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bien entendu passagère — ■ pour rendre impossible, à l'avenir, une pression venant de l'Est, analogue à celle de i853, et, puissances véritablement libérales et éminemment nationales, elles décidèrent de faire droit aux justes réclamations des Roumains et de créer à la place des principautés étouffées dans leur libre développement par le régime du protectorat une Roumanie capable de barrer la route aux premiers pas qu'un puissant voisin esquisserait, pour marcher à la conquête du monde.
Que de prophéties n'a-t-on pas faites, à cette époque-là, sur l'avenir du jeune Etat qui avait à sa base, comme fondement, le droit national et l'intérêt européen ! Un Français, Doze, qui avait connu Alexandre Gouza et Galatz, comme simple fonctionnaire du caïmacan Nicolas Vogoridi, candidat au trône de la Moldavie, parlait, afin d'appuyer cette candidature, du temps où le Danube verrait lutter côte à côte la France napoléonienne et la Moldavie de cette nouvelle dynastie, qui comptait le poète Conachi dans son ascendance féminine.
Un siècle n'est pas encore révolu et nous voyons la prophétie se réaliser. La France n'est plus napoléoniennet, et il n'y a jamais eu, chez nous, de dynastie Vogoridi-Conachi. Mais Français et Roumains luttent sur le Sereth, sur le Trotush et le Danube. Le même idéal anime leurs efforts. Ils combattent ensemble pour la cause de la civilisation.
C'est ce qui arrive immanquablement, chaque fois qu'après la considération attentive du degré de culture atteint par un peuple — culture semblable à celle que nous avions en i856 — on crée un État ayant à sa base le droit national et l'intérêt européen.
Cet Etat se trouvera toujours du côté de son devoir.
En 1878, le traité de San-Stéphano, corrigé plus tard à Berlin, créait une grande Bulgarie, comprenant toute la Macédoine et toute la Roumélie.
Point de culture nationale digne d'être prise en considération et d'arrêter l'attention du monde. Une littérature à l'état d'enfance, quelques brochures populaires tout au plus. Aucun droit national ne pouvait livrer aux Bulgares des centaines de mille, des millions de Turcs, Grecs, Serbes et Roumains vivant aux confins des anciens tsarats de Tirnovo et d'Ochrida. Au surplus, Y Europe ne pouvait avoir aucun intérêt à créer dans les Balkans un Etat qui, fondé par usurpation aux dépens de tant de nations plus dignes d'attention, allait considérer l'usurpation comme son droit, comme son dû, en vue d'exercer ce droit, à n'importe quel moment, contre n'importe qui.
Un intérêt se trouvait cependant en jeu : celui d'une seule grande puissance, qui venait de vaincre la Turquie. On avait imposé à la Russie une Rou-
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manie destinée à contrecarrer ses intentions conquérantes ; celle-ci, dès que l'occasion se présenta de déchirer le traité de Paris, opposa à la Roumanie, État de création européenne, un autre Etat, sa propre création au Danube et dans les Balkans : une Bulgarie, quelle devait toujours avoir sous la main, pensait-elle, sur la route de Constante'nop le.
Une cinquantaine d'années à peine nous séparent de ces événements, et aujourd'hui personne ne se rengorge d'une plus offensante satisfaction devant les difficultés de la Russie que cette même Bulgarie, œuvre de 1878, du tsar Alexandre IL
On ne peut donc bâtir un Etat qui représente véritablement une nation et réponde, en même temps, aux espérances et aux intérêts européens qu'on aura mis en lui, que s'il a à sa base le droit national et une culture nationale visant à l'idéal le plus élevé de l'humanité. Cet État-là, la civilisation le trouvera toujours prêt à son premier appel ; elle n'aura qu'à se féliciter en toute occasion de lui avoir donné la vie. Mais elle n'en trouvera point d'autres.
L'exemple de la Roumanie et de la Bulgarie est là pour le prouver.
Jassy, le 10 août 191 7.
Neamul Romanesc. An XII . N<> 248.
La plume est une arme de combat, mais en même temps un moyen d'action, puisqu'elle concentre sur les mêmes questions la pensée de tous ceux qui ont, par la force des choses, un idéal commun. Elle n'arrive pas toujours à calmer ses durs accents, ses passions violentes; souvent elle se laisse aller à l'injustice et à la méchanceté, pour peu que les conflits qui l'occupent touchent de près à nos intérêts primordiaux.
Cependant la plus élémentaire maîtrise de nousmêmes nous permet de songer qu'au delà des intérêts actuels, au delà des besoins impérieux du moment, ce que nous écrivons est également destiné à tomber sous les yeux des générations futures appelées à nous juger et qui disposeront pour cela de sources qui nous sont fermées, d'éléments qui nous sont inconnus. Or, ces générations ne se montreront indulgentes à nos exagérations fatales, que dans le cas où une grande douleur aura trouvé des accents sincères pour s'exprimer, dans le cas où l'injustice à l'égard de certaines ne pourra être suspectée de vouloir tromper les justiciers en leur fournissant des données, non pas
irrésistiblement sorties de la colère des cœurs meurtris, mais froidement préparées par le calcul cruel du criminel qui, après avoir porté le coup, aggrave son forfait en souillant la mémoire de la malheureuse victime.
C'est ce que font cependant les Allemands au mépris de tout jugement des générations futures, et cela à l'égard de tous leurs ennemis.
