‹ Pages romantiquesChapitre 9 sur 67 · Lamennais (ici · texte numérisé non relu

Lamennais (ici

.3. Werner (id.).

mensongère, je doive imposer silence à mon cœur et rentrer au dedans de moi le cri de détresse que m'arrache le déplorable spectacle de V exploitation brutale, de la subalternité honteuse, du découronneinent et de la dèconsècration infamante de l'art et des artistes!... Est-ce à dire qu'il faille me taire et cacher mon visage, quand il ne reste à une immense majorité d'entre nous que les souffrances et les oppressions de tout genre, et en dernier lieu la liberté de mourir de faim ou de dégoût!...

Et qu'ici on ne vienne pas me dire avec une sotte imperturbabilité, « vous outrez, vous déclamez! »... Non, cent fois non! je n'exagère ni ne déclame. Mes paroles sont la traduction d'un fait et vous savez que rien n'est entêté comme un fait ^ Au surplus il est visible, palpable, vérifiable pour quiconque veut s'en donner la peine. Voyez plutôt^...

Voyez ce jeune homme aux joues creuses, au teint fatigué et maladif. Il est venu du fond de sa province, poussé par le besoin de développer des facultés vivaces, tourmenté peut-être par des illusions poétiques ou ambitieuses. Supposons maintenant, si vous le voulez, que toutes les chances lui aient été favorables ; qu'au concours préalable il l'ait emporté sur une cinquantaine de rivaux, et

1. Ce mot, si je ne me trompe, est de M, Royer-Gollard (note de Liszt).

2. Il n'est pas nécessaire de rappeler que je n'ai à parler ici que des musiciens, quoique je ne doute nullement que la situation des peintres, des poètes, des architectes, etc., n'oflfre une multitude d'analogies et de termes de rapport {noie de Liszt).

qu'enfin on lui ait fait l'insigne faveur de l'admettre au Conservatoire. Le voilà donc renfermé dans une mansarde du quatrième ou cinquième étage, piochant (c'est le terme technique) du matin au soir, usant son âme et son corps à tapoter, h souffler ou à racler son instrument, recevant trois quarts d'heure de leçon par semaine, dînant à vingt sous; du reste, ne sachant pas bien au juste (même par rapport à son art) ce qu'il fait, ce qu'il doit faire, m pourquoi ceci, ni pourquoi cela; n'ayant pas, la plupart du temps, les moyens de voir et d'entendre les artistes supérieurs, demeurant d'ailleurs sans communication et sans lien réel avec eux, et ne trouvant partout au dehors qu'indifférence, obstacle, déception, et au dedans de lui qu'amertume, incertitude et fatigue...

Après deux, trois ou quatre ans, quand son petit pécule sera dépensé, quand le meilleur de son cœur aura dépéri, et que ses passions se seront stérilisées ou égarées, un beau matin son professeur lui dira « qu'il n'a plus rien à apprendre, qu'il est homme fait, artiste achevé... » Dérision!...

Et alors, que fera-t-il? Que deviendra-t-il?... Se produira-t-il en public? Exécutera-t-il un air varié dans un entracte de la Gaîté ou dans un petit concert horgne"^... Mais à quoi cela lui profitera-t-il? Mais où et comment cela'?... Le seul parti qui lui

1. La multitude d'obstacles qui s'opposent à l'organisation matérielle d'un concert, et la misère des recettes ordinaires, font que la plupart des artistes renoncent à l'entreprise {note de Liszt).

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reste, c'est de reprendre la diligence et de s'en retourner, hébété ou désespéré, dans sa ville de province, et bien heureux encore si là, h force de complaisances et d'humiliations, il parvient à souffler quelques pratiques de contredanses à des artistes antérieurement établis, et si, par égard pour sa moralité et sa bonne conduite, de bons bourgeois consentent à l'inviter à dîner et le font asseoir au bas-bout de la table, sous condition expresse toutefois qu'après dessert il régalera d'un petit air la gracieuse compagnie.

Vous croyez peut-être que je vous dépeins là un être de raison, un type abstrait, fantastique et imaginaire... Hélas! non. Ce jeune homme, c'est vingt, cent, mille jeunes gens que vous avez rencontrés et coudoyés comme moi; c'est toute une classe, c'est Texécutant.

Voyez maintenant cet a^A/èie infatigable, toujours debout, toujours militant, voyez Berlioz! Berlioz, le lauréat de l'école royale de musique; Berlioz qui, avec deux symphonies, deux poèmes gigantesques, a mis en émoi tout Paris, artistes et artisans, dilettanti et connaisseurs; Berlioz, homme de génie ^, homme populaire (et qui cependant restera toujours supérieur à sa popularité); Berlioz, l'artiste nouveau par excellence, le musicien du canon de juillet et de la France.

1. Je me plnis à rappeler ici celte épithèle jointe au nom de mon ami dans un article du dernier numéro de la Hci'ue des Deux Mondes, signé par une femme célèbre, G. Sand (note de Liszt).

Eh bien! voici près de trois ans qu'il demande, et on refuse; qu'il frappe aux portes, et on lui ferme les portes; qu'il cherche les moyens matériels, un théâtre, des chœurs, des musiciens, pour révéler sa pensée et produire son œuvre, et toujours on l'ajourne, on le repousse!

Kw pachalik de la rue Lepelletier, M. Véron* lui a signifié gravement que son théâtre n'était pas un théâtre d'essai; que par conséquent la raison et la logique (termes favoris de M. V ) ne permettraient pas à l'administration de l'opéra de monter un ouvrage de l'auteur des Francs-Juges.

A Vêpicei'ie de la place de la Bourse (là même où Berlioz a déjà fait des preuves comme choriste au théâtre des Nouveautés"^) de prétendus chanteurs, à^ introuvables choristes, furieux contre la critique spirituelle et mordante du collaborateur des Débats ont empêché jusqu'ici M. Crosnier (le directeur de y Opéra-Comique) de mettre en répétition une partition écrite par cet ardent adversaire de la « vermine vaudevillesque » '.

M. Robert* enfin, la providence du dandysme littéraire, le maquignon de la fioriture; M. Robert, dont le « répertoire varié s'augmente chaque année d'une douzaine de nouveaux chefs-d'œuvre de la

1. Directeur de l'Opéra, qui était alors situé rue Lepelletier.

2. Voyez sa biographie par J. d'Ortigue, dans la Revue de Paris {note de Liszt).

3. Expression dont Berlioz s'est servi dans un récent article de la Gazette musicale {note de Liszt).

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