Louis-Pbilippe
2. Mon intention n'est point de transcrire ici les belles phrases de M. Fulchiron et consorts, mais je reg'rette que le cadre trop étroit de ces articles ne me permette pas de citer plusieurs passages d'auteurs contemporains qui jettent une vive lumière sur l'avenir de notre cause. MM. Ballanche, Lamartine et Victor Hugo surtout, ont admirablement compris et prophétisé la grandeur sociale de l'art, « celte noble couronne du génie plébéien ». D'autres hommes moins célèbres, en suivant l'impulsion générale, ont aussi apporté leur tribut de savoir et de sympathie. Au nombre de ces derniers, je rappellerai encore M. d'Orligues, qui, dans son roman de \i>. Sainte-Baume, a consacré un chapitre
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A cette heure, rien n'est donc plus usé, plus trivial, que de glorifier en phrases creuses et sonores la prétendue souveraineté de l'art, aussi vraie et aussi mensongère que la prétendue souveraineté du peuple. Il semble vraiment que depuis le temps qu'on daigne les encourager, les protéger, et que sais-je encore, les artistes ne devraient plus avoir autre chose à faire qu'à bénir, qu'à exalfer béatement dans un Te Deum sempiternel les incommensurables faveurs qui leur sont échues en partage, — et sans doute que les exagérés qui se permettent imprudemment d'espérer et surtout de demander au-delà, sont gens bien étrangement insatiables!...
fort remarquable au développement des doctiunes de Lamennais dans leur rapport avec les arts. « Il existe, dit-il, des esprits ardents, tourmentés du besoin d'aimer quelque chose et d'y croire; pour ceux-là, l'art est un culte. Il faut prendre ici l'art dans son acception la plus vaste, à savoir toute manifestation de la pensée humaine, toute expression de l'homme sous quelque forme qu'elle se présente. Ces esprits dont il est question ont foi en l'art, foi individuelle, foi qui manque de logique, de base rationnelle, mais foi sincère d'instinct, d'enthousiasme, foi presque involontaire, qui est la première condition à laquelle se révèle le génie. Pour ce qui est du reste des intelligences, l'art est encore ce qui réveille les sympathies les plus générales. Qui sait s'il ne contribuera pas puissamment à ramener aux croyances? Si, lassés de leur isolement et de leurs systèmes, les hommes trouvant dans l'art une tente pacifique, ouverte à toutes ces intelligences fatiguées ou désenchantées d'elles-mêmes, ne viendront pas se réunir dans son sein?... Si, commençant à rentrer par lui dans une société véritable, qu'ils sentiront le besoin d'agrandir et d'élever, ils ne redemanderont pas enfin à la religion, qui seule possède le lien social suprême, un nouveau germe d'union d'où sortira l'arbre de vie, à l'ombre duquel l'humanité doit un jour se reposer?... » {Note de Liszt).
DE LA SITUATION DES ARTISTES O'ô
Si toutefois l'on voulait se donner la peine de considérer les faits tels qu'ils se passent journellement, tels qu'ils résultent nécessairement de la position des artistes et de l'organisation présente du département des beaux-arts, l'on serait un peu surpris de leur désaccord criant avec les phrases pompeuses et les naïves illusions presque généralement accréditées.
Je crois avoir assez insisté (dans l'article précédent) sur ce qu'il y a de précaire et de profondément affligeant dans la condition des diverses classes de musiciens, pour qu'il ne soit plus nécessaire d'y revenir. Comme il n'entre pas dans mon plan de grossir par une foule de citations, d'anecdotes et d'applications particulières l'acte d'accusation que les artistes sont en droit de dresser contre leur situation actuelle, il me suffit d'avoir posé la question dans ces termes généraux. Toutes les vicissitudes déplorables que nous pourrions signaler se déduisent aisément comme conséquence de leur iubalternité et de leur manque de foi. Une multitude d'exemples et de cas isolés viennent d'euxnêmes se grouper autour des trois types de Vexénitant, du compositeur et du professeur tels que je es ai présentés.
Si nous examinons maintenant les diverses insitutions musicales de la France, — le Conse/vaoire, les théâtres lyriques, les sociétés philliarmoniues, etc., etc., — cet examen ne fera que fortifier os convictions, quelque tristes et oppressantes
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qu'elles soient déjii. De toute part, en effet, nous ne voyons que des lacunes à combler, des abus à redresser, des développements et des extensions à donner, d'importantes réformes à opérer; et nous croyons n'exprimer que le sentiment de l'immense majorité du public et des hommes éclairés, en affirmant que la situation des divers établissements que nous venons de nommer est loin, bien loin d'être satisfaisante pour l'art.
Mais, hélas! la musique et les musiciens ne vivent encore que d'une vie factice et tronquée, à la surface des sociétés. Condamnés, par je ne sais quelle fatalité, à végéter sans bien commun, sans dignité, sans consécration, les artistes, dans leur existence matérielle même, sont à la merci du premier venu; et quant à ce que nous avons appelé des institutions, on n'en a guère plus de souci que des individus. Bonaparte, d'un trait de plume, biffe la moitié des professeurs et des élèves du Conservatoire et réduit de 100 000 francs les fonds alloués à son entretien. Immédiatement après la révolution de juillet, Sa Majesté citoyenne renvoie, par économie, comme ou renvoie une domesticité inutile, les artistes composant la chapelle du roi. II n'y a pas dix-huit mois que Choron, qui employa toute sa vie à la fondation d'une école destinée à perpétuer en France les grandes traditions des écoles d'Italie, mourut de misère h la même époque. L'illustre propagateur de la pâte Hegnaiilt, devenu; directeur de l'Opéra, congédia Baillot parce que
notre grand violon refusa la demi-solde que lui offrait intrépidement M. Véron !
Et cependant, qu'on ne se méprenne pas sur le sentiment qui nous anime et qui fait notre vie même; qu'à la vue de tant de pauvretés et de souffrances, on n'aille pas jusqu'à nous demander si, en dépit des faits, et « malgré la douloureuse expérience que nous avons acquise, nous persistons dans notre foi enfantine à l'art?... Si c'est sérieusement enfin que nous nous berçons du fol espoir de rebâtir de fantastiques cités, au son de la lyre, ou d'obscurcir par de nouveaux ragas le soleil de V ordre des choses?... »
Oui, sans doute, envers et contre tout, parce que et quoique les artistes ont foi en l'art, et ils savent que la foi transplante des montagnes ; nous y croyons sérieusement comme nous croyons à Dieu et à l'humanité, dont l'art est l'organe, le verbe sublime. Nous croyons à son progrès indéfini et à un immense avenir social pour les musiciens; nous y croyons de toute la force de notre espoir et de nos sympathies. Et c'est parce que nous croyons, que nous parlons et que nous parlerons.