PAR M. GRANDIN DE CHAMPIGNOLLES
Il faut se presser. Voilà un titre que nous regar dions comme nôtre. M. Grandin de GhampignoUes a pris la corde sur nous ; et nous croyons vraiment, contre nous-mêmes, que le titre a gagné à avoir derrière lui les trois cents pages de M. Grandin de Ghampignolles.
Sous le nom de Ruelles et Alcôves, M. Grandin de Ghampignolles publie une série de biographies intimes. On dirait que M. Grandin de Ghampignolles a écouté à toutes les portes, a vu à tous les trous de serrure, et qu'il a surpris tous nos célèbres et toutes nos illustres, en flagrant délit de nature.
G'est le xix^ siècle, trahi et raconté par un valet de chambre qui serait le petit-fils naturel de Saint- Simon, et qui nous fait assister au déshabiller des
] . Article paru dans le Paris du 17 novembre 1852. C'est le compte rendu d'un livre qui n a jamais existé et qui pendant huit jours a fait courir tous les amateurs de livres modernes à la recherche du dit volume. Il a le mérite toutefois, cet article, d'avoir été composé avec des anecdotes alors inédites et des fragments de lettres autographes qui nous avaient été communiquées.
actrices, au petit lever des écrivains. Un Théveneau de Morande, mais non pas un Théveneau de Morande contant le scandale pour le scandale, mais plutôt un Théveneau mâtiné de La Bruyère et faufilé dans les coulisses de la Comédie et de l'Art, et faisant son bien propre de l'indiscrétion par l'esprit et esquissant avec un hardi crayon mille silhouettes curieuses et que nos neveux ne trouveront que là. Petit Versailles que ce livre I Versailles des Clairons et des Dangevilles de 1852! Versailles des Palissots, desFrérons,deslaHarpes et desDiderotsduxix^siècle! Versailles unique de petits médaillons où l'on entre par la porte bâtarde de l'Histoire : l'Anecdote !
Tous les portraits sont portraits de contemporains bien vivants. L'auteur n'a fait qu'une exception en faveur de Balzac. Et vraiment nous l'en remercions, car les cinquante pages consacrées à cette grande figure fourmillent d'inédit:
« M. de Balzac avait l'habitude de manger à son dîner par delà le premier appétit. Soûl de vin et de nourriture, il sortait de table et se couchait immédiatement. A minuit, son domestique le réveillait et lui apportait du café noir. M. de Balzac se mettait à son bureau, prenait sa plume et couvrait du papier pendant deux heures. Au bout de deux, quelquefois de trois heures de ce travail purement mécanique, il ramassait tout le papier qu'il avait chargé d'encre, le jetait dans un panier et se mettait définitivement au travail. L'inspiration était venue. Cette intelligence, lourde à la ville, embrassait alors
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comme par une intuition somnambulique et merveilleuse tous les personnages de son roman, et de sa main et de sa tête échauffées Huaient les admirables pages. »
Plus loin : « M. de Balzac avait de singulières manies et des théories de fortune plus singulières encore. En un champ près des Jardies, il y avait un noyer: M. de Balzac achète le noyer. Toute une année, il fatigua ses amis à leur conter que ce noyer était toute une fortune, et qu'avec la récolte des noix, il tirerait cent pour cent de son argent. Il capitalisait déjà ses profits, comme Perrette, se promettant d'acheter bien vite le champ. »
Mais ce qui donne une grande valeur à cette notice, ce n'est pas seulement le chapitre intitulé : Théogonie mystique de l'oeuvre de Balzac, c'est encore la publication intégrale de la belle lettre (deux grandes pages !) de Balzac, enlevée l'année dernière aux enchères anglaises: «... Il chicane et moTchonde son existence à coups de plume à ses nuits. Les jours se consument dans une seule pensée: Du pain et de l'honneur. »
Au reste, en voici assez pour 'piquer la curiosité.
Ne déflorons pas le volume. Disons seulement que M. Baschet, dans son étude sur Balzac, n'a pas eu connaissance de cette lettre, pas plus que d'un billet d'un remarquable cynisme, daté de chez Vachette, et que M. de GhampignoUes a fait entrer dans ses Propos DE table d'Honoré de Balzac.
Ce livre est un martyrologe littéraire allant du phi-
losophe au vaudevilliste. « M. Cousin, on le sait, est rétrospectivement amoureux de M'^® de Longueville, M. Sainte-Beuve ayant avancé quelque part, sur la foi d'autorités, que W^" de Longueville avait l'haleine forte, M. Cousin manqua le mener sur le terrain, et sans l'intervention d'amis officieux, un duel avait lieu entre deux académiciens pour la plus grande fraîcheur d'une bouche du xvii'' siècle. »
Et le nom de M. Sainte-Beuve est le prétexte d'un chapitre charmant, où l'on suit semaine à semaine les démêlés de M. Sainte-Beuve avec M. Véron, l'un voulant faire passer ses portraits caressés des vieux siècles, l'autre voulant au temps présent des analogies et des allusions, — et commandant Paul-Louis Courier à M. Sainte-Beuve, quand M. Sainte-Beuve lui propose Scarron...
