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Montaigne

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Déterminer aujourd'hui avec largeur et précision quelle est la situation des artistes dans notre ordre social; — définir leurs rapports individuels, politiques et religieux; — raconter leurs douleurs et leurs misères, leurs fatigues et leurs déceptions; — déchirer l'appareil de toutes leurs plaies toujours saignantes et protester énergiquement contre l'iniquité oppressive ou la stupidité insolente qui les flétrit, les torture et daigne tout au plus s'en servir comme de jouets; interroger leur passé, prophétiser leur avenir, produire tous leurs titres de gloire; — apprendre au public, à la société oublieuse et matérialiste, à ces hommes et à ces femmes que nous amusons et qui achètent notre denrée, d'où nous venons, où nous allons, ce que nous avons mission de faire, ce que nous sommes enfin!... ce que sont ces hommes d'élite qui semblent choisis par Dieu même pour rendre témoignage aux plus grands sentiments de l'humanité et en rester les nobles dépositaires... Ces hommes prédestinés, foudroyés et enchaînés qui ont ravi au ciel la flamme sacrée, qui donnent une vie à la matière, une forme h la pensée et réalisant l'idéal nous élèvent par d'invincibles sympathies à l'enthousiasme et aux visions célestes*... Ces hommes initiateurs, ces apôtres, ces prêtres d'une religion ineffable, mystérieuse, éternelle, qui

1. Cf. l'avant-propos du poème symphonique Prométhée on voit que le mythe de Prométhée et son caractère symbolique frappèrent Liszt de bonne heure.

germe et grandit incessamment dans tous les cœurs... Oh! faire tout cela, dire et crier toutes ces choses si criantes d'elles-mêmes, de manière à ce que les plus sourds soient contraints de les entendre, ce serait assurément une belle et noble tâche à remplir. Plusieurs fois je l'avoue, l'importance, et si l'on me permet cette expression, la flagrance du problème m'ont vivement attiré ; mais trop directement entraîné h des études spéciales de composition et d'exécution, je n'ai pu qu'ébaucher très partiellement (faute de talents et de temps) des questions d'un ordre différent.

Je me bornerai donc, quant à présent, à quelques aperçus et critiques particulièrement destinés aux artistes musiciens, en appelant de tous mes vœux l'homme supérieur et sympathique qui se consacrera tout entier à une œuvre plus générale et plus importante, trop au-dessus de mes forces. C'est à lui de rétablir dans leur jour tant de vérités étouffées par des préjugés et des ignorances désormais injustifiables, et de revendiquer dignement des droits trop longtemps méconnus. A lui aussi la gloire d'être à la fois l'architecte et le fondateur d'un temple nouveau dont il ne m'est donné que d'entrevoir les matériaux épars.

*La civilisation des temps modernes, en dégageant le faisceau des connaissances humaines de 1. 10 mai 1835.

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leur enveloppement oriental, — en isolant, — en individualisant pour ainsi dire les sciences et les arts, a sans contredit grandement concouru à leurs progrès et hâté leur perfection. Toutefois, pourquoi craindrions-nous de l'avouer? Cette civilisation, d'ailleurs si féconde en prodiges, a entraîné aussi et cela d'une manière fatale en quelque sorte, de oraves inconvénients et un sing-ulier désordre.

A force de diviser, de délimiter, de catégoriser (choses utiles et nécessaires sans doute), à force même de poursuivre des améliorations partielles et de pousser presqu'à l'excès le perfectionnement des détails, nous nous sommes laissés tomber dans un inconcevable oubli des rapports originels, et les lois primordiales ont été comme effacées de notre entendement.

Pendant de longs siècles, la politique, l'art et la science furent considérés comme radicalement opposés, sinon ennemis. Les représentants de ces trois grandes puissances sociales se séparèrent. Dans leur docte et superbe égoïsme, les savants et les artistes ne sentaient guère le besoin de s'en- ' quérir les uns des autres. Chacun se contenta de labourer son champ et de récolter sa moisson. Les politiques, de leur côté, affectèrent un égal dédain pour le mathématicien et le poète, l'idéologue et le musicien; ils n'avaient que faire de tous ces songecreux parasites!... Et ainsi, divisés d'opinions, d'inrêts et de croyances, en s'évitant mutuellement, en étouffant les besoins communs qui devaient tout

rapprocher, tout concilier, on brisa le lien universel, on détruisit — en même temps que le développement naturel de chaque partie dans l'ensemble fut infirmé — on détruisit la grande vie harnionique de l'immense Tout^

