SUBALTERNITÉ
Je ne sais si ce mot, qui pour moi exprime une chose rigoureusement démontrée, je ne sais si on le tiendra pour faux ou exagéré. Quelques personnes (bien intentionnées du reste), pour en contester la justesse, ne se feront peut-être pas faute d'alléguer « la splendeur de Vart, — les honneurs rendus aux artistes dans le siècle dernier et au commencement de celui-ci; » — d'autres me reprocheront probablement aussi d'oublier et de mécon-
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naître d'assez nombreuses amélioratious dans la position des artistes de notre temps, « leur fortune, — leur considération, — le pied d'égalité qui s'établit insensiblement entre Varistocratie de la naissance, V aristocratie de la fortune et celle de la capacité, etc., etc. «
Il n'est malheureusement que trop facile de répondre à ces objections si écrasantes en apparence. Et d'abord, j'accorde volontiers et de bonne grâce aux uns et aux autres tous les faits secondaires plus ou moins connus qu'ils se donnent la peine de produire. Loin de détruire le fait essentiel que j'avance, et qu'au besoin j'oserais établir positivement, ils ne font tout au plus que le voiler ou Venvelopper.
C'est chose superflue, ce me semble, que de rappeler de nouveau ici à ceux qui ne cessent de nous vanter en pompeuses phrases de rhétorique les magnificences et les douceurs infinies d'un prétendu Eldorado d'artistes (dont la position géographique reste encore à découvrir) la cuisine de l'électeur de Salzbourg, illustré par Mozart \ — la koth gasse (rue de la Boue!) consacrée par l'abandon et le délaissement de Beethoven! ! P
Quant aux argumentateurs optimistes pour lesquels tout progrès s'est accompli et arrêté à la
1. On sait que Mozart, au service du prince évéquede Salzbourg, prenait ses i-epas à la table des domestiques.
2. Ce n'est d'ailleurs pas dans la Koi/i^asse mais dans la maison dite Sc/n^'arzspanier/iaus, que Beethoven mourut.
glorieuse proclamation de la Charte de 1830, je me permettrai de leur demander de quelle façon ils entendent cette avistoci'atie de l'intelligence, constituée par les écrivains et les avocats, et quel rôle on nous a donné h jouer jusqu'ici, à nous musiciens?... Je leur demanderai encore ce qu'ils pensent de Vexcommunication religieuse qui, en France, frappe encore une si notable portion d'entre nous, et des escaliers de service par lesquels, dans les maisons aristocratiques de Londres, on fait passer des artistes de premier ordre, tels que Moschelès, Rubini, Lafont, Pasta, Malibran, etc., etc.
Quelle est donc I'initiative et I'action sociale réservées à l'art musical, et que signifient les prostrations et les pasquinades forcées de tant d'artistes déchus de leurs nobles prérogatives?...
Ce serait peut-être ici le lieu de remarquer (au risque d'exciter quelque hilarité sur le banc des docteurs) qu'il y a peu d'années, trois poètes, MM. de Chateaubriand, Canning et Martinez de la Roza, étaient à la tête du gouvernement de trois nations puissantes, et que jamais musicien n'a influé largement et politiquement sur les destinées de son pays. Il est vrai qu'à peu près en même temps que Lamartine et Monsieur Viennet représentaient chacun (à la Chambre des députés) une face différente de la poésie contemporaine, feu l'empereur d'Autriche baronisa Paganini; son ex Q\. feu Majesté impériale, royale et constitutionnelle don Pedro, daigna nous faire entendre une ouver-
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ture de sa composition aux Italiens, — et que ces jours derniers encore les feuilles politiques nous ont cérémonieusement annnoncé que M. Donizetti aidait eu llionneui' d'être reçu par Leurs Majestés le roi et la reine des Français. Ce sont toujours des compensations et de bonnes pierres d'attente!...
Un autre fait qu'on peut regarder à la fois comme cause et effet de la subalternitê des musiciens, c'est le MANQUE de foi, — I'égoïsme mesquin et mercantile d'un grand nombre d'entre eux
Mais, n'est-ce pas là le contre-coup du siècle travaillé d'un mal universel?... Les apostats de l'art sont-ils les seuls, ont-ils été les premiers à se prosterner en foule devant l'ignoble Veau d'or?... Qui oserait le dire et les condamner sans appel?...
Tous les penseurs, tous les écrivains illustres ou ignorés, ont signalé ce vide de croyance, cette absence de tout lien commun, qui entraîne infailliblement la prédominance brutale des intérêts matériels, comme la grande plaie de notre époque. Nulle classe n'a su y échapper; princes, prêtres, juges et soldats, tous ont été envahis par une effroyable contagion... Et nous aussi, hélas! nous, PRÊTRES de I'art, chargés d'une mission et d'un enseignement sublime, au lieu de demeurer fermes et vigilants comme les sentinelles du Seigneur qui ne se taisent ni nuit ni jour, au lieu de veiller et de prier, d'exhorter et d'agir, nous nous sommes
affaissés et misérablement accroupis dans la fange dorée... ^
Toutefois rien n'est désespéré, rien n'est perdu encore. Plusieurs sont restés debout et ont combattu; d'autres se réveillent et reprennent leurs armes;... d'autres encore viennent se rallier et se joindre à cette milice sainte. Courage et espoir! Une nouvelle génération marche et avance; — de fortes études ont nourri en elle le sentiment de sa dignité, la conscience de sa force. Pleins de respect et d'admiration pour tout ce qui fut grand dans le passé, elle n'aura garde de rompre la chaîne glorieuse de la tradition ; accessible à toutes les nobles ambitions, elle saura s'emparer de toutes ses belles destinées et donner à l'art une haute et puissante impulsion. — Faisons place à ces nouveaux envoyés : écoutons la parole, la prédicatiox de leurs œuvres ! !
'Ainsi que je l'avais prévu, plusieurs expressions du dernier article (expressions qui, selon la remarque bienveillante d'un penseur original, « pourraient bien ne pas laisser que d'être grosses
1. Dans ces considérations sur la valeur religieuse et sociale de l'art, sur le caractère sacerdotal de la vocation et, pour ainsi dire, de la « mission » artistique, l'influence de Lamennais prend le pas, chez Liszt, sur celle de Saint-Simon.