock.

Le second et le porteur de bouteille de Bendigo élevèrent, dans leur coin, une petite tente, avec leurs mouchoirs posés sur des baguettes. Le porteur de

bouteille lui donna à boire, le second l'épongea de son éponge trempée dans le vinaigre.

Time! dit l'arbitre à la trentième seconde; — et Thompson Bendigo se retrouva en face de Paddock toujours souriant de son grand sourire.

Les porteurs de bouteille, de leur bouche remplie d'eau, faisaient pleuvoir sur les deux champions une pluie fine comme d'une pomme d'arrosoir.

Vers le vingtième round, Paddock lança un prompt coup de poing dans l'œil gauche de Bendigo, qui enfla comme une orange.

Sous la petite tente faite avec les mouchoirs du second et du porteur de bouteille de Bendigo, le second fendit d'un coup de bistouri la paupière tuméfiée de Bendigo qui ne voyait plus.

Time! dit l'arbitre à la trentième seconde; — et Bendigo se retrouva en face de Tom Paddock, qui commençait à avoir les poignets violets, mais qui toujours souriait de son grand sourire.

A Mildenhall, à neuf heures, on pariait cinq contre un pour Tom Paddock.

— Il va le tuer! dit votre dentiste, madame la baronne ; votre dentiste qui était venu visiter l'Angleterre en train de plaisir.

— Oui, dit l'Anglais son voisin... mais il perdra! Au quarante-cinquième roiind^ sous la petite tente

aux mouchoirs posés sur des baguettes, le second de Bendigo lui racla là langue et lui exprima dessus du jus de citron.

Au quarante-septième round, Bendigo commença

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à donner des signes d'affaiblissement, quoiqu'il fût \m praticien et qu'il fît tous ses efforts.

Au quarïiîite-neuvième round, Bendigo reculant sur la corde, Paddock, toujours souriant de son grand sourire^, le ramassa de deux coups de poing simultanés, l'un dans la mâchoire, l'autre dans le creux de l'estomac. Bendigo tomba à la renverse sur la corde du ring, et nous cracha toutes les trois du coup, avec du sang, aux pieds de votre dentiste. Mais Tom Paddock avait perdu.

C'était un traître cou^l Foui bloiv! — décida le directeur du Bell's Life.

A Mildenhall, à dix heures du matin, le vaincu s'en alla à pied, toujours avec son grand sourire. On emporta le vainqueur.

Et les trois molaires remontèrent à leur alvéole, murmurant :

« Nous sommes trois dents de Thompson Bendigo, madame la baronne; — de Bendigo, le champion d'Angleterre qui a porté glorieusement la ceinture après Gaunt, Deaf Burke et Jem Ward, de Bendigo qui a donné son nom aux bonnets à la Bendigo; de Bendigo dont la Boxiana a publié le portrait; trois molaires tombées sous le poing de Tom Paddock au fi g ht de Mildenhall ^ »

1. Ce fujht, auquel Gavarni avait assisté pendant son séjour en Angleterre et qu'il nous contait un soir au Point-du-Jour, a été republié par nous, presque textuellement, dans notre étude sur le célèbre artiste.

Gomme en une pièce qui commence à avoir plusieurs répétitions, les scènes défilent plus vite, les dents du râtelier commençaient à se manœuvrer prestement, et se succédaient l'une à l'autre pour le récit de leurs aventures, sans interruption, sur le marbre noir de Dinan. Et les trois molaires de Tom Paddock étaient à peine rentrées dans le râtelier, que deux blanches incisives avaient déjà fait leur salut gracieux, et contaient ainsi :

— Madame la baronne, la campagne avait fait reposer ses tapis. C'était le mois où les Heures lumineuses commencent à se dépêcher à leur toilette; le mois où les vieux galantins arborent des pantalons de nankin; le mois où les bancs de mousse se font secs pour les amoureux! — c'était le mois de la fête de la femme.

Mai était revenu, remettant en place ses joujoux verts, jetant dans Fair dégelé les fragrances de l'arbre en fleur. La terre commençait à se trouver parée, et à se regarder dans les rivières, de-ci, de-là. Les oiseaux couraillaient sur les branches bourgeonnantes, rechantant leurs madrigaux.

Le vieux bonhomme Hiver, avec ses demoiselles la Neige et la Pluie, était parti maussade et boudant le vent du midi et l'hirondelle revenue; et les marchands de bois, jadis assiégés et occupés, avaient maintenant tout le temps de faire leurs comptes et de promener mesdames leurs épouses.

