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L'AVANCE AUTRICHIENNE

C'est un fait. Ne rencontrant pas la résistance à laquelle nous nous attendions, sans cependant pouvoir la déterminer, les Austro-Allemands avancent vers nos frontières. Source de douleurs, de terribles douleurs, si Ton pense à l'admirable preuve de réorganisation matérielle et morale que nous venons de donner, à la fierté qui gonflait nos cœurs à la vue de notre chère armée refaite, aux espérances justifiées que nous fondions sur cette offensive impatiemment attendue et qui devait nous rendre une partie au moins de notre territoire. Source d'indignation aussi et de révolte contre ces forces obscures, qui détournent les hommes de leur droit chemin pour les entraîner vers le mal, vers un mal plus grand que devaient écarter leurs efforts. Mais pas du tout justification d'une désespérance outrée doutant, au moment où d'épais nuages surplombent le ciel, de l'existence même du soleil. Gela, non.

S'il y a une race — et je parle de ceux qui sont vraiment de cette race, et non des individus dont nous devrons radicalement nous séparer demain, sous peine de subir encore l'influence néfaste de leurs affinités ancestrales — s'il y a, dis-je, une race

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à qui tout le passé interdise le doute et le désespoir, c'est bien la nôtre. Son histoire n'est-elle point tissée de fatalités qui l'ont toujours empêchée de remplir le rôle auquel la destinaient son intelligence et sa beauté, son énergie patiente et tenace, et la vive sympathie qu'elle inspire à ceux qui la connaissent de près ? Cependant jamais une génération ne douta, jamais nos ancêtres ne dirent : « C'est fini, laissons la place à d'autres ; ce pays demande de nouveaux maîtres qui souffriront moins et travailleront davantage ». Au contraire, pour raffermir leur résistance au milieu des vicissitudes apportées par les oppresseurs, ils noyèrent la douleur dans la haine, dans une haine loyale et vengeresse,, car ils savaient par expérience que le blé lavé dans le poison est soustrait à la pourriture.

Il ne faudra pas nous armer, pour affronter la menace qui se dessine à l'horizon, — et toutes ses conséquences, si elle venait à se réaliser — d'une force d'âme supérieure à celle dont firent preuve nos pères, lorsque, il y a environ une soixantaine d'années, les circonstances étant à peu près les mêmes, les coups ne paraissaient moins rudes que parce qu'ils meurtrissaient un idéal, tout aussi élevé, mais de moindre envergure.

A l'exemple du parasite qui guette l'organe le plus exposé et l'instant où il l'est le plus, pour entreprendre son œuvre de destruction, l'Autriche, ce parasite de l'Europe, choisit le point faible et le moment propice. Son histoire est une longue suite

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d'invasions lâches, ayant pour but de fournir des esclaves à une dynastie incapable de s'élever à un idéal d'Etat, mais acharnée à conserver toute sa pompe médiévale et le nombre invraisemblable de ses fonctionnaires inutiles, qui ne peuvent ni ne veulent servir en quoi que ce soit la société.

En i853, la guerre éclata entre la Russie et la Turquie soutenue par la France, l'Angleterre et la Sardaigne, noyau de l'Italie d'aujourd'hui. L'Autriche, — tout comme en 1775, alors qu'elle n'était pour rien dans la guerre russo-turque — n'était rien moins que tentée de prendre part à la guerre; elle prit toutes ses mesures pour rester à l'écart, mais se tint à l'affût, prête à saisir la proie que laisseraient échapper les autres. Le rapt de la Bukovine n'était que le prélude de la conquête de la Moldavie et de toutes les terres roumaines. En effet, il livrait aux Autrichiens les régions où prennent naissance les grandes rivières moldaves et les hauteurs dominant les plaines des districts septentrionaux de la Moldavie. Au moment où les Russes se retiraient sous la pression de l'Europe, une convention signée par le Sultan permettait aux Autrichiens — au nom de l'Allemagne ils proclamaient le droit de celle-ci à la possession du Danube — d'occuper le pays des Carpathes au Danube. Les armées impériales, Hongrois, Italiens, Croates, Polonais, firent leur entrée dans Bucarest, le 6 septembre i854; peu de temps après, le baron de Hess amenait à Jassy les mêmes

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bandes de « Tordre et de la discipline ». « Nulle part je ne vis, raconte un témoin oculaire de Bucarest, non seulement de l'enthousiasme, mais la moindre trace de bonne volonté envers Penvahisseur. » Les habitants de Jassy gardèrent la même attitude.

Près de quatre ans, les Roumains furent soumis à un régime inique; aucune humiliation ne leur fut épargnée. Le peuple, fort de cette foi divine qui lui faisait pressentir que le mal ne pouvait s'éterniser, supporta tout sans broncher. « Le Valaque ne veut rien savoir, disent les Hongrois, mais il n'oublie jamais. » Souhaitons tous d'avoir moins à supporter que nos ancêtres; cependant, s'il faut boire le calice jusqu'à la lie, faisons comme eux, restons dignes dans l'adversité.

A ce moment-là aussi, les chefs qui, en 18^8, avaient demandé la grande Roumanie — et non seulement l'indépendance et l'union des principautés — avaient dû s'exiler, quitter le pays où, à moins de plier genou devant l'ennemi, ils ne pouvaient être tolérés. Ils partirent, emportant le pays dans leur cœur, combattre à l'étranger pour le triomphe d'une cause qui n'avait plus un coin de terre où planter son drapeau. Et l'étranger, connaissant ces Roumains séparés à tout jamais peut-être do ce qu'ils avaient de plus cher au monde, connut là Roumanie. Enfin, la destinée vaincue récompensa, après les avoir si durement éprouvés, ces pauvres gens et donna aux vaincus de 1848, aux asservisse

1 854? aux exilés d'Occident, la Roumanie de leurs rêves, et là où Hess et Coronini avaient exercé leur lourde domination, Alexandre Gonza reçut le sceptre des anciens voïvodes.

Sous le coup d'une terrible menace, le souvenir des douleurs surmontées consola et raffermit nos cœurs, mieux que n'importe quel discours.

Jassy, le 20 juillet 1917.

Keamul Romanesc. An XII. N« 20;.

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