Puis défile le personnel du Constitutionnel, des Débats, delà Presse^ de la Revue des Deux Mondes, de la Revue de Paris, etc., les uns posant en pied, les autres jouant un rôle épisodique. On concevra notre réserve devant tel ou tel passage qui peut être attaqué comme diffamatoire. M. Grandin de Champignolles (est-ce un pseudonyme?), — ^quia sans doute, à l'appui de ses assertions, autographes et pièces probantes, dont il se déclare, dans sa préface, furieux collecteur, — a su ce qu'il pouvait avancer, et nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer au petit in-i8 de deux francs.
La partie du volume consacrée au théâtre est du plus piquant intérêt d'un bout à l'autre. Nous y avons
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compté vingt et une lettres d'actrices. M. Grandin tait les noms; mais aux lettres sont annexés des portraits qui ne laissent que peu de doutes sur la signature. Qui ne reconnaîtra une de nos chanteuses?
« Nina a dix-huit ans au théâtre. Elle est blonde et coiffée à la Sévigné. Elle a un filet de voix qui n'a rien de particulièrement désagréable, et qu'elle mène assez gentiment. Elle a un petit minois agrimaché. Elle est vaillante à souper. Elle a de pudeur le nécessaire, d'esprit l'utile, de cœur l'indispensable. Elle a des traditions de province, et met au nombre des gens qu'on ne peut refuser : les machinistes. Elle a des petits bouts de rôle et des petits bouts de grâce, des petits sourires et une petite bouche, de petites liaisons et une petite main, et un talent et un jeu plus petits que ses sourires et que ses rôles. Elle a tout ce qu'il faut pour être première chanteuse à Riom et à Agen sous un directeur brun. Elle est frêle, délicate, une vierge de miniaturiste; — au reste, bonne mère : quand on va chez elle, on trouve cinq de ses enfants. »
Parmi les lettres, nous prenons au hasard. Ceci nous semble appartenir au Théâtre-Français :
(( ... Au moins, monsieur, et je vous le demande à (( genoux, les yeux pleins de larmes, taisez mon nom, (( ayez-en la force ; je suis assez punie!
« Eh bien! vrai, vous perdez quelque chose ! Soyez « heureux ! »
N'y a-t-il pas là, à franc parler, beaucoup de ce
qu'il faut pour appeler l'attention sur ce petit volume qui, indépendamment de son mérite littéraire, renferme la plus curieuse collection d'autographes modernes? N'oublions pas que M. Grandin de ChampignoUes a dépensé beaucoup d'argent à faire lire tout le monde par-dessus l'épaule des gens. N'oublions pas aussi que c'est quelque courage de jouer peutêtre sa vie à dévoiler bon nombre de turpitudes qui jouissaient du plus modeste incognito.
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La France a perdu un grand peintre : Decamps est mort.
De sa vie, que dire? Il l'a racontée dans une lettre qui donne l'accent de sa conscience et de sa dignité, la mesure de l'élévation de son caractère, de la noblesse de son cœur, de la grandeur de ses aspirations. 11 était né le 3 mars 1803. 11 est sorti de l'atelier d'Abel de Pujol. 11 n'a pas été membre de l'Institut. Voilà toute cette vie honnête, droite, simple.
La postérité commence pour lui.
Decamps est le Maître moderne, le maître du sentiment pittoresque.
11 a trouvé la nouvelle formule plastiqiie de la nouvelle histoire d'Augustin Thierry.
Descendant à des personnages de miniature la
1. Article publié dans le Temps Illustrateur universel, numéro du 2 s'eptembre 1860. — C'est la répétition du Decamps de notre brochurette intitulée : La Peinture a l'exposition de 1855, mais la brochurette n'avait été tirée qu'à 42 exemplaires.
grandeur michelangelesque, il a doté le tableau de chevalet de l'énergie historique.
Il a été le dessinateur superbe de l'Hercule juif.
Il a été le paysagiste épique.
Il a été le poète comique et profond de l'instinct et de la malice de la bête.
Et il a rallumé le soleil de Rembrandt au foyer de rOrient.
Son DG puissant au bas de trois coups de crayon ou de brosse est la signature maîtresse de la peinture du xix^ siècle.
Il s'est trouvé des gens qui, dans cette intelligence supérieure, dans cette compréhension originale, dans cette admirable organisation artistique, n'ont vu ou n'ont voulu voir qu'un homme de métier, disons leur mot, de ficelles. Dans cette prodigieuse interprétation de la nature, qui est l'œuvre de Descamps, ils ont vu quoi? — des frottis secs. Cela qui n'était que son moyen, a été déclaré sans appel ni recours, son but : et la critique malveillante et le public qui l'écoute, ont fermé les yeux devant cette âme intime de la nature, qui montait et jaillissait de ces travaux, de ces recherches, de ces inventions d'une main savante.