Messieurs les clercs de notaire, qui savaient l'aile, mand, murmuraient dans leurs entresols obscurs,

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en grossoyant des rôles : « Le Printemps balaie la neige des chemins. Il taille les garnitures du buis; le soir même, il n'a pas de repos, il travaille et bêche au clair de la lune. »

Or, un beau matin de mai, beaucoup de gens se levèrent qui se dirent, une fois rasés ou coiffés, madame la baronne, qu'il ferait bon aller voir si les lilas montraient le blanc de leurs thyrses à Meudon, ou à Yille-d'Avray ! Mon maître fut de ceux-là; il était grand, brun, et pour les moustaches, il les portait sans fixatif.

La jeune fille qui se trouvait en face de lui, dans le wagon, était blonde. Et mon maître se dit à lui-même : « Sur ce front poli et limpide comme l'ivoire, sur ce front qui naît à la pensée, sur ce front sans un pli, sans un remords; ici oii frisottent ces cheveux blonds, dans lesquels le soleil faufile^ sans qu'on le voie, des fils d'or, oh! ne serait-ce pas une accomplie félicité, et une minute qui ferait du souvenir pour des années que de mettre ses deux lèvres! »

Le convoi était parti, la machine renâclant et sifflant. Le panache de fumée de la locomotive mettait sur les terrains des maraîchers, des deux côtés des rails, deux ombres galopantes. Le train s'emportait comme le cheval de la ballade : Hourra^ hourra, les înorts vont t'^Y^/ Et quelques arbres, éparpillés de loin en loin, se hasardaient à annoncer que la campagne allait commencer.

Grâces qui s'ignorent, — se disait le jeune homme aux moustaches sans fixatif, — comme elle pose sa

main sous son menton rond, recourbant gracieusement ses doigts de fillette si jeunement roses! Pas une bague, pas un anneau! Pas un souvenir encore! Rien de promis et tout à donner. En ta main, tu tiens encore ta vie, comme au bord de la mer glauque, Pandore tenait la boîte fatale, d'où les maux s'envolèrent!... Enfant, aux regards bleus, tes yeux sont comme l'eau azurée d'un lac perdu au fond des bois où se reflète un rayon de la lune. Les arbres ont incliné leurs cimes ainsi que des oiseaux qui mettent leur tête sous leur aile pour dormir; Teau unie n'est plus rayée d'une de ces moires soudaines que fait le saut d'un poisson, les roseaux las laissent tomber jusqu'au lendemain leurs têtes chevelues dans l'eau argentée du lac assoupi. Ainsi de ton âme, ô jeune fille! C'est une eau vierge de sillage : tout y dort!

La locomotive fit halte; — et les endimanchés descendirent et se mirent à monter le sentier menant à travers la campagne, les petites bottines de chevreau un peu tournant sur les grosses pierres; et les deux à deux s'en allaient, s'éparpillant dans le Val-Fleuri et dans d'autres endroits de verdure.

Virginité! disait-il, qui me dira ton secret? Qui me dira pourquoi tu jettes au cœur de l'homme une gerbe de fraîches pensées? Et pourquoi, rien qu'à t'avoir à côté de soi, il passe en vous, des idées rajeunies, des désirs amoureux qui ne sont plus tout à fait des désirs des sens, et des tendresses qui vous remuent le cœur avec quelque chose d'un sentiment

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au delà des sentiments humains. Virginité ! pourquoi toujours fais-tu rêver des amours tendres et muettes, prosternées dans le respect? Et pourquoi, Virginité, fais-tu douter, par moment, fais-tu douter de leurs amours des beaux corps aux plus endurcis de la chair?... C'est qu'à celles qui t'ont. Virginité, tu donnes deux amies, la Pudeur et la Mélancolie; et les marquant au front d'un signe radieux, tu leur dis : Faites souvenir qu'il est des anges!

La locomotive s'arrêta encore et repartit, accrochant aux arbres des lambeaux de fumée blanche, semant de chaque côté du chemin les amoureux de Paris, en manche de chemise, la redingote sur le bras, et le chapeau de la femme au bout de la canne du monsieur.

Mon maître, qui avait bu ce jour-là, outre mesure, du vin d'idéalité, continuait en dedans son monologue, déchirant un feuillet de ses souvenirs.