C'est surtout en considérant la musique dans son origine et ses destinées successives que nous avons acquis la conviction de cette vérité. Nul art, nulle science (la philosophie exceptée) n'est en droit de revendiquer un aussi glorieux passé, une aussi antique et magnifique synthèse. Si nous remontons aux temps primitifs, nous voyons les hommes les plus illustres, les philosophes et les législateurs les plus vénérables, agenouillés devant son berceau. Egyptiens, Chinois, Persans, Grecs, tous les peuples, tous les sages de l'antiquité, sont unanimes à proclamer les merveilles et la souveraineté de la musique. Où est le penseur, où est l'homme sérieux qui n'ait été frappé maintes fois de la gravité du témoignage de tant de siècles?... Y a-t-il des artistes qui n'aient tressailli au souvenir de la prodigieuse conception musicale de Pythagore?... En est-il un qui ne se sente profondément ému aux récits miraculeux de nos saintes écritures, — aux paroles graves et suprêmes du Li lù?... Quel sentiment, quelle admirable compréhension de l'art, dans ces quelques fragments qui nous ont été con-

1. On remarquera dans tout ce développement plus dune idée et plus d'une expression qui tout ensemble rappellent le Saint- Simonisme et paraissent annoncer le positivisme.

serves des anciens!... Quelle puissante action sur la société ils avaient départie à la musique!... Quelle vaste et sublime acception ils donnaient à ce mot!... Car personne n'ignore que : « sous le nom de musique ils comprenaient, non seulement la danse, le geste, la poésie, mais même la collection de toutes les sciences; Hermès définit la musique : la connaissance de l'ordre de toute chose. C'était aussi la doctrine de l'école de Pythagore, de celle de Platon, qui enseignait que tout dans l'univers était musique. Selon Hésychères, les Athéniens donnaient à tous les arts le nom de musique. De là toutes ces musiques sublimes, dont nous parlent les philosophes, musique divine, musique des hommes, musique céleste, musique terrestre, musique active, musique contemplative, musique énonciative, intellectuelle, oratoire... » Pour ces fortes j-aces, la musique, c'était le lien suprême, — le langage des dieux, — la science par excellence qui avait pour mission de conserver et de transmettre toute vérité comme toute sagesse.

Sans nous arrêter ici aux mystères et aux allégories qui ont consacré la croyance de la multitude et des savants (mythes grandioses, allégories fécondes, si sottement raillées par nos Béotiens), sans évoquer de nouveau comme le fit Chénier dans son discours à la Convention nationale, c< Orphée sur les monts de Thrace soumettant les monstres des forêts au pouvoir de la lyre, Arion échappant au naufrage, Amphion bâtissant des

villes par la magie des sons; » sans rouvrir avec le noble député « les Annales de l'histoire qui immortalisent la lyre de Tymothée, les chants de Tyrtée, et tant d'autres prodiges de la musique », bornonsnous à constater dans sa généralité son immense et multiple influence sur les sociétés antiques ; posons comme un fait avéré, incontesté, sa puissance politique, philosophique, sociale et religieuse, au temps du paganisme, et demandons ensuite comment il a pu se faire qu'à mesure que, grâce aux efforts et aux dévouements incroyables des artistes , l'art grandissait et grandissait encore, la musique et les musiciens aient perdu à la fois toute autorité, toute conscience de leur mission?... Comment, en produisant, en enfantant douloureusement cette multitude de chefs-d'œuvre et de miracles, se sont-ils presque annihilés socialement?... Comment enfin tant d'hommes éminents n'ont-ils pas violemment secoué le joug d'une déplorable infériorité, et par quelle fatalité ceux qui étaient les premiers, ont-ils condescendu à se faire les derniers*?...

