DE L'ENSEIGNEMENT ET DE LA CRITIQUE
Ces deux choses se valent, elles sont presque également erronées, incomplètes, routinières ou niaises et risibles.
La dignité et les nombreux devoirs de l'enseignement et de la critique (qui n'est qu'un enseignement général) ne sont compris que d'un bien petit nombre. Pour la plupart des maîtres et des critiques de profession, ils n'ont guère souci de ce qu'ils font ou de ce qu'ils disent. Que leur importe l'art, son progrès et son agrandissement social : ces mots sonnent mal à leurs oreilles. Ils voudraient les rayer du dictionnaire. Avant tout ils sont hommes de métier et de marchandise. Et en les qualifiant de ce titre, nous croyons leur accorder plus qu'ils ne méritent, car, pour exercer un métier, pour pratiquer l'art de menuisier, de boulanger, de teinturier, il faut un apprentissage préalable, tandis que ces messieurs ne prennent que rarement cette précaution. Un bon tiers d'entre eux ne connaît qu'à peipe les notes et les clefs : — ceux-là ne sont pas les moins influents. N'imaginezpas de demander aux autres s'ils ont jamais songé sérieusement à s'occuper de l'histoire ou de la philosophie de la musique, s'ils prennent la peine d'étudier les
meilleurs auteurs, d'examiner et de comparer les méthodes d'enseignement, les partitions, les compositions marquantes, etc., etc.; autant vaudrait leur demander des détails sur les habitants de la Lune. A quoi bon, vous répondront-ils, se tourmenter l'esprit de toutes ces choses vagues et contradictoires; « nous n'avons besoin ni de science pour enseigner, ni de cT'iterium pour critiquer; — nous faisons de la critique et nous professons. Ne suffit-il pas d'avoir des oreilles pour juger et de manquer d'argent pour professer. »
Ainsi, le premier cuistre venu s'intitule profes" seur, du même droit à la vérité que tant de gagnepain et de grippe-sous, ses honorables collègues. Quelques-uns de ces artistes cumulent les honoraires du professorat et du journalisme. Néanmoins le feuilleton se recrute plus habilement dans cette population d'incapacités spéciales, d'eunuques envieux ou oisifs, en gants jaunes ou sales, possédant des beaux tilburis ou battant impertinemment le pavé, population d'une haute importance, juge souverain du beau, du laid, du succès, de la chute et qu'on peut regarder et admirer, se promener elle-même, comme le grand roi, au foyer des Bouffes et de l'Opéra.
N'est-ce pas pitié que de voir une belle œuvre exposée aux bâillements ineptes, aux observations plaisantes et tranchantes de ces individus qui le lendemain octrovent leur ignorance et leur sotte partialité au public...
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Saus Joute que des hommes d'un grand mérite professent et écrivent; mais outre qu'ils sont excessivement rares, ce sont précisément eux que nous pourrions appeler en témoignage. Plus que nous encore ils sont convaincus et affligés du vide, des non-sens et des abus de l'enseignement et de la critique dans leur état présent.
Sans doute aussi que pour y remédier, (en partie du moins), il serait nécessaire que nul ne pût s'arroger le droit de professer et d'exercer publiquement les fonctions de critique sans avoir passé un examen préparatoire et obtenu un diplôme.
Mais je n'ose plus rien dire ni proposer à ce sujet, de peur de me brouiller tout à fait avec d'honorés collègues et d'attirer sur moi les vengeances implacables de la critiquaille et du feuilletonisme.