Ils mentent lorsqu'ils attribuent aux Français une impatience fébrile de la revanche, capable de les jeter en pleine guerre, à tout instant. Ils mentent lorsqu'ils présentent, sinon la Russie entière, du moins Pex-Tsar et son entourage de 19 1 4 comme des chauvins fanatiques acharnés à détruire l'Empire allemand, auquel les rattachaient au contraire tant de relations personnelles et des intérêts de caste. Ils mentent lorsqu'ils affirment que les Anglais, énervés par le constant accroissement des forces navales allemandes et inquiets de l'extension formidable que le commerce allemand prenait tous les jours sans regarder aux moyens, se seraient mis en devoir de préparer de longue date et dans les plus petits détails un conflit armé gigantesque, soutenu par une coalition mondiale et tendant à supprimer les concurrents dangereux. Ils mentent lorsqu'ils attribuent aux Belges des alliances secrètes avec les Anglo- Français, contraires aux intérêts et aux droits de l'Etat allemand.
Jamais on n'a vu interprétation plus faussée
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— volontairement ou non — de la situation et des intentions de l'adversaire, surtout en ce qui concerne le côté moral des choses.
Le même système nous a été, bien entendu, appliqué. Et avec quelle rage ! Nous, les petits, les faibles, nous sur qui pesaient tant de grosses chaînes austro-allemandes visibles et invisibles, peuple « soumis » d'un « roi allemand », bassement et sans égard pour son honneur, considéré comme un simple agent allemand sur les bords du Danube, nous qui étions saturés de camelote boche, nous dont les poches étaient bourrées de diplômes boches, nous enfin, qui malgré tout foulâmes aux pieds tant de biens et marchâmes avec les autres — quels « misérables », n'est-il pas vrai? Mais puisque les « coupoles » germaniques ont des penchants scientifiques, puisque l'école les a habituées à chercher toujours les causes pour arriver ensuite, par des généralisations successives, à expliquer toute une série de faits, leurs politicastres improvisés penseurs, leurs « Herr Doktor » et leurs publicistes, monde que nous connaissons si bien pour avoir lu ses livres, écouté ses leçons et reçu ses lettres, tout ce monde, dis-je, s'évertue à expliquer « notre cas ». « Pourquoi » avonsnous été si « misérables »?
Et, peuple discipliné, ils adoptent tous la même explication. Ils acceptent pour véridique l'explication la plus facile et la plus trompeuse, non la plus difficile, mais la plus vraie, peut-être aussi parce
CE QUE LES ALLEMANDS NE COMPRENNENT PAS ç5
que c'est celle-là qui fait le plus d'effet, qui remplit les cœurs de haine et les soulève de dégoût, contre ces « traîtres » parmi les traîtres.
Voici le raisonnement : la guerre a été voulue par les avocats, les professeurs et les journalistes — espèces inférieures dans ce pays. Le Roi a été faible, la Reine mordue par l'ambition, — d'ailleurs il y avait aussi l'origine « anglo-russe ». Les politiciens gagnèrent des roubles, énormément de roubles. Le peuple est indifférent, presque imbécile, et le paysan, bien qu'exploité, se laissa entraîner dans cette aventure. Enfin, sans parler d'autres intérêts personnels ou de groupes, un puissant vent de folie les mena tous : la mégalomanie et une basse envie, penchants inconnus dans le camp bulgare, magyar ou boche, peuples à intentions pures et innocentes, épouvantés de découvrir chez d'autres pareilles monstruosités.
Or, les Allemands n'avaient qu'à feuilleter quelques volumes d'ethnographie et d'histoire, ou les livres qu'on écrivit sur leur demande, à leur intention et dans leur propre langue, pour comprendre que ce ne sont pas les motifs superficiels, les penchants capricieux du moment, et encore moins les suggestions intéressées d'un vulgaire système de corruption, que le peuple roumain tout entier (et non seulement ses dirigeants) écouta, lorsqu'il assuma une tâche dont il connaissait toute la gravité et toute la difficulté, pour laquelle il saigne aujourd'hui fièrement, sans songer un instant à se
dérober. Il n'y a pas tout à fait deux ans que l'importante revue allemande de géographie, de l'Institut de Gotha, publiait une excellente carte des droits historiques et ethnographiques du peuple roumain et inscrivait : Reich Michael des Tapferen, « Empire de Michel le Brave » sur toute Tétendue des pays allant de la Tisa (Theiss) jusqu'à la frontière orientale de la Moldavie de 1600. Enfin, ils pouvaient songer aux motifs et aux sentiments qui avaient agité jadis leurs propres ancêtres, les poussant à constituer cet Empire allemand, pour comprendre qu'un autre peuple avait, lui aussi, le droit de lutter pour la réalisation de ses plus naturels désirs, étant donné surtout qu'un passé, une culture commune, un attachement indissoluble, justifient pleinement ses revendications. Est-ce la mégalomanie, l'envie, la corruption de l'or étranger, est-ce Y « idiotie », 1' « hystérie » qui poussèrent l'Allemagne de Guillaume Ier à lutter pour son unité, belles choses dont nous gratifient les Kellermann généreux dans un langage d'impeccable élégance, aujourd'hui que nous luttons pour une cause non moins. naturelle que juste et belle?
Mais, diraient-ils, nous étions forts, vous êtes faibles. Il se peut. Mais il n'y a pas, que je sache, une morale à l'usage des forts et une autre à l'usage des faibles. Enfin, si malgré tout, malgré notre petitesse et notre faiblesse, nous ne reculâmes pas devant le sacrifice, les Allemands n'auraient
nullement tort de méditer un peu sur le bon vieux dicton allemand, si vrai aux heures des suprêmes décisions : Gott helfe mir ; ich kann nicht anders; « Dieu m'aidera ne puis faire autrement ».
Il est vrai que ces paroles ne sont ni de Treitschke ni de Bçrnhardi. Elles furent prononcées par Luther.
Jassy, le 9 août 191 7.
Neamul Romane se. An XII. N° 217.