1. On se tromperait étrangement en me supposant l'intention de vouloir établir historiquement la déchéance des artistes ; cette opinion erronée répugne fortement à toutes mes sympathies et ne me semble d'ailleurs guère plus soutenable. Dans tout ce qui vient d'être dit, je crois avoir pris la question plus avant et plus haut, et ceux qui se placeront à ce même point de vue sentiront, comme moi, l'inconsistance de plusieurs objections tout au moins naïves. Un critique distingué, M. Joseph d'Ortigue, à la fin de sa brochure De la guerre des Dilettanti, nous promet d'approfondir dans un ouvrage spécial et de longue haleine la grave question de l'art et des artistes dans les sociétés anciennes et modernes. Une palingénésie musicale du même auteur a été plu-

La réponse à ces graves questions serait longue et triste. Peut-être la hasarderai-je ailleurs, quoiqu'elle soit de nature à choquer plusieurs aristarques de feuilleton qui sont eux-mêmes une vivante preuve de la majesté de Tart; mais aujourd'hui je me crois obligé de rentrer plus directement dans l'objet de cet article.

Qu'on me permette donc d'abord de rappeler la belle page sur les musiciens du Dictionnaire de Musique de Rousseau, — et comme les sévères paroles du philosophe de Genève expliquent et justifient en quelque sorte ce qui a pu sembler digressif dans les lignes précédentes , qu'on me permette encore de les citer :

« Le nom de musicien se donne éofalement à celui qui compose la musique et h celui qui l'exécute. — Les anciens musiciens étaient des poètes, des philosophes, des orateurs du premier ordre. Tels étaient Orphée, Terpandre, Stésichore. Aussi Boèce ne veut-il pas honorer du nom de musicien celui qui pratique seulement la musique par le ministère servile des doiofts et de la voix, mais celui qui possède cette science par le raisonnement et la spéculation. Et il semble, de plus, que pour s'élever aux grandes expressions de la musique oratoire et initiative, il faudrait avoir fait une étude particulière des passions humaines et du langage de la nature.

sienrs fois annoncée; nous désirons virement que rette importante publication ne soit pas retardée. (iVoie de Liszt.)

« Cependant les musiciens de nos jours, formés, pour la plupart, à la pratique des noies et de quelques tours de chant, ne seront guère offensés, je pense, quand on ne les tiendra pas pour de grands philosophes. » — Quoi qu'il en soit à cet égard, et sans risquer ici la définition philosophique et oratoire du musicien, nous diviserons, d'après Jean- Jacques, et comme tout le monde, les artistes en trois classes :

Les exécutants ;

Les compositeurs ;

Les professeurs.

Rousseau, il est vrai, ne fait point mention de ces derniers; mais apparemment il n'existait pas encore de son temps un tas d'individus ne sachant ni exécuter, ni composer, et se contentant d'aider les progrès de l'art d'une façon indirecte : c'està-dire en empochant le plus de cachets possible. — Il semblerait aussi que la critique musicale, par son extension, aurait dû constituer une quatrième classe de musiciens, supérieurs aux autres; mais comme jusqu'à présent nos docteurs et nos juges (à l'exception de quelques hommes honorables et instruits) n'ont pas daigné apprendre beaucoup au-delà des sept notes de la gamme, je craindrais de leur paraître impoli en les confondant sous la vulgaire dénomination de musiciens. Evidemment, ces messieurs aspirent à quelque chose de plus élevé!...

Nous nous en tiendrons donc à ces trois divisions de musiciens : exécutants, compositeurs et profes-

seurs, — en laissant au public le soin de les classer sous le rapport du talent en grands et petits, classiques et romantiques, invalides et imberbes, vulgaires et sublimes, etc., etc. — et sous le rapport moral, en Artistes et Artisans.

Ces deux termes n'ont pas besoin d'être définis. L'initiative morale, la manifestation du progrès humanitaire, au prix des sacrifices et des dévouements les plus pénibles, en butte aux persécutions du ridicule et de l'envie, tel a été de tout temps, le partage des véritables artistes. Quant à ceux que nous qualifions du titre d^artisan, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter beaucoup. Le petit trafic quotidien, les mesquines satisfactions d'amour-propre et de coterie suffisent amplement à leur importante personnalité. Ils ont le verbe haut, gagnent de l'argent, se font prôner — Le public en est dupe quelquefois; mais qu'importe?...

* Avant de passer à des considérations spéciales sur les différentes relations des artistes musiciens, et de définir le plus exactement qu'il me sera possible la situation et les rapports généraux des compositeurs, des exécutants et des professeurs; — avant d'oser toucher (d'une main profane et téméraire peut-être) au sanctuaire des traditions musi-

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