Elle s'appelait Marie... Nos parents nous faisaient devant eux marcher, nous donnant le bras; et si bien nous étions de taille ensemble, que les passants disaient : « Le joli ménage! » Quand elle se fit grande, ma mère me dit de l'appeler mademoiselle : il y a de cela deux ans. Maintenant, elle descend en robe blanche dans mes rêves... Si tu voulais, fillette aux regards bleus^ je t'appellerais Marie, je n'aurais plus besoin de fermer les yeux pour retrouver mon rêve. Nous irions, ô mon adorée : comme tous ces gens (jui s'en vont là, la main dans la main, et mai dans le cœur... Gomme eux, nous

monterions le petit sentier des bois, nous faisant un bonheur d'une violette trouvée, et un petit chagrin d'un gant perdu!.. Tant que je t'aurais au bras, il me serait assez de bonheur de te sentir t'appuyer un peu sur ce bras... Hélas! quelque gros homme matériel t'épousera, et te fera un enfant... Alors à la triste nouvelle, ainsi qu'ils sont venus au lit de Massimila Donni, sortant de leurs niches de pierre et de leurs fonds d'or, ils viendront à ton lit de dentelle, les anges et les archanges gothiques! elles viendront, les vierges de Memmling! et longuement, avec les chérubins voilés dans leurs grandes ailes, elles pleureront sur toi qui ne seras plus leur sœur!..

Et toujours la vapeur mangeait le chemin.

Le jeune homme dit encore : Passez vite, champs verts, haies vives, maisons au levant, jardinets riants I Amie aimée, je ne veux garder dans mes yeux que le pli de ta robe, et ton air de tête! Ici ou là, on va appeler quelque nom banal de village, tu disparaîtras... et je ne te soutiendrais pas même le bras pour descendre, et pas même ta robe légère n'ondoiera sur moi.

(( Et pourtant sur ton front limpide et poli comme l'ivoire, sur ton front qui naît à la pensée, sur ton front sans un pli, sans un remords; ici où frisottent ces cheveux blonds dans lesquels le soleil passe, sans qu'on le voie, des fils d'or, ce serait une accomplie félicité, et une minute qui me ferait du souvenir pour des années, que de mettre mes deux lèvres! »

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Le train s'emportait comme le cheval de la ballade : Hourra! hoim^a! les moj^ts vont vite!

Soudain le souhait du jeune homme fut exaucé. Un moment ses lèvres rencontrèrent le front de la jeune fille, — mais dans un tel choc, que le lendemain on retira des décombres, à côté des wagons broyés, près d'un jeune homme mutilé, une jeune fille morte qui n'avait d'autre blessure qu'une ferronnière sanglante de dents humaines.

Nous sommes deux perles de la ferronnière, madame la baronne, dirent en souriant les deux incisives.

Les deux incisives étaient remplacées par une grosse molaire jaune et érodée.

Je reposais tranquille, dit-elle, madame la baronne, aux bords du Nil, songeant vaguement à ces cinq de mes frères, que l'empereur Commode tua, au rapport de Dion. Je goûtais le bonheur doucement laborieux d'une parfaite digestion. La troupe de mes enfants s'ébattait, folâtre, au bord de l'eau, le plus jeune têtait sa mère dans une pose gourmande... les caresses de la mère, et les dodelinements joyeux de l'enfant en appétit m'offraient le plus charmant tableau de l'Amour Maternel.

Le fleuve coulait sans se presser, somnolent, et je ruminais délectablement, couché dans le vestibule d'un temple ruiné, dont il ne reste plus que le pylône chargé d'hiéroglyphes. Le soleil me glis-

tait tout le long des épaules, en ami, caressant de chaleur les quatre mètres de ma colonne verébrale.

Du côté de ïhèbes, Shaamy et Taamy, les deux statues colossales, écornées par Cambyse, ruisselaient sous le ciel d'or. Toute la plaine morte, sans un arbuste, sans un oiseau, étendait à perte de vue son sable blanc, piqué ça et là de paillons aveuglants.

Si je regardais au loin, levant un peu mes paupières lourdes, des montagnes de jaspe, de porphyre, de vert antique, de serpentine, de quoi bâtir des Romes, des Gorinthes, des Memphis, des Syracuses, des Alexandries, faisaient à l'horizon de merveilleux étages de marbre pourpre, vert, jaune, gorgede-pigeon, étincelants en leurs surfaces vitreuses, comme des murs de pierres précieuses, superposés.

Les crocodiles dormaient sous l'eau.

- Je cherchais mon portrait dans les hiéroglyphes encore coloriés de ce rouge foncé, que les savants ont appelé pourpre tyrienne. Parfois mes petits yeux se fermaient presque, et je ne voyais plus qu'à demi les chapiteaux des colonnes faits de quatre têtes d'hommes, opposées Tune à l'autre, avec des oreilles de chauve-souris. Quand j'eus considéré les chapiteaux, examiné les hiéroglyphes, regardé Shaamy et Taamy^ je bâillai jusqu'aux épaules — faculté dont je remerciai vivement le Créateur, — mes paupières se joignirent, et je m-'endormais, sans penser à mal

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sans songer à méfiance, le ventre à i'air, quand un coup de feu.. .

On vous a trompée, madame la baronne I je suis un os d'hippopotame ^

1. L'Histoire d\tn râtelier a été interrompue ici, et n'a jamais été reprise.

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