CEUX QUE NOUS ^OUBLIERONS JAMAIS
rités et persécutions inouïes, à ce peuple dont l'histoire est un long calvaire.
Ils nous viennent de si loin, avec de si belles, de si bonnes intentions, et par-dessus tout, avec une affection si tendre dans son aristocratique discrétion, qui sait toujours trouver, pour dire ce qu'il faut, les mots vrais, les mots qui ne blessent pas, les mots qui ne renferment aucune injustice ! De quel réconfort ne fut pas pour nous leur uniforme couleur de ciel, brillant de la gloire des grands sacrifices et faisant son éclatante apparition parmi nos uniformes, haillons souillés du sang et de la boue de notre défaite et de notre retraite ! Nous les vi Yons encore, eux qui avaient mesuré l'étendue de tous les dangers et senti le poids des fautes du passé, heureux, joyeux, pleins d'entrain, contents d'entreprendre notre si nécessaire apprentissage, pour fournir les moyens, pour montrer la route à une armée dont l'unique préparation était la bravoure. Jamais notre soldat n'avait entendu de la bouche de quelqu'un qui le voyait pour la première fois des paroles qui trahissaient une si profonde sympathie, une camaraderie véritable et si douce, qui compatit à toutes vos douleurs, qui déplore tout ce qui fatalement vous manque, mais qui sait apprécier enfin à leur juste valeur les vertus précieuses héritées de vos ancêtres. Et dans les cœurs de ceux qui avaient pensé qu'un seul devoir leur restait à remplir envers la patrie, dont le désastre était définitif : mourir face à l'ennemi, pour lui
jeter une dernière fois le défi d'un mépris infini, on vit poindre l'aurore de la conscience de nos forces et le sentiment de l'avenir assuré.
Grâce à leur enseignement patient et méthodique, grâce à leurs conseils pratiques, qui avaient toute la force de l'expérience pour renverser les vaines et les mauvaises routines, nous vîmes ressusciter l'armée, la nouvelle armée roumaine, qui est à nous par son âme, mais qui est aussi à eux par tout ce dont l'âme doit être pourvue pour former une force combattante, capable de lutter et de vaincre. Nos gars ne furent pas seulement leurs élèves, mais encore leurs enfants spirituels. Et les Français s'attachèrent si bien à ces malheureux, qu'ils avaient relevés de leur lit de douleur en leur disant doucement, à eux qui en avaient perdu l'habitude, qui n'étaient pas bien sûrs de savoir et de pouvoir : « Va ! n'aie pas peur, tu peux marcher ! », qu'il leur fut impossible de borner là leur tâche et de s'en séparer, lorsque, sains et sûrs d'euxmêmes, les beaux soldats se jetèrent au plus fort des plus terribles batailles. Et puisque le danger est pour eux une patrie, et le départ à l'assaut un étendard français, ils furent bien souvent les premiers à s'élancer sur l'ennemi, nos soldats marchant côte à côte avec « Monsieur l'officier français » , qu'ils voyaient partager tous les risques, sentant leur cœur se gonfler d'orgueil à la pensée qu'ils étaient jugés par les plus beaux, les plus fiers officiers du monde !
CEUX QUE NOUS n'oUBLIEROxNS JAMAIS B
Enfin, lorsque le blessé, épuisé et brûlé par la fièvre, se réveillait sur un lit d'hôpital, personne, pas même les siens, ne lui montrait une pitié plus empressée, des soins aussi fraternels et aussi vigilants, que le médecin français, l'infirmière française accourus tous les deux et retrouvant ici une France, puisqu'ils y trouvaient la Souffrance et le Devoir.
Aujourd'hui, sans qu'il nous soit permis de prendre au moins la revanche du retour au foyer, en refoulant l'ennemi, les drapeaux reposent, Dieu sait pour combien de temps et pour quels buts. Un tremblement de colère se cache sous leurs plis et le souffle glacé de la bise du nord agite leur soie. — Les fusils se taisent, qui rafraîchiraient notre âme brûlée par tant de blessures. Ét les carions aussi. — Des centaines de mille hommes trouvent devant eux une force, contre laquelle ils n'ont plus que l'arme du désespoir: la puissance de la fatalité, seule arme que personne, il est vrai, ne songe à leur arracher !
Cependant là où nous rencontrons l'officier français, oublions tout et pensons à notre devoir envers lui.
C'est pour lutter qu'ils sont venus ici; c'est la lutte qui les amena. Elle fit pour eux tous les miracles, leur tint lieu de foyer, de père et de mère, de frère et de sœur, d'épouse et d'enfants chéris. Plus elle était dure et sans merci, plus ils se sentaient chez eux. Et aujourd'hui, lorsque
ses échos se sont tus, qui sait pour combien de temps, si ce n'est, hélas ! pour toujours, les fils de la France invincible, implacable, amoureuse de gloire, les fils de France se sentent seuls. Pour la première fois sur le sol roumain, ils sont seuls.
Disons-leur maintenant ce que, absorbés par notre tâche commune, nous n'eûmes jamais le loisir de leur dire assez bien. Assurons-leur qu'il n'y a rien dans leur cœur qui ne soit également dans le nôtre.
Disons-leur que notre lutte vient d'être portée tout entière sur le Iront où leurs drapeaux déployés frémissent de l'ardeur des batailles et que, — quelle que soit notre destinée, à chacun de leurs nouveaux efforts, et sans penser aux conséquences qui en résulteraient pour nous dont les bras et les jambes viennent d'être garrottés, — le cri de : « Vive la France ! » éclatera toujours de nos cœurs.
Jassy, le 27 novembre/ 10 décembre 191 7.
NeamuL Romanesc. An XII. N<> 826.