LES COURANTS POLITIQUES EN ALLEMAGNE
une voix, ne feraient jamais un geste, quels que fussent les effets du courroux impérial, les lunatiques manifestations de son auguste héritier et le talent incontesté des chefs militaires si versés dans l'art de conduire leurs soldats, sur le rude sentier de la famine et de la mort. L'officialité boche a tout intérêt non seulement à laisser croire, mais à faire croire qu'il en est vraiment ainsi. C'est pourquoi elle prend ce soin extrême d'arranger ses communiqués, c'est pourquoi elle ne laisse parvenir aux neutres, aux tolérants Hollandais comme à la Suède amie, que certains de leurs journaux.
Malgré tout, des nouvelles nous arrivent. Et elles nous montrent la situation sous des couleurs toutes différentes de celles que nous laissent voir les « faiseurs » de Berlin.
En Allemagne, il n'y a pas aujourd'hui unité de vues en ce qui concerne la guerre. Pas même dans le cercle restreint de l'aristocratie, de la bourgeoisie et des intellectuels , là où pourtant tout faisait croire qu'elle existait. Elle existe si peu que les journaux ont oublié « la Russie barbare, » « l'Angleterre criminelle » et la « France chauvine » — sans parler d'autres « agresseurs » qui ont acculé à la guerre ce peuple d'innocents — pour s'occuper des questions intérieures dans un langage où percent l'amertume, la passion et la haine.
Remarquons encore une fois qu'il ne s'agit pas du Vorivârts, feuille socialiste qui n'a jamais
été satisfaite, malgré le pacte qui la lie au Chancelier, mais de gazettes respectables, comme la riche et replète Frankfurter Zeitang, qui a toute l'importance que lui donnent les capitaux de ses banques. Nous ne parlons pas non plus de velléités d'indépendance, mentionnées au compte rendu des séances du Reichstag, de quelque « sauvage » ( Wild) indiscipliné et « manquant de tact » , qui parle, comme Ledebour, de la nécessité d'en finir avec une dynastie, cause de tous les maux, et qui se moque, avec une bonne partie de l'extrême gauche, des plus impérieux rappels à l'ordre. Nous ne faisons état que des articles inspirés, des campagnes de presse dénonçant les ennemis intérieurs qui invoquent de « hautes raisons » (hohe Ziele), réclament des annexions et empêchent la conclusion de la paix.
Les auteurs de ces articles parlent au nom du Chancelier, donc au nom de l'Empereur.
Un antagonisme a existé dès le début entre, d'un côté, les furies tapageuses et provocantes du Kronprinz, dont l'esprit est depuis longtemps sérieusement dérangé, et qui traîne à sa suite les junkers désireux de rétablir, par une guerre victorieuse, leur situation compromise, et certains professeurs imbus d'un idéalisme de la pire espèce, qui veut, par le feu et par le sang, assurer à l'Allemagne la domination universelle; de l'autre, Guillaume II, violent, exalté, d'humeur théâtrale et emphatique,
LES GOURANTS POLITIQUES EN ALLEMAGNE IOI
épris de grandiose à la matière de Néron, mais qui n'a pas perdu, à ce qu'il paraît, tout sens de la réalité.
La victoire, avec son baume apaisant, aurait mis tout le monde d'accord, et l'ivresse du triomphe aurait singulièrement émoussé certaines convictions, certains cris de conscience. Mais la victoire ne vint pas. Elle ne viendra jamais.
De là ces divisions, ces colères, cette amertume et cette haine.
En effet, il y en a qui comprennent ; il y en a qui ne comprennent pas, qui ne veulent pas comprendre, qui ferment les yeux et bouchent leurs oreilles, pour ne pas voir, pour ne pas entendre la vérité. « Nous pouvons vaincre, s'écrient-ils, nous pouvons annexer, donc nous le devons. Il nous faut des territoires à Test, une garantie à l'ouest, — entendez les provinces baltiques, certaines régions de France et de Belgique, la côte de Flandre, l'Afrique, une Europe nouvelle enfin, où l'Allemagne domine. — De leur côté, nos alliés s'annexeront quelques tronçons , pour que la route au Golfe Persique soit ouverte au puissant essor de la race germanique. Un dernier effort, et nous verrons s'écrouler la résistance ennemie. Donc, à bas tous les obstacles, les obstacles intérieurs d'abord. »
Or, les plus directement visés, les premiers menacés dénoncent ces gens d'humeur conquérante.
Ce sont les agrariens et leur « Ligue des Agri-
culteurs » {Landwirte), qui voudraient bien avoir des terres à labourer; ce sont ces exaltés, ces sauvages pangermanistes (Alldeutsche) et tous les profiteurs de la guerre, grands industriels et gros commerçants.
Le combat continue. Nous pouvons le suivre dans tous ses détours, car les échos en arrivent malgré tout jusqu'à nous.
Une leçon profonde se dégage de révolution de cette situation historique: c'est que le crime est toujours cruellement châtié, non seulement par ceux qu'il a couverts de sang, mais par ses propres mains ensanglantées. Et pour nous, qui avons tant souffert, c'est là notre meilleure vengeance.
Jassy, le 6 mars 191 7.
Neamul Romanesc. An XII. No ifâ