‹ Pages romantiquesChapitre 22 sur 67 · DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE

« 11 est triste partout de ne voir que le mal » et d'avoir sans cesse la plainte et le mécontentement à la bouche. Mais où aller et que faire pour échapper à cette nécessité de notre temps?

Entendez-vous ce beuglement stupide qui retentit sous la voûte des cathédrales? qu'est-ce que cela? c'est le chant de louange et de bénédiction que l'épouse mystique adresse h Jésus-Christ, — c'est

DE LA SITUATION" DES AI'.TISTES 6l

la psalmodie barbare, pesante, ignoble, des chantres de paroisse.

Que leurs voix sont fausses, rauques, abominables; que cet accompagnement (à tort et à travers) de buccin et de basse ronflante est hideux et repoussant; — ne dirait-on pas de monstrueux insectes bourdonnant dans un cadavre?

Et l'orgue, — l'orgue, ce pape des instruments, cet Océan mystique qui naguère baignait si majestueusement l'autel du Christ, et y déposait avec ses flots d'harmonie les prières et les gémissements des siècles, — l'entendez-vous maintenant se prostituer à des airs de Vaudeville et même à des galops?... Entendez-vous, au moment solennel où le prêtre élève l'hostie sainte, entendez-vous ce misérable organiste exécuter des variations sur Di piacer mi balza il cor ou Fra Diavolo.

O honte ! ô scandale ! quand cesserez-vous de vous renouveler chaque dimanche, chaque fête dans toutes les églises de Paris et dans toutes les villes des quatre-vingt-six départements de France? Quand chassera-t-on du lieu saint ces bandes de gueulards ivres?... Quand aurons-nous enfin de la musique religieuse?

De la musique religieuse!... mais nous ne savons plus ce que c'est. Les grandes conceptions de ce genre des Palestrina, des H.-endel, des Marcello, des Haydn, des Mozart, n'ont qu'à peine une existence de biblothèque. Jamais ces chefs-d'œuvre ne soulèvent la poussière qui les recouvre! Jamais leur

verbe ne se fait chair, soit pour frapper de terreur et d'étonnement, soit pour enchanter religieusement la foule prosternée devant le saint des saints.

Ce n'est pas qu'on les oublie ou qu'on les méprise. Non, la raison de leur silence est plus grave, plus profonde. Nous ne savons plus ce que cest que la musique religieuse; et comment en serait-il autrement?...

Le pouvoir spirituel du moyen âge*, ce pouvoir si grandiose et souvent si bienfaisant au temps de ses splendeurs, semblable maintenant au roseau cassé, au lumignon qui fume à peine, n'a plus en lui la lorce de repousser de vigoureuses racines dans le sol, et d'illuminer cieux et terre par de flamboyantes et miraculeuses gerbes d'or. Depuis longtemps la direction du mouvement social lui a échappé. L'église catholique uniquement occupée h balbutier sa lettre morte et à prolonger dans l'aisance sa dégradante caducité, — ne sachant qu'exclure et anathématiser là où il faudrait bénir et encourager, — dépourvue du sentiment des besoins profonds qui travaillent les générations nouvelles, ne comprenant rien ni à la science ni à l'art, et n'ayant rien, ne pouvant rien, pour apaiser cette faim et cette soif de justice, de liberté et de charité qui nous tourmente, l'église catholique, telle quelle s'est faite, telle que la voilà souffletée à la fois sur les

Page 1