DU CONSERVATOIRE
On ne compte en Europe que cinq ii six capitales qui possèdent des écoles de musique. Partout ailleurs, quelle que soit l'importance et la richesse des villes, l'enseignement musical s'y pratique au
hasard, sans méthode fixe, sans coordination ni ensemble. De ces écoles en si petit nombre, celle de Paris est incontestablement la plus célèbre et c'est à juste titre; M. Chérubini la dirige; MM. Reicha, Habeneck, Baillot, A. Nourrit, Tulou, Zimmermann, etc., etc., y professent.
Je me souviens encore de l'indicible émotion que me firent éprouver, il y a une douzaine d'années, ces paroles paternelles : « Franz, tu en sais maintenant plus long que moi; mais d'ici à six mois, je te conduirai à Paris, Là tu entreras au Conservatoire, et tu travailleras sous les auspices et la direction des maîtres les plus renommés. » — Ce fut effectivement la raison déterminante qui décida mon père à quitter une existence honorable et aisée ^, pour courir les paisibles chances de ma célébrité embryonique-. Aussi dès le lendemain de notre arrivée à Paris, nous courûmes bien vite chez M. Chérubini. Une lettre de recommandation très pressante de M. Metternich, devait nous servir d'introduction auprès de lui. Dix heures venaient de sonner, et déjà M. Chérubini était au Conservatoire. Nous nous hâtâmes de l'y suivre.
A peine eus-je franchi le portail (il serait plus
1. Adam Liszt, le père de Franz, était intendant du prince Esterhazy. Bon musicien, il avait été le premier maître de son fils. Il mourut presque subitement, à Boiilogne-sur-Mer, en 1827.
2. Sic. La hardiesse de Liszt à fabriquer des néologismes que des mots français rendent à la fois superflus et barbares, nous rappelle de temps à autre que notre langxie n'était point sa langue maternelle...
DE LA SITUATION DES ARTISTES Sq
exact de dire l'abominable porte cochère) de la rue du Faubourg-Poissonnière, que je me sentis pénétré d'un respect profond. Ce lieu est redoutable, pensai-je; c'est ici, dans ce glorieux sanctuaire, que siège le tribunal suprême qui condamne ou absout pour jamais; et de peu s'en fallut que je m'agenouillasse devant cette confusion d'hommes, que je tenais tous pour illustres, et que je m'étonnais de voir passer et repasser comme de simples mortels. — Lorsqu'enfin, après un bien mauvais quart d'heure d'attente, le garçon de bureau eut entr'ouvert la porte du cabinet de M. le directeur et nous eut fait signe d'entrer, me sentant déjà plus mort que vif, j'allai précipitamment, mû par je ne sais quel ressort inconnu, baiser la main de M. Chérubini. Puis, tout à coup, pour la première fois, l'idée me vint que ce n'était peut-être pas l'usage en France, et mes yeux se remplirent de larmes. Confus, humilié, n'osant plus me hasarder à jeter un regard sur le grand compositeur qui résista à Napoléon, je tâchai seulement de ne pas laisser échapper une seule de ses paroles, une seule de ses respirations.
Par bonheur, mon supplice ne dura que peu. — On nous avait déjà prévenus que mon admission au Conservatoire souffrirait quelque difficulté, mais jusqu'alors, le règlement qui s'oppose d'une manière absolue à ce que des étrangers participent aux leçons des élèves, nous était inconnu. M. Chérubini nous en instruisit tout d'abord. Quel coup de
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foudre! Tous mes membres en frissonnèrent. Toutefois mon père insista, supplia; sa voix ranima mon courage; j'essayai aussi d'articuler quelques mots. Comme la Chananéenne, j'implorai humblement la permission « de ramasser la part des petits chiens, de me nourrir au moins des miettes qui tombent de la table des enfants. » Mais le règlement fut inexorable; — et moi tout h fait inconsolable. Il me semblait que tout était perdu, même l'honneur, et que désormais il ne me restait plus aucune ressource. Mes plaintes, mes gémissements n'eurent point de cesse. Mon père et ma famille adoptive ^ tentèrent vainement de me consoler. La plaie était trop profonde; elle continua de saigner longtemps. Ce n'est que huit ou dix ans après, grâce à la lecture assidue de la méthode de piano de M, Kalkbrenner et à d'intimes confidences de plusieurs élèves du Conservatoire qu'elle s'est entièrement fermée.
Chose siniîulière, l'origine de cette institution est toute révolutionnaire, toute anarchique- et cependant chaque jour nous l'entendons attaquer, calomnier, dénigrer outrageusement comme la personnification de l'ancien régime, la salle d'asile des manies, l'apothéose des perruques, etc., etc.
Je n'aurai garde de me faire l'écho de ces récriminations injurieuses, ce serait une trop mauvaise manière de prouver que je n'ai conservé nulle ran-