Et cependant regardez un tableau de Decamps et voyez : n'est-ce pas la vie du ciel? Les petites caravanes paresseuses de nuages blancs par l'éther implacable; les courses folles des nuées échevelées; les longs déroulements et les lourdes marches et les figurations titanesques des nuages solides et les
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firmaments balafrés, barrés, rayés, et les zébrures terribles; les vapeurs humides qui s'élèvent de la terre, à l'heure de son réveil ; le rayonnement pacifique du midi; le soir, et ses voiles de gaz ondulants, lutinés par l'haleine des nuits; le glaive de [feu de l'orage; — se rendent à ses pinceaux vainqueurs, surprenant ces images de l'infini^ comme les surprend le daguerréotype de Macaire.
Que du ciel la peinture de Decamps descende à la terre, la magnifique traduction I la surprenante perspective! C'est d'abord une croupe énorme, la barrière d'un monde. Les monts sont collines, les rocs se mamelonnent à l'horizon lointain. Puis roule lentement, par les plans étagés, le torrent des lignes insoumises, jusqu'à ce coin tranquillisé qui est le proscenium du tableau et le rendez-vous de son intérêt. Et là encore, tout sera grand, par l'aspect sculptural que le maître sait donner à tout. Decamps prête un caractère à son décor comme à ses personnages. L'arbre sera rameux; il se profilera dans toute son armature ; il percera sa feuillée avare d'un faisceau de nervures accentuées qui se dresseront contre le ciel comme les cent bras de Briarée, — mouvement de l'immobile matière. Au-dessous de l'arbre, Decamps ne dédaigne rien, vivifiant dans sa toile le grain de sable et le fétu, s'arrêtant aux moindres accidents du terrain, pourléchant ses rugosités brutes, prêtant une figure jusques aux cailloux du chemin ; travail patient et inspiré, par lequel Decamps conquiert la physionomie de la localité,
du pays, du climat! 11 va, il cherche, il s'inquiète ainsi de percer et de peindre l'âme inerte de la nature, cette vie latente, ce reflet d'action qu'elle emprunte à l'universelle action des êtres; et la nature, en l'OEuvre de Decamps, est ce conte de fée, où tout à coup, guéris de leur catalepsie, affranchis du mauvais sort que Dieu leur jeta, l'arbre sent, le rocher s'anime, l'eau gazouille.
Ce mur, ce mur blanchi et reblanchi de chaux vive, mangeant les yeux, — les pinceaux de Decamps le truellent; ils le maçonnent, ils le crépissent; et à leur aide, voici le chiffon, le grattoir, le bouchon et le couteau à palette, tous les aides de la pratique. Soudain le mur, le mur lui-même, est tout entier sur la toile, calciné, lézardé, grenu, poreux, suant des micas, rougi par des esquilles de briques, émeràudé par d'humides suintées, les pieds roux de fumier, baveux d'immondices, un mur en personne naturelle, confessé tout entier, contant toute son histoire, toute sa vie de pluie et de soleil! Et faut-il une ombre sur ce mur, une petite cernée d'outremer la fera lumineuse et transparente, comme il convient à une ombre faite sur un tel mur par un tel soleil. Même l'ombre franche, l'ombre crue, l'ombre sous cette porte, elle sera Fombre qui est; — ■ et des glacis, et des lavis, et des frottis, il sortira non une nuit partielle mais une défaillance de lumière, noyée et ensevelie dans la poussière dorée du jour, sans que le maître ait sacrifié une arête, une solidité, une vigueur!
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Pour meubler ses paysages de France, Decamps s'empare du gamin, du roulier, du mendiant, du paysan, — tout gens qu'il sait habiller, du contour carré et cerné de Chardin, le grand silhouetteur moderne.
L'Italie, la Grèce, l'Asie, les terres chaudes et brûlées, les favorites du soleil, il les peuple de canéphores aux lignes sévères , de Turcs immobiles et graves, recueillis en leur paresse comme en une prière, d'Arnautes au profil indien, d'éphèbes aux beaux membres, de femmes voilées, ombres silencieuses du Repos et de la Rêverie, de marmots deminus aux yeux fifr^Teux et nageant dans leurs orbites, de cavales blanches piétinant dans des gués roses, de truies noires du Latium accroupies dans l'ombre, de tortues lentes, de cigognes perchées sur les ruines, sentinelles d'argent.
Et de ce kaléidoscope, et de cet arc-en-ciel, et de ce royal vestiaire d'Arlequin — - l'Orient, — comme il en a fait son bien et son domaine. Ce ne sont, par ses toiles, que tendres, vives et gaies couleurs, que fanfares et pétillements de vermillon, de jaune d'or, de cendre verte, riant dans l'harmonie fauve de l'ensemble. Les beaux éclairs de ton, ramenés au ton général par les blancs jaunes, reliés entre eux par les contours et les ombres de terre de Sienne brûlée ! Et de cette palette, un jour, s'échappe tout un écrin, ces ANES d'Asie, étincelants, fulgurants d'une poudre de perle, de topaze, de rubis et de diamants, le chefd'œuvre de cette peinture agatisée que tous cher-
chaient alors : Delacroix et Bonington; et un autre jour, de cette palette reposée et tranquillisée, s'envole cette merveille des merveilles : le Boucher