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LES DIRIGEANTS ACTUELS DE L'ALLEMAGNE

Pour comprendre la longue suite de fautes criminelles accumulées comme à plaisir par l'Allemagne depuis de longues années et surtout depuis le commencement de la guerre, il faut connaître les chefs aux mains desquels ce peuple de 68 millions d'hommes, perclus dans une obéissance aveugle, a abandonné tous ses droits.

Il serait intéressant, bien entendu, de connaître individuellement ces hommes acharnés à conduire leur pays à l'abîme, de savoir d'où ils viennent, quelles furent leur carrière et leur vie, avant que le caprice du sort leur livrât la destinée du monde. Mais il est plus intéressant encore de savoir à quelles catégories ils appartiennent, quelle espèce d'hommes sont ces individus, qui, tout en pratiquant la politique de casse-cou de Guillaume II — vieux pacifiste qui marcha, un beau jour, sur une herbe mauvaise — savent si bien flatter les instincts autoritaires de ce « dieu de guerre », sans oublier pourtant, au milieu des plus abracadabrantes théories, d'arranger au mieux leurs petites affaires.

Quelques mois après être monté sur le trône, dont il fit une scène baignée d'étrange et aveuglante

lumière pour la galerie, l'empereur de toutes les innovations, ce Caligula des temps nouveaux — nom que lui donna dans une brochure furieusement poursuivie par la police l'historien Quidde, sans se douter qu'il y avait du Néron dans ce César de la décadence — cutr un premier geste : il renvoya Bismarck. Puis, à cor et à cri, il annonça à son peuple et au monde entier son avènement, car on devait savoir, urbi et orbi, qu'il" était le seul maître de la Prusse, partant de l'Allemagne, c'est-à-dire qu'il entendait devenir le Kaiser der Welt. « Par la grâce de Dieu », — il avait déjà engagé Gott à son service — « je suis l'officier commandant le navire de l'État. Les voies sont si changées. En avant, et à toute vapeur ! »

L' « officier commandant » qui inscrivait sur le registre de l'Hôtel de Ville de Berlin le vers d'Homère, selon lequel un seul maître vaut toujours mieux que plusieurs, avait besoin, malgré toute sa science, malgré ses nombreuses et instructives lectures, — dix mille volumes de sa bibliothèque concernent la guerre — malgré ses lointains et édifiants voyages et le talent qu'il mettait à en tirer profit en toute occasion, s'agît-il d'un simple entretien de quelques secondes, — il avait besoin, dis-je, d'un interprète de sa volonté, ne fût-ce que pour ne pas descendre des hautes sphères où planait son impériale majesté. En outre, la folle vanité 4jui domine ce maître des maîtres devait s'entourer du vil essaim des adulateurs, car l'idole respirait avec

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délices l'enivrant parfum de l'encens trompeur, sans lequel certains « génies » ne peuvent ni vivre ni créer.

Ainsi, celui qui est « seul responsable devant Dieu » — et c'est une « responsabilité écrasante » , — celui qui seul a le droit d'ordonner et de voir tous les autres lui obéir sans broncher, dut s'adjoindre un chancelier; en outre, une imposante coterie se forma d'elle-même autour de lui, poussant des ramifications dans toutes les classes de la société.

Le chancelier de ses rêves, il ne le trouva jamais. Qui pourrait, en effet, s'accommoder de l'immixtion directe, incessante, impérative et fantasque, d'un souverain qui veut marquer tout travail de l'empreinte de ses idées et de ses projets, sans s'inquiéter le moins du monde des conflits constitutionnels qu'il aura provoqués, et que d'autres seront appelés à résoudre devant le Parlement et devant le pays ? Dans la recherche inquiète et nerveuse de « son homme » le Kaiser essaya des généraux : Caprivi, — des diplomates : Hohenlohe, Bûlow; il ne trouva point à son goût l'indépendance de langage et d'action, que leur situation et leurs origines donnaient aux uns comme aux autres. Après le renvoi de celui qui eut le courage de décliner, en plein Reichstag, toute responsabilité des faits et gestes dont il n'était point l'auteur, on fit appel à de simples bureaucrates — eunuques de ce nouveau Saint- Empire — doat la volonté savait, émoussée par expérience, transmettre et exécuter les ordres reçus.

Mais l'inaptitude de compréhension et l'indifférence morale de ces dirigeants de seconde classe — Bethmann-Hollweg, Michaelis — ne furent pas sans entraîner certaines conséquences fâcheuses; elles jetèrent le discrédit sur l'Empire, le privèrent de tout prestige. Et l'Allemagne ne pouvant offrir de garanties, — c'est le mal dont elle souffre le plus aujourd'hui — se voit refuser une paix pour laquelle elle sue sang et eau sur tous les champs de bataille.

Mais c'est la camarilla de la cour qui est surtout cause des calamités dont souffre ce peuple dévoué et travailleur.

Bariolé de démocratie au commencement de son règne, de Y « ère nouvelle », le troisième César germanique fit entrer dans la garde de ses junkers « fidèles au trône » des personnalités appartenant au monde de l'industrie et du commerce — jamais des intellectuels, malgré son outrecuidant dilettantisme — et qui s'étaient élevées « par leur propre mérite ». L'amitié qu il montra à Krupp, au gendre de celui-ci, von Bohlen, à Zeppelin, comte assurément, mais à ses yeux surtout inventeur, est bien connue. On connaît moins ses relations avec Ballin, cet aventurier israélite, dont l'audace incroyable ne recula ni devant l'escroquerie ni devant le crime, bouleversa tous les transports maritimes et se trouva à la tête d'une spéculation effrénée sur les transatlantiques. Enfin, ne voyonsnous pas cet autre arriviste, Georg Bernhard,

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jouer au « Disraeli allemand », lui qui, simple garçon de recettes, il y a quelques années à peine, ne pouvait rêver qu'il serait appelé à « diriger l'opinion publique » de son cabinet de directeur de la Gazette de Voss?

Dans tous les domaines de la vie publique, ces exemples font venir l'eau à la bouche à tant d'autres! Les carrières d'Erzberger et de Scheidemann sont là pour le prouver. « Hommes nouveaux », assurément, mais quels hommes !

Voilà donc la classe dirigeante, bureaucrates effacés ou généraux d'antichambre, comme von Moltke II qui traîne le boulet de la catastrophe militaire de 1914 ; voilà ce monde nouveau de vulgaires énergies sans scrupules, brûlé par la seule flamme d'une ambition déréglée et la sordide passion du lucre, qui culbuterait l'humanité sur son passage, pourvu qu'il arrive à ses fins; voilà les marionnettes que Guillaume II fait danser sur la scène magique de sa folie, voilà les chefs de l'Allemagne !

Faudra-t-il s'étonner encore de la voir galoper à sa perte et ensanglanter l'humanité dans sa course folle et égarée?

Jassy, le 4 octobre 191 7.

Neamul Romanesc. An XII. No io5.

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